Si l’alcool semble inspirer diverses campagnes de pubs gouvernementales assez vaseuses ces derniers mois, il n’en est pas de même pour les scénaristes et cinéastes. En effet, l’alcoolisme et l’addiction de manière générale aux substances liquides ont rarement été traités de manière frontale sur grand écran et si les personnages d’alcooliques peuplent les longs-métrages autant que leurs coulisses, le thème a rarement été pris comme moteur principal d’un film… Contrairement aux drogues solides, souvent liées à plusieurs œuvres dites cultes (
Requiem for a dream,
Trainspotting,
Traffic…), comme si la représentation de drogués constituait un attrait spécifique, presque « cool », l’alcool au cinéma n’a jamais eu son heure de gloire ! Quelques comédiens et cinéastes ont néanmoins tenté le diable au cours des décennies passées et à l’occasion de la sortie du film
Le dernier pour la route, de Philippe Godeau avec
François Cluzet, voici un petit test d’alcoolémie spécialement réservé au cinéma.
L’alcool a souvent été le moteur comique de nombreuses productions, françaises ou étrangères, un outil pour déclencher une série d’aventures rocambolesques (le récent
Very Bad Trip) ou un élément isolé, servant de running gag, comme dans Y’a-t-il un pilote dans l’avion ?. Les personnages alcooliques, s’ils sont nombreux à peupler le cinéma, sont néanmoins toujours restés en retrait et l’addiction en tant que maladie n’a été traitée sérieusement et clairement que par une poignée de pionniers… Car encore aujourd’hui, l’alcoolisme n’a pas été démystifié au cinéma et il semblerait qu’aucun film n’ait véritablement réussi à prendre le sujet à bras-le-corps, contrairement à des œuvres comme
Requiem for a dream qui ne détournait jamais les yeux de son sujet, pourtant tout aussi difficile. Ou peut-être pas justement.
Car la difficulté est en effet d’accepter le fait qu’il y a bien plus de gens qui boivent (trop) que de gens qui se droguent… Selon les statistiques françaises, 56% des hommes de plus de 50 ans boivent quotidiennement et entre 35 et 45 ans, il s’agit de 23%. En résumé, et si l’on accepte le fait que boire un verre d’alcool par jour équivaut à une forme d’addiction, l’alcool est un véritable problème mondial et national (en France, l’alcool représente 10% de la mortalité toutes causes confondues), il est donc difficile de parler d’alcoolisme lorsqu’il s’agit d’un fléau qui atteint toutes les couches sociales, tous les sexes, les âges et les professions. Le spectateur n’a tout simplement pas envie de voir ses propres maux déballés à l’écran… Le rêve et le divertissement restent bien plus vendeurs.

Ainsi, il y a quelques mois, un petit film français réalisé par Bernard Campan et réunissant toutefois le cinéaste lui-même et Karin Viard devant l’écran, se composait de manière assez étonnante…
La face cachée relatait en effet l’érosion progressive d’un couple qui, au fil des semaines, semblait être rongé par un mal invisible, pernicieux, trouble et indéfinissable. Les minutes étaient longues car Campan ne parvenait pas un instant à compenser notre ignorance par une tension dramatique digne de ce nom. On apprenait à la toute fin que c’est l’alcoolisme de la femme, interprétée par Karin Viard, qui avait ouvert une brèche discrète dans cette union ! Le dossier de presse nous demandait expressément de ne pas dévoiler la nature de cette révélation… Ce qui en disait long sur la difficulté à vendre un tel film auprès du public… Si en effet, le suspense (relativement sapé par une mise en scène un brin poussive) pouvait être gâché par des journalistes trop loquaces, dire qu’il s’agissait d’un film traitant de l’alcoolisme ruinait certainement toutes les chances de succès au box-office. La forme l’emportant sur le fond, on en oubliait alors que Bernard Campan était néanmoins parti de la louable attention de sortir des sentiers battus.
La face cachée fut un échec public qui possédait néanmoins un beau sujet mais qui, à la manière de son personnage principal, préférait lui tourner le dos…
Le dernier pour la route, quant à lui, a le courage de traiter de l’alcoolisme de manière plus frontale même si finalement, on ne voit que durant de courts flashbacks la détresse de Cluzet durant ses crises…Les personnages secondaires (Michel Vuillermoz,
Mélanie Thierry…) subissent un traitement bien moins docile et nous permettent d’appréhender avec plus de réalisme les difficultés de sortir d’une telle maladie. Encore une fois, les difficultés semblent contournées et les véritables problèmes, minimisés. L’équilibre confiant du personnage principal détone et ne convainc pas toujours. Cluzet ne se met jamais la tête dans le mur quand ses camarades subissent une véritable torture mentale… Le film possède plusieurs points communs avec
28 jours en sursis de Betty Thomas et qui prenait
Sandra Bullock comme tête d’affiche. Il s’agissait également d’une journaliste renommée qui entrait dans un centre de désintoxication, n’acceptant pas au départ son véritable problème… La complicité qu’elle va entretenir avec d’autres occupants du centre va peu à peu l’aider à se remettre en question et à accepter ses maux. Ce film, au traitement plus hollywoodien, prenait néanmoins le risque de jouer avec une comédienne en perte de vitesse mais néanmoins très populaire afin d’évoquer un fléau du quotidien.
Mais la quête de rédemption et de guérison reste néanmoins un moteur assez puissant au cinéma… Ainsi, difficile de citer des films traitant directement de l’alcoolisme où le personnage n’est pas en voie de retourner sur le bon chemin (s’il n’y est pas déjà).
Le Poison, l’excellent film de
Billy Wilder fut l’un des premiers à lancer les hostilités en 1945, soit moins d’une quinzaine d’années après la fin de la prohibition, à une période de fin de guerre, où l’alcool servit largement de sirop aux malaises humains. Son ton cru, l’absence de fioriture et cette manière intelligente de mettre en scène le mensonge à soi, les hallucinations, la déchéance physique mais également morale ou financière sont autant d’éléments qui font du
Poison l’un des seuls véritables films sur l’alcoolisme… Trop ancré dans la réalité, sombre et triste, le film fut mal accueilli par le public, ce qui ne poussa pas Hollywood à réitérer l’expérience. Et ce malgré la pluie de récompenses qui tomba sur le film (Oscars du meilleur film, du meilleur réalisateur, du meilleur scénario ainsi que meilleur acteur pour Ray Milland. Sans oublier le Grand Prix du Festival de Cannes ainsi que le Prix d’interprétation masculine)… Et depuis 1945, Ray Milland n’a pas trouvé son égal pour nous montrer le véritable visage de l’alcool. Et
Billy Wilder, plus connu pour sa verve comique, reste l’un des seuls à avoir trouvé le ton juste et vrai pour montrer à tous et au mieux cette addiction… Près de 70 ans plus tard,
le dernier pour la route n’a toujours pas été bu et l’on attend qu’un cinéaste ambitieux trouve les bons procédés pour dépeindre un trouble bien plus profond qu’il n’y paraît.