Luc Besson revient à la mise en scène, avec Les Aventures extraordinaires d'Adèle Blanc-Sec. Nous nous sommes intéressés à son travail d'adaptation, du Neuvième au Septième Art.

Par Gilles BOTINEAU - publié le 14 avril 2010 à 02h38
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Les transpositions de bandes dessinées au cinéma se suivent et ne se ressemblent aucunement. Depuis quelques années même, les projets pullulent à une vitesse phénoménale. Il y eut tout d'abord une longue période creuse. L'échec de Tintin et le mystère de la Toison d'Or, suivi par celui de Tintin et les oranges bleues ont semble-t-il freiner les ardeurs de producteurs ambitieux. Puis, les aventures d'un célèbre petit Gaulois (Astérix et Obélix contre César, Astérix et Obélix : Mission Cléôpatre, Astérix aux Jeux Olympiques) ont, contre toute attente, relancé ce désir d'adaptation. Succès oblige, la concurrence pointe le bout de son nez et voilà que se succèdent en haut de l'affiche un grand vizir particulièrement teigneux (Iznogoud), ainsi qu'un valeureux cowboy en prise avec de redoutables hors-la-loi (Les Dalton, Lucky Luke). Chaque cinéaste y impose alors son style, de Claude Zidi à Thomas Langmann, en passant par James Huth, Philippe Haïm ou Patrick Braoudé, et ce, pour un résultat plus ou moins glorieux. C'est donc avec une certaine crainte que l'on voyait arriver Luc Besson aux commandes d'Adèle Blanc-Sec, personnage culte s'il en est, créé par Jacques Tardi.

 

Photo Les Aventures extraordinaires d'Adèle Blanc-Sec de Luc Besson

Ainsi donc, le metteur en scène du Grand Bleu et du Cinquième élément était-il réellement l'homme de la situation ? La réponse est : OUI. Du Neuvième au Septième Art, Adèle Blanc-Sec n'a effectivement rien perdu de sa verve ni même de sa splendeur. Analyse.

Luc Besson / Jacques Tardi : même combat ! Et ce ne sera pas le dernier...

Il y a quelques années, divers projets avaient d'ores et déjà évoqué une éventuelle adaptation d'Adèle Blanc-Sec au cinéma. Hélas, aucun ne put réellement aboutir. C'était sans compter l'acharnement de Luc Besson. Convaincu par la sincérité du cinéaste, Jacques Tardi lui donne finalement son accord. Les Aventures extraordinaires d'Adèle Blanc-Sec apparaît alors comme une idée folle, et donc, très excitante (surtout au sein du cinéma français), alliant trois genres parmi les plus ambitieux, humour, aventure et fantastique. A ce niveau-là, on n'est absolument pas frustré. Et pour cause, l'auteur a suivi de très près le développement du film, à commencer par l'écriture de son scénario qui ne fut pas, selon toute évidence, une mince affaire. Depuis 1976 ont été publiés en librairie pas moins de neuf albums, et un dixième serait actuellement à l'étude. La première difficulté consista donc à déterminer l'intrigue principale du long métrage. Contrairement à James Huth et à sa triste adaptation de Lucky Luke, Besson s'inspire directement de l'oeuvre originale. En conséquence, les tomes 1 (Adèle et la bête), 3 et 4 (Le savant fou, Momies en folie) se révèleront ses principales sources. Par bonheur, l'univers et l'esprit de Jacques Tardi ont globalement été préservés. Les histoires extraordinaires se succèdent en effet à un rythme effréné et l'on ne s'ennuie donc qu'à de très rares instants. Ainsi, de l'Egypte à Paris, au début des années 1910, le dépaysement est total. Adèle Blanc-Sec doit par exemple faire face à un ptérodactyle (Tome 1) ainsi qu'à de très nombreuses momies en plein coeur de notre Capitale (Tome 3 et 4). Bien sûr, Luc Besson en rajoute quelque peu, et ce, afin de rendre un résultat plus spectaculaire encore, tel que l'exige le Septième Art. Il n'empêche, cette folie et ce sens de l'absurde correspondent en tout point à l'imagination débordante de Jacques Tardi. Certes, on peut se demander s'il était vraiment nécessaire de montrer l'héroïne chevauchant avec une extrême facilité le dangereux ptérodactyle... Peut-être pas. Mais l'idée apporte une folie supplémentaire qui n'est pas négligeable, tout en développant la pensée de son créateur. En ce sens, ce n'est nullement de la trahison, simplement une nouvelle ouverture. Néanmoins, Besson n'oublie pas l'essentiel, l'éclosion de l'oeuf du ptérodactyle et surtout, Adèle prenant son bain. Les fans de Tardi (et les autres) auraient certainement été déçus de rater pareil spectacle... On les comprend. 

