Le réalisateur d'A l'origine explique, détaille et présente son film, revenant sur les différentes étapes de sa conception...

Par - publié le 03 décembre 2009 à 16h52 ,
MAJ le 25 janvier 2010 à 18h53 - 0 commentaire(s)

A l'origine, quatrième long-métrage de Xavier Giannoli, fut présenté cette année au festival de Cannes. A l'occasion de sa sortie dans les salles le 11 novembre (dans un montage allégé de quinze minutes), le réalisateur a accepté de revenir sur son œuvre, qui a les pourtours d'un film miracle. Après le succès public et critique de Quand j'étais chanteur.


A l'origine, un fait divers


Quelle enquête avez-vous mené sur ce fait divers ?
Tout a commencé il y a plus de dix ans. Au départ, j'ai lu l'article paru dans Le Nouvel Observateur et signé par Jean-Paul Dubois, l'auteur d'Une vie française. Je le connais car mes premiers courts-métrages étaient adaptés du romancier. Il parlait d'un juge d'instruction, Laurent Léguevaque, un homme atypique que j'ai été voir à Mâcon où l'homme qui a inspiré le rôle principal avait sévi. Nous avons eu une discussion formidable. A l'époque, j'avais un désir mais pas encore un projet. Je suis parti dans une enquête sans savoir vraiment pourquoi. Aujourd'hui, M. Léguevaque n'est plus juge d'instruction. Il m'a conseillé et joue son propre rôle à la fin du film. Il m'a dit que lors de sa première confrontation avec l'accusé, lorsqu'il lui a demandé pourquoi il avait agi de la sorte, il lui a répondu que pour la première fois de sa vie il était quelqu'un. Cette phrase a résonné très fort en moi. Laurent Léguevaque a ajouté qu'il avait la certitude que l'homme en question n'avait jamais gagné d'argent et que son mobile était purement humain. Il m'a ensuite donné un permis de visite pour que je puisse rencontrer le prisonnier.

 

"J'ai tout de suite été frappé par une qualité de regard, par un homme qui évalue en permanence à qui il a affaire."



Comment s'est déroulée cette confrontation ?
C'était la première fois que je me rendais au parloir et c'était très intimidant. C'était électrisant et transgressif pour un type comme moi. J'ai tout de suite été frappé par une qualité de regard, par un homme qui évalue en permanence à qui il a affaire. Je sais que c'est pour cela que j'ai engagé François Cluzet. Il avait dans le regard quelque chose de similaire. Nous nous sommes vu plusieurs fois, nous avons échangé des lettres. Il est dans un rapport de calcul. Il se demande tout le temps si on va le démasquer, si cette discussion est dangereuse. Il était silencieux. J'ai ressenti une terrible solitude. Ce qui est intéressant, c'est qu'il n'a jamais demandé de libération anticipée. Être en prison lui paraissait cohérent. C'était comme une pause. Les expertises psychiatriques étaient contradictoires. Certains disaient que c'était névrotique, d'autres que c'était pathologique. Puis un jour, lors d'une visite, il m'a serré la main en me remettant discrètement un papier dans la paume. La note disait : Métos va t'appeler. J'ai effectivement reçu un coup de fil d'un ex-détenu qui voulait que je fasse passer un message à Philippe Miller. J'ai décidé d'arrêter de le voir. Je ne voulais pas entrer dans ce jeu là. De plus, je sentais qu'il me racontait cette histoire telle que lui l'avait vécue. J'en percevais les limites.

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Une aventure humaine hors du commun


Le processus d'écriture a-t-il été compliqué ?
J'ai pris connaissance du fait divers vers 1997, avant de faire mes premiers longs-métrages. J'avais écrit une première version et j'étais à la recherche d'une reconstitution. Je n'y arrivais pas. Après Quand j'étais chanteur, j'ai décidé de me réattaquer à ce projet. A partir de là, j'ai pris contact avec le juge qui a instruit l'enquête et Daniel Carlin, un réalisateur de documentaire très rigoureux qui était également intéressé par le sujet. Finalement, M. Carlin a stoppé son projet de film après que Philippe B. lui ait volé ses affaires durant son entretien. Pour le réalisateur, ce documentaire faisait partie d'un processus de réhabilitation. Il a cette noblesse. Il avait fait une enquête très fouillée dans laquelle il avait rencontré l'intégralité des habitants de la ville. Ce que j'aime chez cet homme, c'est son humanisme sans complaisance. Entre le travail de Daniel Carlin, celui du juge d'instruction, les intuitions romanesques de Jean-Paul Dubois et ma rencontre avec l'intéressé, j'ai centralisé un énorme dossier. J'ai senti que quelque chose venait. J'ai alors écrit la première réplique du film : "Mais elle va où cette route ? Nulle part." J'espère qu'on se rend compte dans le film que le personnage ne s'est jamais posé la question. Ce qui est intéressant c'est l'aventure humaine. 
 

