A Serbian Film est le dernier des scandales. Au départ, on suit un acteur porno sur le déclin (Srdjan Todorovic, repéré dans Chat noir, chat blanc d'Emir Kusturica), vivant paisiblement avec sa femme et son garçon de cinq ans. En échange d'une somme colossale, il accepte une dernière fois de jouer dans un porno très spécial. Sans le savoir, il signe un pacte avec le diable et se retrouve en plein snuff où les participants ont été recrutés dans des quartiers miséreux et dont les principales victimes se révèlent des femmes et des enfants. Le réalisateur Srdjan Spasojevic se défend : "Nous ne voulions pas provoquer pour provoquer, nous voulions juste mesurer notre liberté en allant le plus loin possible". Pourtant, ce qui ressemblait à une mauvaise blague de série B est devenu une véritable malédiction pour les festivals qui l'ont diffusé. Plusieurs raisons ont alimenté sa toxicité : des problèmes d'autocensure, des amalgames et des mensonges, à commencer par la rumeur selon laquelle ce film ultra-violent aurait été produit par le gouvernement Serbe. Une ânerie que le scénariste Aleksandar Radivojevic récuse : «Ce sont des conneries. A Serbian Film est un film 100% indépendant. En réalité, il s'agit d'un autre film : Life and Death Of A Porn Gang, de Mladen Djordjevic, qui, lui, a été soutenu par le gouvernement. Il y a eu de la confusion, un effet boule de neige. On n'a même pas eu d'argent lors de la postproduction - ce qui arrive pourtant à tous les films Serbes. Soyons réalistes : comment A Serbian Film aurait pu être produit par le gouvernement Serbe? Je pense que s'il avait visionné le résultat, le gouvernement en question aurait plus eu envie de nous censurer.»
"Les spectateurs d'aujourd'hui ont un vrai problème avec les films : ils ne les regardent plus, ils les consomment, comme s'il s'agissait de la réalité. J'ai l'impression qu'ils ne font même plus la différence entre un film et la téléréalité." Aleksandar Radivojevic, scénariste de A Serbian Film.
Depuis la présentation au festival SXSW à Austin en mars 2010, il ne passe pas un mois sans que l'on ne parle d'A Serbian Film pour ses problèmes de censure dans différents festivals européens. Présenté au Marché du film lors du dernier festival de Cannes, il a presque autant fait parler de lui que Martyrs en son temps. Dix jours avant le Film4 FrightFest (fin août), une commission Londonienne - qui n'est pas une commission de censure - a demandé à ce que le film ne soit pas projeté. On pensait pourtant l'époque des Video Nasties révolue. Les organisateurs ont été obligés de céder, dans un premier temps. Finalement, il y a eu un compromis : 49 coupes soit environ 4 minutes pour que le film ne soit pas classé X (donc seulement interdit aux moins de 18 ans). Les festivaliers l'ont donc vu dans une version cut. En France, les organisateurs du SMIHFF (le Sainte Maxime International Film Festival) se sont manifestement inspirés de ce qui s'était passé en Angleterre en programmant A Serbian Film avant de stipuler qu'il était censuré car... interdit en France (!). Cause à effet : cette annonce a eu des conséquences délétères et troublé la projection du film lors de L'étrange Festival, de Paris, en septembre dernier. Philippe Rouyer, journaliste à Positif, précise : «Il existe un code pénal qui promet des amendes et des emprisonnements à tout majeur laissant de la pornographie aux mains de mineurs. Donc sont concernés les diffuseurs de toutes sortes : libraires, exploitants de salle, directeurs de festival... En fait, il n'y a aucune loi en France qui n'ait jamais défini la pornographie. Donc n'importe quel objet peut se retrouver qualifier de porno par n'importe quelle instance. Ce qu'a fait par exemple la commission de classification pour Histoire(s) de sexe, un film d'Ovidie et Jack Tyler qui se voulait seulement érotique et qui n'a pas pu sortir en salles car il s'est fait classer X porno. Avec la loi française, les festivals comme l'Etrange Festival sont tranquilles puisqu'ils interdisent toutes leurs séances (sauf exception dûment signalée) aux moins de 18 ans. Pas de mineur dans la salle donc pas de problème, si par hasard il y a un film porno.»
