Par - publié le 10 mai 2006 à 10h03 ,
MAJ le 24 septembre 2009 à 17h55 - 4 commentaire(s)
La dernière fois que l’on a vu Alejandro Jodorowsky (Santa Sangre), c’était dans Electric Yakuza Goes to hell, un excellent documentaire sur Takashi Miike réalisé par Yves Montmayeur où il expliquait les connotations sexuelles visibles dans Ichi, the Killer (il comparait un coup de poing à un fist-fucking buccal). Non, Alejandro ne s’est pas calmé. A l’heure qu’il est, il manque terriblement au cinéma. Cette année, le festival de Cannes rend hommage à cet artiste éclectique et brillant. L’occasion de revenir sur son parcours.



Personnage en pleine quête identitaire, quête de la pureté dans un monde en proie au cérémonial sadomasochisme, mysticisme grouillant, univers barrés, mythes, religion et rites ancestraux, délires freudiens, démons intérieurs impossibles à exorciser, ambiguïtés sexuelles, rêves angoissants, inceste lemon... Dans son cinéma, tous les tabous sont bons à être transgressés à travers des symboles récurrents et obsessionnels. Né au Chili d'un père russe et d'une mère argentine d'origine russe, Alejandro Jodorowsky a réalisé des films qui ne ressemblaient qu’à lui-même. En sus d’être un cinéaste vital et inspiré, cet artiste fougueux et polyvalent a été également écrivain, auteur dramatique, acteur, auteur de bandes dessinées, compositeur, scénographe, mime, dresseur, marionnettiste et metteur en scène de théâtre. On lui doit notamment l'adaptation d'une pièce de Fernando Arrabal (J’irai comme un cheval fou), chef de file du mouvement Panique auquel Jodorowsky appartient : Fando y Lis, sorte de version personnelle et sulfureuse de Roméo et Juliette dans lequel un homme et une femme ne peuvent s’unir car la femme est paralysée (les acteurs ont subi de vraies tortures). Dans ses œuvres, on retrouve toute sa richesse personnelle avec tout plein d’inspirations spirituelles, picturales et donc visuelles issues de son cerveau fécond et délicieusement barré. Le contenu foisonnant de ses opus traduit incidemment la boulimie de travail du réalisateur que l’on connaît également comme dessinateur (il a notamment travaillé avec Moebius).



Si on excepte Les têtes interchangées, premier film disparu qui s’inspirait d’une nouvelle de Thomas Mann, Alejandro Jodorowsky a signé six films précieux et rares qui témoignent tous d’une quête esthétique prodigieuse. La réussite de ses films vient des sensations qu’ils confèrent à travers une mise en scène savamment étudiée avec des grandes idées malades et folles. Beaux comme un songe, terribles comme un cauchemar. Dans les deux cas, on ne s’en remet pas. On ne s’en est d’ailleurs toujours pas remis. El Topo, son second long métrage, est un western multiculturel très porté sur les rites et le chamanisme qui côtoie les limites de l’inconscient à grand renfort de recettes métaphysiques (le zen, le bouddhisme, le soufisme, le judaïsme, le Zohar, la cabbale). Après El Topo, Jodorowsky met en scène un autre film initiatique : La Montagne sacrée, un récit de science-fiction métaphysique inqualifiable situé sur la terre et dans plusieurs galaxies. Ces deux films propulsent le cinéaste comme parangon de la bizarrerie mystique. En effet, chacun est libre d’avoir sa propre interprétation des événements, surtout dans La montagne sacrée, qui ressemble à une succession de séquences étranges et surtout une expérience sensorielle exceptionnelle. Marilyn Manson l’a certainement vu et revu puisqu’il en a repris l’esthétique dans la majorité de ses clips. Depuis les deux artistes sont entrés en étroite relation.


