On plaint tous les incrédules qui hurlaient au fan service aveugle lorsque nous annoncions l'été dernier sur ce site, qu'Avatar allait bouleverser l'industrie du cinéma. Car aujourd'hui, les faits sont là et ils sont indéniables : il aura suffi d'un petit trimestre, pour que le chef-d'œuvre avant-gardiste de James Cameron conduise tous les plus grands décideurs du cinéma à changer leur fusil d'épaule. S'il faudra attendre, malheureusement, quelques années encore pour que le Cinéma Virtuel glorieusement défendu par Avatar se démocratise (d'autant plus que Disney vient de briser le formidable projet de Zemeckis en fermant ImageMovers Digital), en revanche le relief stéréoscopique s'est d'ores et déjà imposé comme un format d'avenir, à l'instar de la couleur en son temps. Un retournement de situation attendu, mais dont l'ampleur ne lasse pas d'étonner quand on constate qu'en 2008, les films en relief stéréoscopique atteignaient péniblement le chiffre de huit, avec une pointe à vingt films pour 2009, et ce même si le parc de salles équipées a triplé dans le monde à la fin de l'année dernière, notamment dans la perspective de l'exploitation d'Avatar. On attend de voir le bilan de la MPAA (notre source pour ces chiffres) en 2010, sachant qu'en 2009, 11% des hausses des revenues d'Hollywood sont attribués aux projections stéréoscopiques. Mieux encore : selon le Wall Street Journal, le prix du ticket pour les projections en relief est allé jusqu'à doubler dans certaines grandes villes américaines, comme New York et Los Angeles. Les sommes en jeu sont donc colossales, si bien que l'UK Film Council vient de débloquer 12 millions de livres pour équiper 240 écrans supplémentaires en projection numérique. Et pour la France, nous rappellerons pour mémoire l'amusant retournement de veste du groupe UGC vis-à-vis de la projection numérique.
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Si ça s'active donc sévère du côté des exploitants, chez les producteurs l'affolement tient du délire ! À un point tel, d'ailleurs, que la liste des projets de long-métrages en relief stéréoscopiques semble désormais interminable. Et pour mesurer l'exubérance de cet engouement, il suffit de relever les projets annoncés pour le seul mois de mars : nous avons en effet le Buck Rodgers de P. T. Anderson, l'adaptation de La Famille Addams en animation produite par Burton (qui s'arroge au passage encore le poste de réalisateur), le prochain Wallace & Groomit de Nick Park (en format Imax en prime !), un remake du Magicien d'Oz, le film de SF d'Alfonso Cuaron Gravity (joie !), ou encore In the Beginning adaptation biblique chaperonnée par cette bonne vieille grenouille de bénitier de Cary Granat, connu principalement pour être le fondateur de Walden Media.
Si tous ces films seront, jusqu'à preuve du contraire, tournés et donc conçus pour la 3D, viennent se greffer sur cette vague les films convertis en 3D, c'est-à-dire tournés traditionnellement, puis laborieusement bidouillés en postproduction pour être diffusés en relief. Si certains projets, comme L'Étrange Noël de M. Jack jadis 3déisé par ILM, peuvent s'avérer concluants, on assiste aujourd'hui à une vulgarisation de ce procédé qui va non seulement banaliser la stéréoscopie (chose inévitable, mais précipitée par cet engouement), mais surtout qui risque de desservir le format. Warner, qui s'est montré particulièrement offensif dans sa reprise en cours de route de ce marché juteux avec la conversion très tardive du Choc des Titans, étudierait en effet très sérieusement une possible ressortie de 300 en 3D. Quant à Disney, ils opteraient pour la 3D conçue en postproduction pour le prochain opus de leur franchise Pirates des Caraïbes. Une véritable facilité de production, puisque la 3déisation libère l'équipe de tournage de la responsabilité de la stéréoscopie, en en rejetant la charge sur les petites mains de la postproduction souvent délocalisées en Inde, donc moins onéreuses qu'un stéréoscope californien, ou une équipe de machinos américains. Cette dangereuse tendance, soutenue par le triomphe du Alice au pays des merveilles de Burton qui a adopté ce type de procédé (rappelons que le numéro deux mondial des FX, Sony Picture Imageworks, possède une énorme branche délocalisée en Inde depuis Spider-Man 3), a forcément un coup qualitatif. Et il est probable que le