Jusqu'à présent, le seul film qui a posé problème à l'organisation de L'étrange Festival, c'est Divided Into Zero, de Mitch Davis. Marc Troonen qui s'est occupé de A Serbian Film pendant l'édition parisienne raconte : «Un mec a appelé le ministère de la culture pour se plaindre en disant que L'étrange Festival diffusait un snuff movie. Les policiers sont venus pour prendre la copie afin de le projeter à un procureur qui paraît-il s'est endormi au bout de cinq minutes. Résultat : affaire classée sans suite.» Dernier rebondissement en date : c'est le festival de Sitges, pourtant chevronné et habitué aux films «scandaleux», qui l'a projeté un mois après L'étrange Festival (donc en octobre dernier) et qui rencontre aujourd'hui quelques ennuis. En effet, une association de défense des droits des mineurs a alerté le procureur de la République de Vilanova i la Geltrú (Barcelone) pour lancer une procédure judiciaire contre Angel Sala, le directeur de Sitges, en invoquant l'article 189 du code pénal espagnol (interdiction de diffuser du matériel pornographique incluant directement ou indirectement des enfants, le son de leur voix ou des images, authentiques ou transformées). Motifs : trouble à l'ordre public et diffusion de pornographie infantile. Le film a beau avoir été projeté une seule fois pendant le festival, à minuit, avec une signalétique imposante (interdiction aux mineurs) ; Sala encourt actuellement une peine de trois mois à un an d'emprisonnement, et/ou une amende.
L'une des deux scènes incriminées, c'est celle d'un viol sur un nouveau né. A l'écran, on voit clairement qu'il s'agit d'un trucage potache, et il n'y a aucun doute possible. Comme souvent, ceux qui accusent sont ceux qui n'ont pas vu. Le scénariste Aleksandar Radivojevic ajoute : "On voit bien à l'écran qu'il s'agit d'un faux bébé. Si on vous raconte la scène, dans une discussion, évidemment que n'importe quel être humain normalement constitué vous dira que celui a osé imaginer un truc pareil devrait se faire soigner d'urgence. C'est inhumain, on est bien d'accord. Or, à l'écran, ce n'est pas un bébé mais une marionnette. C'est juste une représentation effroyable du mal. L'idée même que l'on puisse admettre ça, c'est le sommet de l'abjection. C'est la différence entre le documentaire et la fiction, la réalité et le cinéma. Au cinéma, on a recourt à la métaphore abstraite pour exprimer la réalité. C'est comme lorsque vous regardez une peinture de Caravage ou de Bosch, cela doit exprimer chez vous la même répulsion artistique. Srdjan Spasojevic (le réalisateur) et moi-même misions sur la capacité du spectateur à réfléchir sur ce qu'il voit. A Serbian Film doit être perçu comme une fable morale sur la perte de l'innocence, et cette scène sous-entend que, dès la naissance, nous sommes victimes d'un viol. Comment ne pas s'insurger en voyant de pareilles images ? C'est normal de s'insurger. C'est le propre de notre dessein : réaliser le pire des films d'horreur basé sur la dépravation, la frustration et l'absence de limites. Les viols que commet le personnage principal sont finalement induits par la société."
C'est aussi pour cette raison que le film s'inscrit dans une mythologie. Le cas rappelle évidemment le phénomène des Guinea Pig, provoqué par des rumeurs peu ou prou racoleuses consistant à brouiller les cartes du réel et du fictif. Tout ce que l'on voyait était factice mais l'efficacité était telle que le spectateur pouvait penser au premier abord qu'il s'agissait d'authentiques snuff movie. D'ailleurs, le premier film à évoquer le sujet est Snuff. A sa sortie, le distributeur n'a pas hésité à propager la rumeur selon laquelle le réalisateur aurait inclus de véritables images de meurtres. Wes Craven s'y est également intéressé à travers un documentaire qu'il a co-réalisé (The Evolution of Snuff). En ce qui concerne les Guinea Pig, ça a été assez loin. La petite histoire veut que Charlie Sheen soit tombé par hasard sur l'un d'eux (le second Flower of Flesh and Blood), qu'il ait envoyé une copie au FBI et que ces derniers aient fait une enquête pour savoir si c'était du lard ou du cochon (d'Inde). Dans les années 80, Ruggero Deodato a connu le même problème avec Cannibal Holocaust : il a dû comparaître devant un tribunal pour prouver que les acteurs de son film étaient toujours vivants. Justement, si Srdjan Spasojevic devait citer un film qui provoque la même réaction que A Serbian Film, ce serait le classique de Deodato : "On a perdu l'habitude de faire des films comme ça, qui osent repousser les limites. Mais on n'avait pas cette idée en tête. On avait juste une histoire à raconter. Mes films préférés sont ceux dans lesquels je ne sais pas dans quelle direction cela va évoluer. Dans Salo ou les 120 journées de Sodome, Pasolini montrait de jeunes victimes torturés sous un régime totalitaire, contraints de subir des sévices quotidiens. C'est comme s'ils étaient violés à répétition, sans même s'en rendre compte, comme une déréalisation de la violence. A Serbian Film prolonge le «cercle», sans que personne ne réagisse. On est exploités, et alors? C'est devenu monnaie courante, presque un lieu commun. Où sont les alternatives alors? Peut-être dans le cinéma, justement. L'art ne devrait connaître aucune limite car il s'agit d'une expression cathartique et donc libératrice. Plus l'art est sauvage, plus la réalité devient un soulagement".