Votre expérience a donc énormément compté dans la reprise du projet ?
J'avais dix ans de plus. Je ne sais pas pourquoi j'y suis arrivé. Peut-être le fait d'avoir eu un enfant, d'avoir réalisé trois films. J'ai écris A l'origine dans une étrange fièvre. J'avais toute ma documentation autour de moi. J'avais une adhésion au trouble de ce personnage, à sa fragilité au milieu des gens. J'ai éprouvé un vertige, le sentiment que c'était une autobiographie possible. Ce qui m'intéressait, c'était le désir paradoxal pour un escroc de normalité. Il a demandé à ce qu'on fasse une expertise de son chantier imaginaire. Tout était parfaitement construit et il avait la certitude qu'il avait bien fait son travail. Il y avait une volonté de reconnaissance. Je trouvais beau qu'un homme tente de retrouver sa dignité par le travail. De plus, sa famille ne voulait plus le voir et j'ai eu un déclic en tant que père. Cet homme est devenu la figure paternelle de substitution de deux jeunes que l'on voit dans le film. Il reconstitue une famille. Ce n'est surement pas un hasard si je n'ai ressenti cela qu'après avoir eu mon premier enfant. C'est un déclic important dans l'écriture.

 

"Il y avait une volonté de reconnaissance. Je trouvais beau qu'un homme tente de retrouver sa dignité par le travail."




On ressent une fluidité narrative parfaite lorsque vous expliquez l'élaboration de l'escroquerie...
C'était un des enjeux principaux de l'écriture. Il fallait que les spectateurs croient en la possibilité de cette aventure. Exactement comme dans un polar. A la première projection, j'étais heureux de voir que les gens comprenaient les scènes avec le banquier et comment il a réussi à avoir tout cet argent. J'y ai pensé comme un film de genre, la course-poursuite d'un homme contre son mensonge. Comme dirait Woody Allen : "il faut couper ce qui est raisonnable". J'ai donc remonté le film depuis Cannes. Ce fut très simple car nous avons repris le tout premier montage !

 

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Vous avez déclaré qu'une des raisons de réaliser ce film était de faire tourner Emmanuelle Devos...
Tout à fait. Elle a le rôle d'une femme qui révèle un homme. Quand j'écris un film, ce qui déclenche l'histoire c'est le personnage féminin. C'est drôle car le juge d'instruction m'a dit qu'en criminologie on dit toujours "Cherchez la femme". Les flics se posent cette question dès le début d'une enquête. Emmanuelle Devos est le court-circuit dans la vie de Philippe. Sans elle, il partirait. Grâce à elle, il découvre qu'il a un corps, qu'il a de la volonté. Elle a le rôle d'un élu. En écrivant, j'ai ressenti que le mensonge devait se heurter à la vérité des sentiments et d'une situation. Il ne fallait pas quelqu'un qui soit dans le jeu de la séduction. C'est une actrice très élégante. J'ai demandé à François Cluzet de ne jamais tenir un regard, de se cacher derrière les gestes. Au contraire, Emmanuelle a un regard d'un scintillement incroyable. Elle a une clarté offerte. J'ai repensé à son rôle dans Sur mes lèvres. Elle met sous tension chaque scène. Elle a une sensualité... On sent que c'est quelqu'un qui sait ce que c'est que l'amour. C'est une actrice d'une rareté inouïe.


Avez-vous rencontré les habitants qui ont vécu cette histoire ?
Oui, mais très récemment. J'avais peur qu'ils réagissent mal. Ils m'ont dit combien ils avaient eu l'impression de ressentir ce qu'ils avaient ressenti à l'époque, même si les scènes n'étaient pas les mêmes. Tout le monde était très ému. Moi le premier. Tous m'ont parlé de Philippe avec une énorme affection.


Propos recueillis par Sophie Wittmer et Nicolas Schiavi
 

 


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