On a souvent reproché au studio Walt Disney d'avoir copieusement plagié Le Roi Léo d'Osamu Tezuka avec son énorme succès Le Roi Lion. Pourtant, depuis la sortie du film en 1994, les héritiers du plus célèbre des mangakas se sont abstenus de porter plainte contre le studio hollywoodien. C'est de bonne guerre, après tout. Tezuka n'a jamais manqué une occasion de dire son admiration sans bornes pour l'œuvre de Walt Disney et combien cette dernière a profondément influencé ses créations personnelles. Une passion réelle et sincère, mais qui a néanmoins permis au dessinateur nippon de connaître des succès quelque peu illégitimes eux aussi, notamment lorsqu'il publia, durant les années 50 et uniquement au Japon, des mangas reprenant les personnages et les histoires des plus grands classiques Disney. Des adaptations officieuses qui ignoraient superbement les problèmes de droits d'auteur et qui eurent la chance de paraître à une époque nettement moins procédurière que la nôtre. De manière plus officielle, il est de notoriété publique que les grands yeux innocents des personnages des mangas ont été créés à l'origine par Tezuka d'après les mirettes de Bambi, le faon héros du long-métrage éponyme de Disney que le mangaka avouait avoir vu plus de 80 fois. Quant au magnifique Pinocchio de Disney, même si sa sortie au Japon au début des années 50 coïncide quasiment avec les premières publications de cette nouvelle série de Tezuka, il a certainement influencé, par la suite, l'univers d'un personnage comme Astro Boy.

En plus d'être l'une des premières créations de Tezuka, qui va lui permettre d'imposer son style révolutionnaire et sa volonté de faire exploser les cadres figés du manga de l'après-guerre, Astro Boy est aussi le premier manga de science-fiction, un genre qui va quasiment devenir le porte-drapeau de la bande-dessinée japonaise vers la fin du XXe siècle. Tezuka y aborde des thèmes étonnants pour l'époque, comme la valeur de l'intelligence artificielle ou l'influence néfaste de l'industrie technologique sur l'équilibre naturel, thèmes qui feront également le succès de la littérature de science-fiction américaine des années 50-60 et plus particulièrement d'un auteur comme Isaac Asimov. Encore mieux : en 1963, Astro Boy deviendra également la toute première série animée diffusée à la télévision, série qui fera beaucoup pour la popularité mondiale du personnage mais qui n'atterrira sur les écrans français qu'au début des années 80. On peut donc dire que c'est bien ce personnage qui a fait rentrer le manga dans l'ère de la modernité. Tant au niveau de la forme que du fond. Baptisée dans un premier temps Atomu Taishi (« L'Ambassadeur Atome »), la série devient assez rapidement et pour toujours Tetsuwan Atomu (« Atome bras d'acier »). On le voit, le nom japonais du personnage de Tezuka renvoie ouvertement à la tragédie de Hiroshima et de Nagasaki. Les Anglo-saxons éviteront le rappel gênant de cet épisode historique, préférant détourner le regard du lecteur vers les étoiles et baptiser le héros Astro Boy (qui donnera Astro le petit robot en français). Créé grâce à la technologie atomique et équipé d'un armement intégré à son corps, Astro Boy sera souvent montré comme le réceptacle d'une puissance qui, mal utilisée, pourrait entraîner la destruction de notre planète (notamment à travers un personnage comme Atlas, petit robot programmé pour la destruction et double maléfique du héros).
Bien que connu dans le reste du monde, Astro Boy est devenu, en l'espace d'une cinquantaine d'années, une véritable icône de la culture populaire japonaise ainsi que le personnage de manga le plus emblématique du genre. Au Japon, il occupe dans l'inconscient collectif à peu près la même place que Mickey Mouse aux Etats-Unis ou qu'Astérix en France. Et pourtant, après plusieurs tentatives nippones infructueuses, ce sont les Américains d'Imagi Animation Studios, déjà responsables d'un Tortues Ninjas de sinistre mémoire, qui signent le premier long-métrage en images de synthèse sur le petit robot. Le résultat, comme le laissaient présager les bandes-annonces, est d'une rare insipidité et semble avoir volontairement étouffé toute l'originalité du personnage. Version jeuniste et politiquement correcte du mythe, Astro boy, le film évacue toute la tristesse et l'inquiétude existentielle propres à la création de Tezuka, évitant soigneusement d'illustrer les thèmes du questionnement métaphysique, qui permettait d'humaniser le petit Astro, et de sa potentielle dangerosité pour le genre humain.

Arnaud BORDAS