public n'acceptera pas longtemps d'être ainsi pris pour une vache à lait. James Cameron, qui est devenu de fait le principal garant de l'intégrité de l'usage du relief stéréoscopique, observait très justement auprès de Nikki Finke : « Après Toy Story, dix très mauvais films en image de synthèse sont sortis, parce que tout le monde pensait que le succès de ce film venait du fait qu'il soit en image de synthèse, et non pas grâce à ses superbes personnages et à son incroyable design. Il se passe la même chose avec le relief. Ils attendent les mêmes résultats [au box-office qu'Avatar], alors que tout ce qu'ils font c'est travailler contre l'adoption de la 3D en mettant sur le marché des produits de qualité inférieure. »

Plus inquiétant encore, cette frénésie autour de la 3D est en train de se retourner contre les réalisateurs. Tandis que dans les coulisses de la cérémonie des Oscars, Cameron révélait que Sony avait posé un ultimatum au réalisateur de Spider-Man en lui ordonnant de réaliser le film en relief stéréoscopique faute de quoi il était licencié, un cinéaste plus puissant n'a pas hésité à jeter sur la scène publique les pressions que lui font subir les studios. Car Michael Bay, qui n'est pourtant pas à proprement parler considéré comme un auteur intègre, refuse de se laisser guider par la dictature de la stéréoscopie. Petit rappel des faits : Bay a accepté de réaliser Transformers 3 à la place de son arlésienne de film intimiste, principalement pour que les gérants actuels de Paramount, qui n'avaient aucun blockbuster prévu pour l'été 2011, ne se fassent licencier. Le film, dont le tournage débute tardivement en avril, doit donc composer avec un calendrier extrêmement serré, ce qui empêche Bay et son équipe de s'alourdir des contraintes de la stéréoscopie. En outre, le réalisateur refuse de filmer autrement qu'en anamorphique, chose impossible avec les caméras numériques nécessaires au tournage stéréoscopique. Mais depuis un mois, Paramount et Dreamworks essaient d'imposer au réalisateur d'accepter de convertir son film en postproduction en relief stéréoscopique, enclenchant par conséquent un bras de fer entre le cinéaste et les deux majors. Et c'est dans le Los Angeles Times que le réalisateur est monté publiquement au créneau, avec un discours d'une intégrité artistique qui pourrait en remontrer à plus d'un auteur : « Plusieurs sociétés essaient actuellement de me convaincre que c'est une méthode au point, mais jusqu'à présent j'ai l'impression de voir de la fausse 3D, avec des couches d'images dénuées de véritable profondeur. Les gens peuvent dire ce qu'ils veulent de mes films, mais ils sont techniquement très précis, et si le résultat ne tient pas de l'excellence, je n'en voudrai pas. (...) Je ne veux pas que mes images partent en Inde, pour revenir avec un résultat médiocre. (...) Ce processus de conversion sera de toute façon toujours inférieur au tournage en véritable 3D. Les studios n'auront probablement aucun problème à sacrifier le look de leur film pour se ramasser 3 dollars supplémentaires par tickets, mais pas moi. Avatar a demandé quatre ans de travail. Un film en relief ne se chie pas comme ça ! » Ouf ! Un petit élan scatologique vient rappeler à ses détracteurs que c'est bien le responsable de Bad Boys 2 qui nous parle.
Bref, plus encore que le public, ce sont bien les réalisateurs ingénieurs qui risquent de souffrir de cette spéculation sauvage sur la stéréoscopie. James Cameron révélait récemment dans un entretien accordé à Rosie O'Donnell, qu'Howard Stringer, président de Sony, n'avait eu aucun scrupule à lui voler purement et simplement ses projets pour l'implantation chez les particuliers des téléviseurs 3D. Il en va de cette sinistre affaire, comme de l'implantation de la stéréoscopie dans les salles : l'attitude sans scrupule des argentiers du grand écran est en train de pourrir le projet que le cinéaste a mis plus de dix ans à mettre en place. Le grand public a déjà prouvé que le combat de James Cameron était justifié. Il lui reste à démontrer qu'il n'est pas vain en soutenant les productions stéréoscopiques qui sauront faire primer leur projet artistique sur ce lamentable boursicotage.

L'histoire : Une guerre sans merci pour obtenir la maîtrise de l'univers oppose depuis des temps immémoriaux deux races de robots extraterrestres : les Autobots et[…]
