Par Nicolas Houguet - publié le 24 novembre 2008 à 11h03 ,
MAJ le 25 septembre 2009 à 19h50 - 0 commentaire(s)
"Merci la vie avait été écrit pour Charlotte Gainsbourg et Béatrice Dalle. Béatrice a refusé. Après j'en ai cherché d'autres et toutes ont refusé (Sophie Marceau, Adjani... Binoche n'a pas refusé mais elle était engagée ailleurs). Je me suis dit "je vais prendre une nouvelle". On a fait des essais et là, j'ai vu arriver Anouk Grinberg, que je connaissais déjà, donc je l'ai engagée. Elle a la qualité très rare chez une actrice d'être bouleversante et très comique. Annie Girardot jeune l'avait, Arletty également."

Bertrand Blier

Anouk Grinberg a, comme Gérard Depardieu ou Patrick Dewaere, marqué l'une des plus grandes périodes créatrices de Bertrand Blier et sans doute l'une de ses plus audacieuses. Après les grands succès publics et critiques qu'il a rencontrés avec Tenue de Soirée et Trop Belle pour Toi et leurs moissons de récompenses, aux Césars et à Cannes, il a les coudées franches pour déployer son style. Cela donne Merci la Vie, un film merveilleux de liberté en 1991 où selon ses dires il a donné tout ce qu'il avait.
La quête de son actrice principale a été longue. Le rôle était initialement destiné à Béatrice Dalle. Après qu'elle ait décliné l'offre, Blier a auditionné beaucoup d'actrices de cette génération. Arrive Anouk Grinberg, fille de dramaturge ayant joué des seconds rôles dans des films d'auteurs (de Philippe Garrel ou Olivier Assayas). Alors âgée de 27 ans, la jeune femme passe un essai exceptionnel, marquant le début d'une collaboration lumineuse.

Dans Merci la Vie, elle est une mariée à la dérive, mystérieusement abandonnée sur la route au tout début du film. Son attitude est étrange, à la fois sensuelle et attendrissante, avec une diction de femme enfant pouvant se faire séductrice et gouailleuse. Elle est riche des ambiguïtés et des contradictions qui sont les caractéristiques du cinéma de Blier. Elle s'empare de ses dialogues et de son univers avec une autorité impressionnante, rappelant Depardieu et Dewaere. Elle épouse totalement la sensibilité de l'auteur. Grinberg impose sa présence au milieu de cette expérimentation sublime. Dans les flashbacks, les intermèdes oniriques, les interventions au discours indirect libre, les descriptions presque littéraires, elle embrasse totalement et intensément l'absurde et la mélancolie toujours présents dans l'univers du cinéaste. Et comme Depardieu apportait son épaisseur et sa force, elle apporte son charme frêle, sa tendresse et l'innocence naïve et tremblante de sa voix dans un monde implacable et sombre, marqué par le fléau du sida et, à la fin du film, par la déportation. A côté de la jeune Charlotte Gainsbourg, elle est celle qui a vécu et souffert, une fille perdue comme Blier les affectionne, qui cherche un peu d'amour dans une existence qui l'a bafouée sans cesse. A la fois femme fatale et innocente victime, elle compose un beau personnage. La grandeur de cet exercice de style - un peu à l'image de Buffet Froid mais à une plus grande échelle -, c'est d'avoir des acteurs extraordinaires (Jean Carmet, Gérard Depardieu, Michel Blanc, Annie Girardot...).

