Par - publié le 02 août 2006 à 06h05 ,
MAJ le 24 septembre 2009 à 18h05 - 2 commentaire(s)
Parmi les nanars estivaux, une surprise de taille: le retour de Michele Soavi avec Arrivederci, amore, ciao, un exquis polar qui aime à fureter dans tous les registres pour mieux intriguer et surprendre. Au dernier festival de Cannes, le réalisateur défendait les couleurs de son dernier opus avec Conchita Airoldi, productrice ô combien courageuse qui a toujours été à ses côtés même dans les moments les plus difficiles. Belle collaboration, beau film.



Cannes 2006. Premier scandale: Michele Soavi ne présente pas son film en compétition officielle mais se contente du Marché du film. Peu importe: ce n’est pas ce qui le démotive. L’auteur, absent pendant 11 ans du grand écran mais pas du petit (il a enchaîné un nombre impressionnant de téléfilms aux genres dissemblables), croit en sa reconversion dans le polar politique qui dit deux trois choses cruelles sur l’Italie d’aujourd’hui. 13h, on arrive à l’heure pour l'interview. Perdu dans les rues de la capitale du cinéma, Michele confond le nord et le sud; on vole à son secours. Comme lors du dernier festival du film policier de Cognac où nous avions longuement analysé en long, en large et en travers son sésame brûlant, le réalisateur est accompagné de la belle Alina Nadelea qui ne le quitte plus et qui, expressive et chaleureuse, me reconnaît au bout de la rue en me faisant d’immenses signes. Après les retrouvailles (charmantes), on se dirige fissa vers le lieu de rendez-vous pour l’interview.
En marchant, Alina confie qu’elle joue dans un film en compétition officielle (L’ami de la famille, de Paolo Sorrentino), que ses amies se sont moquées d’elle lorsqu’elles l’ont vue pour la première fois dans le rôle tragique qu’elle incarne dans Arrivederci, amore, ciao ("elles se repassaient la vidéo en boucle et pouffaient de rire comme des folles parce qu’elles savent que je suis tout sauf timide et réservée"), qu’elle adore par-dessus tout la France et le cinéma Français ("j’adore le couple Jaoui-Bacri et je rêverais de travailler avec eux, ce genre de films où les personnages possèdent des identités complexes et dans lesquels le traitement psychologique est si subtil me parlent"). Anxieux, Michele reste à nos côtés. Par chance, la productrice Conchita Airoldi arrive en même temps que nous. 13h30: il est hors de question que nous commencions l’interview sans prendre un bon déjeuner. Le repas dure une heure: nous sommes sur une terrasse en train de savourer des pizzas avec les distributeurs de la Pan Européenne et les conversations tournent autour de la controverse Southland Tales, du dernier Moretti et du match de foot qui aura lieu ce soir (nous ne sommes pas en plein mondial, pourtant). Fin du repas: on démarre l’interview sous un cagnard monstrueux. A questions flegmatiques, réponses alertes.



Victime de sa singularité et de son contenu audacieux au dernier festival de Cognac (il en est revenu bredouille), Arrivederci, amore, ciao n’a certainement pas dû faire l’unanimité au sein des différents jurys. Et pourtant, grossière erreur: onze ans après son formidable champ du cygne Dellamorte Dellamore, le réalisateur revient avec une fable ironique et amère, étrange et inapprivoisable, qui appuie une vigueur et une envie de faire du cinéma simplement roboratives. L’histoire est propice à déclencher les polémiques: Giorgio Pellegrini, ancien terroriste communiste, quitte l’Europe direction l’Amérique du Sud. Histoire de fuir les autorités. Des années plus tard, il revient en Italie pour mener une nouvelle vie. Son ambition est simple : devenir riche par n’importe quel moyen. Quitte à faire du mal aux autres. Allégorie sur l’Italie d’aujourd’hui gangrenée par la délétère corruption? "Oui", assure Michele, avec insistance, avant de poursuivre : "Selon moi, c’était là que résidait tout le défi et l’audace du projet."


