De film en film, Andrea Arnold sonde les ondulations du désir dans le camaïeu froid, métallique et sombre des villes, chez des personnages féminins vivant par procuration, à travers les autres. Dans
Red Road, son premier long métrage, l'opératrice d'une société de vidéosurveillance recherchait l’abandon charnel en espionnant un couple faisant l’amour ; dans
Fish Tank, une adolescente veut ressembler aux danseuses de hip-hop qu'elle voit à la télévision. Si ces deux poupées brisées qui sont les produits de leurs environnements ne peuvent pas s’épanouir, c’est soit à cause d’un traumatisme, soit à cause d’une troublante révélation et d’un milieu social en déshérence. En son temps,
Red Road fut une révélation évoquant le meilleur des cinémas de Jane Campion (l’attirance féminine pour le corps masculin et les expressions viriles) et de Antonioni (le rapport trouble aux images, le voyeurisme, les ravages de l’imagination, l’angoisse provoquée par la banlieue industrielle, le froid urbain). Poursuivi par le même bouillonnement,
Fish Tank s’inscrit dans le sillage des frères Dardenne et de Ken Loach, héritier du "free cinema" britannique des années 60 (
Family Life). Andrea Arnold continue d’imposer sa singularité et son talent. Rencontre.
VIRGIN SUICIDE Dans
Fish Tank, Mia déteste sa vie, ses copines, sa mère, sa sœur. Ses obsessions se résument au hip-hop – qu’elle aime danser – et à cet étrange cheval blanc, attaché comme elle à un lieu qu'elle n'a pas choisi. D’emblée, Andrea Arnold annonce la couleur : elle ne connaissait rien à cette culture musicale avant de tourner son film. Dans la vie de tous les jours, elle n’écoute que du punk et du trip-hop ; et cela se ressent : le punk, c’est sa jeunesse dans les bars où elle passait le plus clair de son temps, à encourager les mecs qui se bastonnaient et à boire des bières avec des potes. Ce qui lui a plu dans le hip-hop, c’est la revendication sociale par l’art. Lors du casting pour le rôle de Mia, elle a demandé à ce que les candidates dansent sur une musique de leur choix. La majorité proposait du r’n’b en empruntant des poses suggestives aux clips en boucle sur MTV. La réalisatrice ajoute :
«C’est incroyable de voir à quel point une culture musicale se reproduit chez les jeunes dans les attitudes et la manière de s’exprimer». D’autres, en revanche, proposaient le break-dance et le hip-hop, qui, selon elle, exprime l'injustice sociale. Le trip-hop, musique de Bristol, est aussi au cœur de ses préoccupations mais n’apparaît que dans l’atmosphère incertaine, la profondeur de champ, l’inquiétude sourde qui agite le corps et l’esprit. La poésie urbaine de
Fish Tank est aussi planante et mélancolique qu’un morceau de Massive Attack ou de Boards of Canada.
INFLUENCE DES RAYONS GAMMA SUR LE COMPORTEMENT D'UNE MARGUERITE. Parmi les prétendantes du casting, Arnold a finalement choisi l’inconnue Katie Jarvis qui n’est pas sans évoquer Emilie Dequenne, bélier qui fonçait tête baissée dans
Rosetta, des frères Dardenne. C’est l’une des influences de Andrea Arnold pour
Fish Tank pour différentes raisons : les codes visuels (lumière grisâtre, photo granuleuse, caméra à l’épaule), l’expressivité des gestes de l’immobilité à l’hyperactivité, et les regards meurtris :
«J’ai réalisé quelques documentaires et j’ai une passion pour le réel, la manière de le filmer». Mais ce naturalisme social (le regard sur la condition ouvrière en milieu libéral) sert uniquement de réceptacle aux vrais sujets du film : le désir, sa reconnaissance, l’urgence de l’attraction charnelle, le bouillonnement psychologique. La représentation du sexe à l'écran passionne Andrea Arnold qui se revendique clairement du côté des femmes réalisatrices qui sculptent les corps comme des paysages et se souvient, en passant, de son vrai premier choc érotique au cinéma: les cinq premières minutes de
37°2 le matin. L’élément perturbateur dans
Fish Tank, c’est Connor, l'amant/beau-père/père de substitution incarné par Michael Fassbinder, provocation à lui-seul, sexe sur pattes qui réveille chez la jeune Mia une foultitude de sentiments interdits.
RENAISSANCE DU CORPS. Au départ masculine, agressive, mal dans sa peau, Mia découvre au contact de cet homme une sensibilité qu’elle masquait jusque là pour ne pas paraître vulnérable. C’est lui d’ailleurs qui lui fait découvrir la soul des années 60, un autre système d’échange par la musique. Ce qui est hallucinant dans
Fish Tank, c’est la manière dont le corps de Mia se métamorphose, le temps d’une chrysalide. Le récit tient autant de l’apprentissage sexuel (l’importance du toucher, le rapport à la nudité, les jeux érotiques) que du thriller affectif (Mia s’impose comme une rivale aux yeux de sa mère). Faut-il voir un lien entre l’héroïne et la réalisatrice?
«Un peu, mais pas totalement. J’ai brouillé les pistes. J’appartenais à la même classe sociale qu’elle, j’étais une adolescente dissipée, je ne me laissais pas faire et j’avais un tempérament très déterminé. Mais tout le reste relève de la fiction pure. J’avais néanmoins les mêmes doutes qu’elle sur mon avenir : à 18 ans, j’ai quitté Dartford pour m’installer à Londres. Je me suis intéressée au cinéma sur le tard, lorsque j’avais 30 ans, en entrant à l’American Film Institute de Los Angeles. Auparavant, j’étais dans la musique : j’ai commencé en animant des shows télévisés pour les enfants avant de danser dans l’émission "Top of the pops" ; c’est sans doute pour cette raison que je suis si attachée à la danse». AQUARIUM DES POISSONS DORES «FISH TANK» signifie en anglais «Aquarium» : il possède une signification précise dans l’une des meilleures scènes du film où Mia voit Connor pêcher un poisson dans une rivière, mais traduit avant tout l’espace comme leitmotiv. Tous les personnages sont des poissons enfermés dans un aquarium (les barres de béton des HLM) : comme ils n’ont pas d’espace pour s’épanouir, ils tournent en rond et, par ennui, se cognent les uns aux autres. Pas loin, la présence d’une nature sauvage comme un souffle de renaissance agreste contraste avec la morosité des friches industrielles. De toute cette richesse, Andrea Arnold n’en a eu conscience qu’après avoir réalisé :
«Ce qui est intéressant dans l’écriture, c’est le côté inconscient, ce qui surgit sans qu’on comprenne pourquoi. Je voulais tourner dans la continuité pour que chacun découvre l'histoire au fur et à mesure du tournage. J’écrivais les scènes au fil du tournage et en fonction de ce que me donnent les acteurs. C’était à la fois éprouvant et galvanisant». Guidée par son instinct, tout lui échappe et, heureusement, tout lui réussit. Aujourd’hui âgée de 48 ans, Andrea Arnold ne cherche pas la reconnaissance, juste à exercer un métier dont elle a rêvé pendant plus de 20 ans. Résultat : un oscar en 2003 pour son court métrage
Wasp, un prix du jury à Cannes en 2006 pour
Red Road et un autre cette année pour
Fish Tank. Qui dit mieux ?