 

Photo Les Aventures extraordinaires d'Adèle Blanc-Sec de Luc Besson

 

Voilà donc un travail de reconstitution exemplaire, lequel s'applique également aux personnages. Belle et caractérielle, Adèle trouve en la personne de Louise Bourgoin l'interprète idéale. On ne pouvait effectivement rêver mieux qu'elle pour incarner avec magnificence l'arrogance de cette journaliste, aussi pétillante qu'imprévisible. La comédienne, retrouvant ici sa gouaille légendaire après des participations plus convenues (Le petit Nicolas, Blanc comme neige), s'investit alors littéralement et lui apporte toute la crédibilité nécessaire. Une réussite. Mais l'adaptation ne s'arrête pas là. En effet, l'oeuvre de Tardi présente dans son ensemble toute une galerie de personnages au physique particulièrement fantasque. On pense notamment à Dieuleveult, médecin vouant à Adèle une haine inextinguible. Disgracieux, la peau abîmée et les dents pourries, il est interprété par Mathieu Amalric, aussi irrésistible que méconnaissable, délivrant comme à son habitude une réelle performance malgré l'excès de maquillage. On est alors frappé non seulement par cette maîtrise artistique mais également technique, troublante ressemblance entre le rôle et son acteur. Ceci étant, tous, pour la plupart, ont été rigoureusement choisis, généralement au service de leur créateur et de son univers. Gilles Lellouche (Inspecteur Caponi), Jean-Paul Rouve (Juston de Saint-Hubert), Philippe Nahon (Professeur Ménard) ou Gérard Chaillou (le Président Armand Fallières), le mimétisme est tel que chacun semble tout droit sortir d'une planche de Jacques Tardi. Pour preuve, il vous suffit de relire les premiers albums. Vous aurez alors l'impression de « reconnaître » certains comédiens. Déroutant.


En somme, difficile de faire plus fidèle...

 

Les Aventures extraordinaires d'Adèle Blanc-Sec de Luc Besson
Quelques libertés, propres à l'idée-même de l'adaptation cinématographique

Comme nous venons de le voir, Luc Besson prend le risque d'adapter trois albums en un seul long métrage. Le cinéaste brise alors le rythme de schémas narratifs parfaits, judicieusement réfléchis il y a de nombreuses années par un auteur confirmé, et ce, pour finalement concevoir aujourd'hui celui de sa propre histoire. Il en résulte un dénouement beaucoup trop linéaire (chaque intrigue se résout une à une), et en même temps presque confus, car censé mettre un terme à différents sujets préalablement distincts et qui auraient très certainement mérité un long métrage chacun. De par une trop grande ambition, Luc Besson risque donc de déstabiliser certains puristes (à l'égard de Jacques Tardi ou de son oeuvre) quant à ces quelques libertés et autres raccourcis. Ce n'est pas tout, car, pire encore, le réalisateur supprime des personnages ou en mixe certains (Espérandieu et Boutardieu). On peut aussi regretter une atténuation de la violence, très présente au sein de la bande dessinée (l'auteur ne lésine pas sur les tâches de sang) et l'absence d'une ambiance "sherlock holmesque". On pense beaucoup plus à Jean-Pierre Jeunet, notamment par l'utilisation d'une voix off servant à présenter l'ensemble du casting.


De plus, rappelons qu'Adèle Blanc-Sec naquit sous la plume de Jacques Tardi à la fin des années 70. Près de quarante ans séparent donc le premier album de son adaptation cinématographique. Luc Besson s'est entretemps nourri d'influences multiples, à commencer par celle de George Lucas et de Steven Spielberg. En 1981, les deux compères créèrent le célèbre Indiana Jones, personnage se situant quelque part entre Tintin et James Bond. Près de trente ans plus tard et en guise de clin d'oeil, Besson signe de très belles séquences, bien qu'inattendues, placées sous le signe de l'aventure voire de l'action, notamment celle se déroulant en Egypte, redoutable d'efficacité. Shia LaBeouf n'a qu'à bien se tenir. Louise Bourgoin serait parfaite en lointaine cousine Jones. Quant au cinéaste, il prouve qu'il sait tout aussi bien filmer la découverte d'un tombeau ancien (ou les frasques d'un ptérodactyle déchaîné) que ses homologues américains. L'homme nous amène alors parfois en-dehors de l'adaptation fidèle pure et dure au profit d'un simple divertissement. Faut-il s'en plaindre ? Après tout, voilà le principe-même d'une transposition, à moins de vouloir, à l'instar de Zack Snyder (300), conserver l'ensemble des dessins et leur donner vie avec une infime rigueur.
Luc Besson poursuit sur sa lancée et impose un style qui lui est définitivement propre, au risque de faire grincer certaines dents. Mais rassurez-vous. Aucune poursuite en taxi ni même de musique R'n'B à l'horizon. On reconnaît juste à travers quelques plans son sens du rythme et du montage, un humour hautement plaisantin voire totalement décomplexé (il se lâche encore une fois sur le corps policier, mais avec tendresse et sympathie), sans oublier l'envie intarissable de distraire son prochain. A ce niveau, Luc Besson dépasse très largement son comparse Jacques Tardi, aidé par une bande originale virevoltante, réunissant Eric Serra, Catherine Ringer et Thomas Dutronc ! Un mélange hors-sujet, mais qui swingue véritablement...


Au final, Les Aventures extraordinaires d'Adèle Blanc-Sec se présente comme un vrai film populaire. Le public, de 7 à 77 ans, devrait très largement s'y retrouver, qu'il soit novice ou inconditionnel. Luc Besson a donc réussi son pari et pose les bases de ce qui s'annonce d'ores et déjà comme une fabuleuse trilogie (l'idée étant d'adapter l'ensemble des albums). Au sortir de la salle, il y a fort à parier qu'une envie incontrôlable s'offre à vous, celle de (re)découvrir Adèle Blanc-Sec en bandes dessinées... Histoire de comparer, ou de poursuivre l'aventure !


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