Par - publié le 30 novembre 2007 à 00h02 ,
MAJ le 24 septembre 2009 à 18h29 - 0 commentaire(s)
Réalisé dans les années 80, après une période où son cinéma alors proche de celui de Ken Loach (loin d’être un reproche) était taraudé par des problèmes sociaux, Almanach d’Automne constitue une oeuvre très importante dans la filmographie du grand Béla Tarr. Elle annonce les tentations abstraites et purement formelles du cinéaste et les prémisses du tango du diable et des essentielles harmonies Werckmeister. Encore un chef-d’œuvre désarmant de perfection...

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On découvre chaque Béla Tarr avec une excitation non feinte. Almanach d’automne, théâtre de passions aux résonances subtilement contemporaines, ancré au coeur d’une lumière très dense, date de 1984; et totalement en avance sur certains grands formalistes comme Lars Von Trier et les expérimentations fulgurantes de sa remarquable trilogie sur l’Europe, Tarr a placé la barre à un niveau inespéré de renouvellement visuel et thématique. Il marque ainsi de manière définitive la transition entre ses deux périodes cinématographiques et souligne une évolution tangible où la forme doit fonctionner en totale complicité avec le fond. Pour donner un exemple, d’un point de vue stricto formel, le film est très travaillé: une grande importance est accordée à la place des personnages dans leur environnement et leur façon de s’y déplacer. Mieux, Almanach d'automne contient des moments de génie qui se manifestent dans l’utilisation de la lumière, la composition des plans et, généralement, l’art de suggérer avec un minimum de moyens. Résumons simplement l’histoire: Hédi, une dame âgée, vit de ses rentes dans un appartement spacieux avec son fils János qui vient la voir uniquement pour lui soutirer de l'argent, et Anna, son infirmière à la fois gouvernante et confidente. Le petit ami de celle-ci s'installe dans sa chambre et entreprend de devenir l'ami de la vieille dame. Il amène un locataire à la maison, un vague ami professeur au chômage. Lui aussi va tenter de séduire Hédi. Dans ce huis clos empoisonné, des alliances se nouent et se dénouent. Seul point commun entre les protagonistes: tout le monde semble cruellement à court d'argent, sauf Hédi. Et, pendant pratiquement deux heures, des hommes et des femmes se cherchent des misères. Des silhouettes traînent leur ennui, laissent couler une larme, fument une cigarette l’air hagard. On n’est pas chez Wong Kar-Wai mais chez Béla Tarr. Comme si Sokurov et Powell s’étaient rencontrés sous un ciel de plomb.


Dans cette chronique en grisaille et en délicatesse, chaque détail bouleverse. Les personnages sont cloisonnés dans un espace-temps unique qui abroge toute liberté individuelle. La socialisation menace de craqueler à tout moment et de dévoiler son contre-champ abject. En décortiquant les moeurs d’un microcosme au bord de la crise de nerfs, Béla Tarr se contente juste de filmer un lieu catalyseur des malaises: l’espace confiné suffit à révéler les différences qui détermineront les comportements collectifs et individuels. Idéalement, il développe les personnages idéalement incarnés par les acteurs qui vont devenir récurrents chez le réalisateur. Almanach d’automne s'inscrit dans un registre plutôt sensoriel et permet à Béla Tarr d’utiliser toutes les ressources des images et du son. En même temps, il propose un discours propre, construit sur une logique rigoureuse, un vocabulaire précis et des notions abstraites. En filigrane, on décèle sa thématique chérie: ici, il est déjà question de communication entre des personnages physiquement proches mais lointains dans le cœur et l’esprit. Atrophiée, la parole fait place à un langage infiniment plus soutenu: celui du regard, qui se perd parfois dans le camaïeu des images. Qu’il s’agisse de filmer une bagarre de mecs en contre-plongée à travers le sol ou une copulation violente entre un homme et une femme sur un frigidaire, Béla Tarr révèle l'aficionado du plan léché qui sommeille en lui. Il a le don pour observer ses acteurs, les laisser vivre, saisir les rapports et les situations. Là-dessus, en s’attardant sur tous les petits riens des grands tout des écheveaux sociaux, le scénario construit comme une chronique polyphonique est un modèle de dosage, concentrant avec un maximum de vraisemblance une somme d’événements très riches mais simplement impensables pour un film de deux heures. Autre preuve du génie du maître.


Très loin des volutes sentimentales, Béla Tarr enregistre le tumulte des corps, plonge dans le gouffre des pulsions élémentaires, met en scène des personnages en panne sèche d’affection sans fioritures pleurnichardes mais avec une juste dose de rigueur mélodramatique. Sa démarche est celle du plus noble des humanistes: multiplier les destins pour les rassembler et composer une élégie du mouvement. Pendant ce temps suspendu, a caméra serpente. Béla Tarr utilise des travellings latéraux sous forme de plans-séquences très sophistiqués. Par la suite, il va reprendre certains de ces mouvements de caméra à l’identique pour en faire des effets stylistiques, notamment dans Damnation avec cette scène mémorable dans le bar Fassbinderien du Titanik où les badauds viennent réchauffer leurs cœurs froids, écouter une femme fatiguée et sublime, endormie et lasse, qui chante la fin du monde. La sourde mélancolie qui en émane est difficilement qualifiable autrement que BélaTarrienne. Almanach d’automne demeure l’une des rares expériences (peut-être même la seule) où Béla Tarr réalise un film en couleurs et accepte de colorier les émotions fluctuantes de ces âmes en peine. Ne pas en déduire que la couleur est synonyme de vie. Au contraire, le réalisateur n’a jamais été aussi triste et désenchanté.


La métaphore sociale sur un pays ravagé de l’intérieur est annoncée par deux niveaux: l’un narratif avec les restes de la période socialo-militante de Béla Tarr (Le nid familial) et des personnages à deux doigts de céder à leurs plus bas instincts et l’autre, formel, qui annonce une apocalypse imminente de cauchemar terrestre. Dans cette fureur rentrée (donc encore plus insoutenable), surgissent des restes de tendresse et des frôlements soulignant que Béla Tarr n’a rien d’un misanthrope mais tout d’un neurasthénique inconsolable. Le seul moyen de l’aimer n’est peut-être pas de le lui dire (le cinéaste n’a pas l’air friand des congratulations gratuites) mais de se fondre dans ses films et de ressentir une douleur commune que personne n’ose dire. Que tout le monde ressent. Comme dans tous les films futurs qui découleront de cette expérience, Béla Tarr pourrait bien avoir capté une vérité qu'on n’a pas envie d’entendre. D’où la rareté infinie de ce testament. Almanach d’automne reste très marqué par son époque eighties avec une prédominance pour le bleu et l’orange. Mais le plaisir esthétique reste pourtant intact aujourd’hui. La preuve: tout est déjà en avance sur son temps. Plus qu'une question d'esthétique, l’objet stylisé, aride et toujours beau, assemble sans crier gare des saynètes qui prennent une signification très forte une fois assimilées, ancrées dans notre esprit captif. Voyage déchirant et impressionnant au cœur de l’âme humaine dans un elixir d'une beauté inouïe.



Retrouvez le test complet de Almanach d'automne ci-dessous :
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