Le réalisateur a même confié qu’il désirait inclure Manson dans un de ses prochains films après l’avoir vu lors de son mariage en décembre dernier. Présent lors de la cérémonie, l’excentrique cinéaste portait le même costume (mais cette fois-ci tout blanc) qu’un personnage portait également dans La Montagne Sacrée, avec un chapeau en tuyau et des souliers plateformes. Parmi ses autres films peu ou prou rares, Santa Sangre demeure son véritable chef-d’œuvre. C’est celui qui achèvera de faire de lui un réalisateur culte. Et dans son Santa Sangre, rien n’est simple, et c’est en même temps pour cette raison qu’on adore ce film miraculeux qui invite dans sa sarabande fiévreuse et enjouée, morose et colorée, étrange et onirique où le poids des souvenirs et des traumas se cognent durablement à la cruelle réalité. Pendant tout le film, on cherche à faire le tri entre ce qui relève de la réalité et du fantasme. Puis, progressivement, on ne cherche plus. On se laisse embarquer dans ce long fleuve de sensations étranges qui stimulent en nous des choses qui n’attendaient que ça. C’est surtout une aubaine pour l’amateur de curiosités qui peut ainsi apaiser sa soif d’étrangeté.



Produit par Claudio Argento (oui, le frère de Dario), Santa Sangre, objet qui châtie les qualificatifs critiques, se passe de commentaires. Sorte de grand huit mental et doloriste qui révèle un monde fascinant, luxurieux et horrifiant, le film sur fond de crime passionnel donne à suivre le funeste destin d’un jeune homme manipulé par son entourage. On n’accouche pas d’un pareil objet sans avoir mis un peu de soi et de souffrance. Son implication a été immense et douloureuse à tel point que l’artiste ne s’en est jamais remis. Normal, Santa Sangre est un film qui rend fou. Ici, animé par la grâce et des forces telluriques, Jodorowsky enregistre des instants de cinéma anthologiques (l’enterrement de l’éléphant, clin d’œil Fellinien aux Tentations du docteur Antonio, est inoubliable – Béla Tarr s’en inspirera pour sa baleine dans Les Harmonies Werckmeister), enchante par son érudition, subjugue par ses ambiguïtés morales et politiques, capte l’humanité de monstres, enchâsse les paradoxes comme tant de contrepoints, magnifie la laideur, franchit les caps les plus transgressifs avec une fluidité et une ardeur dont très peu sont capables, filme la poésie incongrue de situations noires à travers un festin cru de couleurs, de sang et de sexe. Travail immense sur les décors, les costumes, l’atmosphère. Travail immense bis des acteurs, du cinéaste. Tout ici, jusqu’au moindre détail, transpire le cinéma mais aussi et surtout ses éléments les plus inhérents et les plus indispensables : la folie de la démesure, l’absence de compromis et de facilités. C’est la nostalgie d’un cinéma qui n’a peur de rien, pas même du ridicule, encore moins de l’outrance stylistique.



Plus instinctif que cérébral, viscéral que rigoureux, Santa Sangre, édifice en forme de pandémonium qui succombe aux excès les plus péchés et les plus mignons, est un film grotesque, immense, beau et fort, hanté par des prestations diaboliques et la présence maquisarde du mal. Une seule vision suffit à convaincre de sa beauté baroque et de son intensité fébrile. Contrairement aux films qui nécessitent plusieurs visions avant d’être apprécié pour ce qu’ils sont vraiment, l’opus sensuel séduit dès ses premières bobines pour révéler une faculté presque dangereuse à hypnotiser. La bande-son, composée par Jodorowsky en personne prolonge durablement la magie de ce chef-d’oeuvre dans nos esprits captifs et captivés. L’hommage à Cannes (El Topo et La montagne sacrée seront présentés en Sélection Officielle dans la section Cannes Classics) est une nouvelle consécration pour ce cinéaste singulièrement singulier dont on attend le retour ciné avec la plus vive impatience.
Vos réactions


logAudience