A ses côtés, une femme délicieuse: Conchita Airoldi qui, non contente de produire le Soavi, arbore un CV impressionnant qu’elle a l’humilité de ne pas nous réciter. Faisons-le pour elle: Conchita a produit, entre autres, Ginostra, du si discret Manuel Pradal (Marie baie des anges) ; A ma sœur !, de Catherine Breillat, et surtout Titus, de Julie Taymor, extravagante relecture d’une pièce oubliée de Shakespeare à la fois bouffonne, révolutionnaire, délirante et cruelle. Trois films qui, quoi qu’on en pense, faisaient montre d’audaces visuelles et narratives hors normes. Mais sa première collaboration avec Michele commence avec Dellamorte Dellamore: "j’ai connu Michele avec ses précédents films, je n’ai découvert sa personnalité que très progressivement. Avec le recul, je crois que Dellamorte Dellamore a été notre collaboration la plus intense." Se souvient-elle de la réaction à la lecture du script de Dellamorte Dellamore ? "Même si je reconnais ne pas être une adepte du genre, j’ai décelé une vraie sensibilité artistique chez Michele qui m’a séduite. Aujourd’hui, quand je le revois, j’aime encore beaucoup le film mais avec Arrivederci, amore, ciao, on vient de franchir un pas plus grand."



La conclusion du film, terrible et déroutante, est vraisemblablement le point d’orgue du métrage mais aussi le détail le plus casse-gueule. Celui sur lequel Michele et Conchita ont mûrement réfléchi de concert. La productrice affirme: "je n’ai pas eu peur d’assumer cette conclusion parce que je suis pour un cinéma différent qui ose les audaces et affirmer sa propre identité. Je connais bien Michele et je savais que ce qu’il faisait était cohérent. J’avais presque une confiance aveugle et j’avais envie qu’il revienne au cinéma parce que je fais partie de ceux qui regrettaient son arrêt brutal au cinéma après Dellamorte, Dellamore. Bien entendu, c’est un risque mais nous l’avons pris quoi qu’il en coûte. En Italie, certains ont très mal réagi pour cette raison. Dans un sens, tant mieux".
Le réalisateur ajoute: "Qu’on le veuille ou non, le projet a été très difficile à monter en grande partie à cause de la fin qui renvoie une image très négative de l’Italie. Ce qui est hallucinant, c’est qu’il existe encore des gens qui combattent les idées véhiculées par des films. J’ai mis pas mal de temps pour écrire le bon scénario et j’ai eu la possibilité de faire de multiples versions. Je dois d’ailleurs remercier Conchita qui m’a laissé le temps pour faire le film que je voulais. Sans elle, sans sa confiance, je pense que je ne serais pas là à discuter du film avec vous. Le groupe Wild Bunch nous a également beaucoup épaulé." Il ajoute: "J’ai essayé de faire un film en phase avec mon pays parce que le film raconte un pan de l’histoire Italienne. Ma grande peur en le faisant était que les gens qui ne vivent pas en Italie ne le comprennent pas ou du moins ne soient pas autant impliqués que le spectateur Italien lambda."



En ce qui concerne ses goûts personnels, Conchita ne se situe pas du côté de Fulci et des délices pour goreux mais davantage de celui de Giuseppe Tornatore et de Gabriele Salvatores. Par exemple, le réalisateur et la productrice avouent tous deux adorer Cinéma Paradiso et L’été où j’ai grandi. Ça tombe bien, nous aussi. Avec une telle réussite, on peut se demander si le renouveau du cinéma italien ne serait pas en marche. Conchita confesse n'attendre que ça et se réjouit de quelques oeuvres récentes comme Le Caïman, de Nanni Moretti, alors en compétition à Cannes, ou Le sourire de ma mère, de Marco Bellocchio. Ceux qui espèrent un retour au genre horrifique de la part de Michele devront attendre: le réalisateur désire après l’expérience Arrivederci, amore, ciao percer dans une voie politique contestataire, comme bon nombre de cinéastes italiens ont su faire dans les années 70 et plus récemment Marco Bellocchio avec Buongiorno, notte., en traitant de la réaction des Italiens pendant la guerre en Irak et de l’exploitation de l’Italie comme dernière roue du carrosse de tonton Sam. D’artisan gore, Soavi pourrait changer de registre et devenir un metteur en scène engagé qui rend compte des bouleversements qui affligent son pays. Conchita Airoldi confirme que c’est le meilleur choix qu’il puisse faire. Outre le plaisir de retrouver un cinéaste ressuscité en pleine possession de ses moyens artistiques, Arrivederci amore ciao pourrait s’imposer comme l’œuvre charnière de Michele Soavi. Celle qui simultanément porte à incandescence les figures de style du maestro et en renouvelle le trouble et le mystère à chaque seconde. Celle qui annonce de manière définitive que notre homme réfute les étiquettes sans pour autant se prendre au sérieux. Film majeur ? Assurément. Prière de le découvrir très vite.
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  • arrivederciamoretmp

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