INTERVIEW / CARLOS PLAZA (SAN SEBASTIAN HORROR & FANTASY FILM FESTIVAL)
A Serbian Film a été interdit de diffusion à la Semaine du Cinéma Fantastique et d'horreur de San Sebastian. En 21 ans de festival, c'est la première fois que ça arrive. Explications avec le programmateur, Carlos Plaza.
CENSURE
«Effectivement, nous n'avons pas pu passer A Serbian film à notre festival suite à la plainte déposée après la diffusion du film à Sitges. La confédération des parents d'élèves catholiques (CONCAPA) espagnole a prévenu un juge de San Sebastian qui, trois heures avant la projection (nous sommes le 4 novembre 2010), a proclamé une suspension préventive (cinq mois plus tard, nous n'avons aucune nouvelle du juge qui devait prendre la décision définitive). Les raisons incriminées sont les mêmes que celles du festival de Sitges. Nous avons demandé des informations à la compagnie de production car le juge nous a demandé de le faire : envoyer les photos de l'enfant et du bébé, avoir la confirmation du producteur que la sodomie sur l'enfant n'est pas réel (oui, nous avons été contraint de le demander), avoir par écrit qu'il s'agissait d'une marionnette. Bref, apporter des preuves tangibles que c'est faux.»
AVENIR?
«Généralement, dans un festival, il est possible de voir des films qui échappent à la censure "commerciale". Un espace de liberté où vous pouvez voir des films qui n'ont jamais été distribué au cinéma ou à la télévision. Et nous parlons dans le cadre d'un festival de films d'horreur, d'un film projeté à minuit et uniquement pour un public adulte... Pour les festivals, je pense que ça va devenir un vrai problème. Conclusion : avec une accusation de n'importe quelle association, vous pouvez arrêter la projection d'un film (si une association pense que le film est fasciste, raciste, pornographique, antisémite, elle peut se saisir de la loi et essayer d'arrêter la projection de manière "préventive"). D'accord mais le problème, c'est que le mal est fait et que le festival ne peut plus projeter le film.»
SCANDALE
«Notre festival est spécialisé dans le fantastique et l'horreur, donc nous avons déjà diffusé des films comme Martyrs, A l'intérieur ou des Guinea Pig. Ou même, plus tôt, des films de Jorg Buttgereit ou Olaff Ittenbach. Des films controversés, certes, mais passionnants : certains aiment, d'autres détestent. En revanche, on n'a jamais eu de problèmes avec les autorités. Avec A Serbian Film, c'est la première fois. Je n'aime pas ce qui est tiède et le festival n'aura aucune réticence à proposer les films qu'il a envie de montrer. Il ne faut pas tomber dans ce piège. Ce qui nous est arrivés avec A Serbian Film ne va pas changer nos critères. En fait, à l'avenir, si un juge veut interdire la projection d'un film de manière préventive, eh bien, nous attendrons de le projeter plus tard, en mai, en juin ou en juillet... Peu importe. A Serbian film reste un film indigeste, très dur, très provocant. Mais je crois en la liberté d'expression : vous pouvez aller le voir si l'envie vous en dit et ne pas y aller si vous n'en avez pas envie. Personne ne vous y oblige. Vous ne pouvez pas interdire à un adulte d'aller voir un film. C'est une attaque envers la liberté d'expression. Hélas, c'est dans l'air du temps : nous vivons dans une époque politiquement correcte et hélas de plus en plus liberticide. Vous ne pouvez plus fumer dans les films, le méchant ne peut plus être gay (sinon on est obligatoirement taxé d'homophobie), juif (sinon on est antisémite) ou noir (sinon on est raciste), sinon c'est douteux. Sérieusement, je trouve ça scandaleux.»
SOUTIEN
«Beaucoup de réalisateurs et d'artistes ont soutenu Angel Sala en public ou même à travers une pétition. Il y a un site où l'on peut apporter son soutien (ici). On y trouve des témoignages d'autres directeurs de festivals en Espagne, mais aussi de cinéastes et de journalistes. Jusqu'à aujourd'hui, il y a près de 2450 signatures (du monde entier). Parmi eux, Mitch Davies, Nacho Vigalondo, Robert Englund, François Cognard, Isabel Coixet... Bien sûr, cela n'empêchera pas le festival de Sitges d'avoir lieu cette année. J'espère avec Angel Sala comme directeur.»
Propos recueillis par Romain Le Vern
Merci à Carlos Plaza, Frédéric Temps, Marc Troonen, Philippe Rouyer, Xavier Fayet et Cyril Despontin.

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