Par Jean-Baptiste Guégan - publié le 12 octobre 2009 à 00h00 ,
MAJ le 12 octobre 2009 à 12h10 - 0 commentaire(s)
A l’inverse de trop de films se voulant politiques, il en est certains comme Amerrika qui cachent sous des atours accessibles, des vérités plus fortes encore que ceux, nombreux, qui sont dits sérieux ou à thèse. Evoquant aussi bien l’angoisse d’une mère pour son fils que le sort d’une minorité opprimée, le merveilleux film de Cherien Dabis égrène en effet sans insistance ni pesanteur, la réalité de l’exil et les peines de l’ailleurs. Et cette histoire pourtant singulière prend soudainement des allures de fresque exemplaire et trouve à convaincre et saisir plus que les multiples récits fictionnels ou documentaires qui font le lit du rêve américain ou déflore la famille et plus encore les horreurs du conflit israélo-palestinien.



L'histoire d'un exil

Amerrika tout d’abord s’attelle à documenter sous des airs de comédie dramatique, le vécu de Mouna et de son fils, Fadi, dans le quotidien d’une lutte sans fin, celle du peuple palestinien. Mais là où tant d’autres films auraient osé en montrer la lourdeur et les difficultés journalières, la jeune cinéaste élude et ne s’en tient qu’à quelques scènes, notamment celle du sempiternel check-point, scène obligée de la discrète exposition d’une situation irrésistiblement conflictuelle. Et encore, la compense-t-elle par les tribulations de l’ex-mari de Mouna qui l’a quittée pour une plus jeune fille…

En effet, Amerrika opte pour un ton et une approche plus subtils que nombre de films plus emblématiquement politiques. Et en cela, il se veut aussi plus accessible et serait-on tenté de dire plus populaire. Ainsi, s’il n’échappe pas à un certain didactisme, il n’en reste pas moins que le métrage ouvre à tous et notamment aux moins avertis d’entre les spectateurs, les portes d’une vie ordinaire plongée en plein dans un sanglant et irrationnel conflit lié à la terre.

Loin des films d’Amos Gitaï et plus proche dans son esprit de The Visitor et des métrages d’Elia Suleiman, Amerrika concède ainsi au réalisme et à un engagement par trop visible, les ambitions d’une fiction grand public tout en parvenant néanmoins à déployer la même ardeur et les mêmes problématiques que tant d’autres métrages encensés par ailleurs. Dès lors, si l’on comprend l’ovation reçue lors de sa projection à Cannes dans le cadre de la Quinzaine des Réalisateurs, on saisit d’autant plus les envies de Cherien Dabis et de son équipe : raconter la destinée d’une famille, tout en rendant compte sans pathos ni excès d’une situation pourtant tragique et intolérable. Car si Mouna et Fadi parviennent à (sur)vivre dans les territoires occupés et à s’en accommoder, seule la voie de l’exil semble ouverte à cette mère pour qu’elle ne voit pas son fils finir en martyr ou en désespéré d’un pays pour l’heure occupé.



Un constant s’impose alors : Amerrika n’est pas le film d’une cause, c’est davantage le produit d’un récit qui vise d’abord à confronter des individus à des situations qui les dépassent et à des choix tous aussi déterminants que radicaux. Parce que Mouna ne souhaite pour l’avenir de son fils qu’une chose, partir pour tout lui offrir. Et l’opportunité d’un asile inespéré qui surgit pour les Etats-Unis ne la fera pas faillir malgré l’attachement à sa terre, la présence de ses proches et la peur de l’ailleurs. Pour s’en sortir, il faut fuir et espérer conquérir son bonheur de l’autre côté de l’Atlantique et de la Méditerranée…


Chronique d'une intolérance et d’une crasse ignorance

« Mes parents ont immigré aux États-Unis juste avant ma naissance. […] Je me suis peu à peu rendue compte que je n'étais ni assez américaine pour les Américains, ni assez arabe pour les Arabes. C'est pour cela que je ne me suis jamais sentie nulle part chez moi. Mon identité s'est construite sur des manques, ou plutôt des envies que je ne pouvais pas réaliser, comme celle d'avoir des racines et de trouver un pays dont je me sentirais partie intégrante.» Cherien Dabis



Là justement réside l’autre force thématique d’Amerrika, celle qui vise à faire d’un récit d’exil à coloration biographique, une véritable leçon de tolérance, d’apprentissage et de survie. Car outre le questionnement de l’identité qu’il suppose, cet exil aussi opportun qu’inespéré sera l’occasion d’autres confrontations, celle de cultures qui se méconnaissent et plus sûrement encore, celle d’une résistance crasse et raciste vis-à-vis de celui qui est étranger.

Amerrika souligne alors au travers de la modernité qu’elle dessine, les mêmes enjeux que The Visitor ou La Blessure, à savoir l’âpreté d’une délicate adaptation à l’étranger. Mais surtout, elle marque l’ignorance et l’intolérance d’une frange d’un peuple qui s’est pourtant bâti sur l’immigration, c'est-à-dire ceux et celles des américains qui ne distinguent pas par bêtise, les arabes des musulmans ou la complexité d’une réalité politique des stéréotypes grotesques véhiculées par une classe politico-médiatique qui trouve intérêt à les abêtir. En effet, Mouna malgré ses connaissances et ses compétences, ne trouve pour seule occupation, qu’un piteux job de serveuse, tandis que Fadi malgré ses qualités et son ouverture, ne cesse de subir les persécutions stériles de ses camarades hostiles.



Amerrika ou comment réconcilier intelligence, sensibilité et grand public

De fait, si Amerrika radioscopie avec justesse et non sans humour, ces deux tranches de vie, il ambitionne surtout de les déployer, de les explorer au-delà de toutes facilités, s’évertuant sans le dire à les dépasser. Et pour autant, s’il s’offusque ainsi des difficultés de ses protagonistes et de leurs conflits intérieurs, il ne s’arroge jamais le droit de les réduire, de les stigmatiser ou de les instrumentaliser. Ce qui témoigne si besoin était, que l’on se trouve ni plus ni moins avec Amerrika devant un film aussi touchant que réussi.

Ainsi, si Cherien Dabis parvient avec son premier long à éviter la majorité des écueils qui frappent en général les cinéastes qui s’attachent au conflit israélo-palestinien et au thème de l’exil, c’est tout autant que l’on appréciera en Amerrika, la finesse, la sensibilité et la dimension infiniment plus politique que tant d’autres pensums filmiques. Ce qui n’est pas rien quand l’on sait toute la dimension symbolique et polémique du conflit et l’extrême hardiesse à s’y atteler quand on est à la fois cinéaste et partie.
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