C'est ainsi qu'Anouk Grinberg porte le film et en est la révélation. Blier, dans son audace formelle, n'oublie jamais d'écrire de beaux personnages. Grinberg a donc plusieurs facettes (celle qui attendrit et celle dont l'amour est empoisonné).
Dans leur film suivant, son talent protéiforme explose davantage encore. Dans Un, deux, trois soleil, en 1993, elle joue sur plusieurs registres avec une maestria spectaculaire. Elle est Victorine, gamine encombrée d'une mère très envahissante (Myriam Boyer, grandiose d'hystérie) et d'un père pilier de bar alcoolique qui ne parvient jamais à retrouver son appartement (Marcello Mastroianni, à la fois pathétique, attachant et émouvant quoiqu'il fasse). Elle se fait adopter par une femme noire et devient sa fille, Perle. Elle grandit ensuite et cherche un peu de tendresse dans les bras de garçons peu délicats, avant de rencontrer Petit Paul (Olivier Martinez), son grand amour. Puis elle évolue dans la cité marseillaise, connaît ses premiers grands drames. Elle pourra être au fil du film une institutrice pas commode, une matrone protectrice pour tous les enfants perdus de la cité (leur offrant son sein protecteur), une fille des banlieues provocante et ordurière, une fillette qui cherche la protection de son père, une femme au foyer déçue et toujours engrossée par un mari insatiable et terne qui a toujours envie d'elle. Tout ça pour une seule actrice qui passe par toutes les émotions.
Elle incarne totalement la vie d'une femme, de façon bouleversante et intense, jusqu'au final émouvant où Marcello peut enfin rentrer dans son pays. C'est un rôle magnifique. Sans doute est-ce son plus impressionnant par son ambition et la conviction, la profondeur que Grinberg confère à chacune de ses facettes. C'est une nature de comédienne exceptionnelle dans un film où on retrouve de nouveau toute la verve du cinéaste, qui joue encore avec son médium, mélange les temporalités, les points de vue et parfois même les morts et les vivants. Leur dernière collaboration date de 1995. Dans Mon Homme, elle incarne une putain attachante. Au début du film, elle fait son métier avec conscience et tendresse (pour les vieux, pour les timides, les vulnérables). Puis elle tombe amoureuse d'un clochard, Gérard Lanvin, qui peu à peu devient son mac, profitant de l'amour passionné de cette fille qui se donne à lui corps et âme. L'amour et l'érotisme deviennent ici noirs et tristes. Le cinéaste exploite clairement la nature de tragédienne que Grinberg peut avoir. Il y a un malaise qui s'installe dans cette relation. Quelque chose d'innocent est bafoué comme souvent chez Blier, mais c'est également le protecteur que l'héroïne se trouve qui cause sa perte. C'est d'un pessimisme absolu. Le rôle a exigé beaucoup de Grinberg qui a dû encaisser les quolibets d'imbéciles qui la confondaient avec son personnage. Elle a dû exprimer des choses assez intimes pour ce rôle. Le réalisateur y a perdu son égérie. Elle demeure l'une des actrices qui ont profondément marqué son oeuvre (avec Miou-Miou, Carole BouquetJosiane Balasko).

Elle se fait ensuite plus rare sur les écrans, trouvant un beau personnage dans Un Héros très discret de Jacques Audiard (en belle maitresse de Mathieu Kassovitz) en 1996. Elle est également dans Disparus de Gilles Bourdos en 1999 où elle est Mila, grande inspiratrice des surréalistes et amie de Katz, un juif trotskyste disparu à la fin des années 30. Elle y a un rôle de muse plus littérale, de nouveau ancrée dans la Seconde Guerre Mondiale. Elle ne revient vraiment en 2002 que dans Les Petites couleurs de Patricia Plattner, dans le rôle d'une femme battue, coiffeuse de son état, qui trouve refuge et protection dans l'hôtel tenu par Bernadette Lafont. Elle est attendrissante dans le rôle de cette femme en état de faiblesse qui peu à peu reprend espoir et entame une nouvelle vie. Elle apparaît également dans Entre chiens et loups d'Alexandre Arcady, et dans Une vie à t'attendre de Thierry Klifa, en 2004, aux côtés de Patrick Bruel et Nathalie Baye. Elle se prête également à quelques productions télévisées (notamment en 2007 dans Voici venir l'orage... de Nina Companeez) et on la retrouve dans un contexte historique chargé, celui de la Grande Guerre et de ses traumatismes, dans Les Fragments d'Antonin (elle y est une infirmière). Elle demeure un visage important du cinéma français.
Cependant, on sent en elle un immense potentiel inexploité. On l'emploie pour sa petite voix, pour son allure de poupée un peu dégingandée pouvant être tragique ou drôle. Mais elle avait également des éclats auprès de Blier, des moments de fureur ou de fantaisie grandioses que l'on ne trouve pas dans ces oeuvres plus convenues.

C'est sans doute au théâtre que l'on retrouve la belle présence de Grinberg, notamment quand elle faisait la lecture des lettres de Rosa Luxembourg en 2006. C'est de là qu'elle vient et là qu'elle se ressource régulièrement. Elle est une interprète de grande valeur, sachant exprimer une multitudes de sentiments parfois au sein d'un même rôle. Comme le disait Bertrand Blier la concernant, elle a la faculté d'être à la fois bouleversante et drôle. L'ampleur de son registre en fait une comédienne d'exception, trop rare, dont on guette chaque apparition avec une grande curiosité et beaucoup de tendresse.
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