Gregg Araki reste connu pour sa trilogie teen trash des années 90 qui comprend Totally f***ed up, Doom Generation et Nowhere, où des adolescents libertaires cherchaient à fuir des fantômes réacs. Dix ans plus tard, une nouvelle génération no future n'arrive plus à vivre à fond ses fantasmes. Ça donne Kaboom.
Three Bewildered People In The Night, The Long Week-end & The Living End
Dans les années 80, Gregg Araki étudie le cinéma à l'université de Californie du Sud avec une seule envie : faire des films burlesques. Le temps aura noirci le trait : "Quand j'ai suivi des cours de cinéma dans le temps, j'avais l'habitude de disséquer les scripts et de les décomposer en plusieurs calques, dont un concernait le sens des mots, un autre l'ambiance, et un dernier sur les atmosphères. J'essayais d'analyser les films qui me plaisaient aussi. Du coup je crée des films relativement denses, avec beaucoup de détails, mais tous ne sont pas intentionnels. Certains apparaissent comme ça, comme si le film était vivant et que mon histoire les attirait ou leur donnait naissance par elle même ! Quant à leur signification je préfère laisser l'analyse aux critiques et aux spectateurs. Les 666, tout ça... J'intègre certains éléments symboliques dont je ne connais pas vraiment le sens mais qui me plaisent graphiquement." Son premier essai, Three Bewildered People in the night, réalisé en 1987 en 16mm noir et blanc et tourné avec seulement 5000 dollars, relate une romance entre une artiste vidéo, son amant et son ami gay. Déjà, on retrouve la forme du trio que l'on reverra dans quasiment tous ses films, de Doom Generation à Mysterious Skin ainsi qu'une thématique sur la découverte de sa propre sexualité. Araki annonce les prémisses de son style (les tonalités contrastées, le rouge et le bleu, les noms des personnages en A et en Z, les ménages à trois etc.), comme Gus Van Sant avec Mala Noche. Dans le milieu underground, il est rapidement considéré comme culte et creuse ce sillon avec The Long Weekend (o'despair) qu'il produit, réalise, écrit, photographie et monte tout seul. A travers l'argument (des lycéens à peine diplômés oublient leur ennui existentiel lors d'une nuit très arrosée), on perçoit le gouffre existentiel de Nowhere - qui en sera la version encore plus spleenesque. Deux années passent: Gregg, contaminé par la noirceur, propose avec The Living end, la terrible descente aux enfers d'un gigolo et d'un intello séropo, pendants masculins de Thelma et Louise, qui parcourent les routes américaines pour une course à la survie afin de contrer une mort inévitable. Se dessinent les figures de l'ange et du démon, des contraires qui s'électrisent, des références à la Nouvelle Vague, quelque part entre Butterfly kiss de Michael Winterbottom et My own private Idaho de Gus Van Sant : "Dans The Living End, la crise du SIDA me préoccupait, tout le monde parlait de ça au début des années 90 et c'était un réel souci; c'est pour ça que j'ai fait cette histoire d'un couple qui préfère fuir qu'être montré du doigt".
Totally f***ed up & Doom Generation
En 1993, Totally f***ed up s'impose comme le premier volet d'une trilogie de "l'apocalypse adolescente" bientôt complétée par Doom Generation et Nowhere. L'histoire tragi-comique d'une bande de jeunes gays vivants à Los Angeles, mis à la porte par leurs parents, fauchés, trompés par leurs amants, agressés par des homophobes, se décrivant comme "totally fucked up". Avec ce mélange détonnant, ponctué par des inserts vidéo où chaque personnage s'adresse à la caméra, hanté par la peur du regard des autres et le sentiment morbide de ne pas appartenir à ce monde d'hétéros, Araki devient la révélation cul du cinéma indépendant américain, comparée à Gus Van Sant et Hal Hartley, avant l'explosion de Larry Clark (Kids) à qui Araki est souvent comparée, à tort - Larry Clark et Harmony Korine détestent le cinéma de Gregg Araki. C'est pourtant avec Doom Generation que Araki va élagir son public. Il faut dire que, dès la première scène, c'est le choc : un mec (James Duval) se déhanche sous une lumière stroboscopique sur du Nine Inch Nails. Plus loin, une fille (Rose McGowan), cigarette au bec, s'ennuie et oblige son petit ami à quitter les lieux. Sur le parking, ils tombent sur Xavier, un démon du désir exsudant de virilité. Ainsi commence le road-movie infernal et culte de Doom Generation, une quête identitaire nihiliste où des adolescents blasés attendent de se confronter au mal (le vrai) pour grandir, enfin. Ce trio d'enfants immatures dans des corps d'adultes ressemble à une rencontre bisexuelle entre Jules & Jim et Bonnie & Clyde afin de présenter le nouveau visage d'une jeunesse Américaine lasse des sitcom, overdosée de culture junk food et plus que jamais "no future".
Nowhere & Splendor
En seulement quelques films, Gregg Araki trouve sa muse et fantasme sur James Duval comme Paul Morrissey fantasmait sur Joe Dallesandro et le propulse nouvelle icône trash générationnelle. La présence de Duval, sous le costume du lapin dans Donnie Darko, n'est pas un hasard: c'est un peu comme faire jouer le meurtrier de Se7en par Kevin Spacey en référence à Usual Suspects. Assimilée par beaucoup à l'époque comme la copine de Sydney Prescott dans Scream, Rose McGowan, géniale en nana insatisfaite, démontre qu'elle est moins une actrice tarte que l'ex-petite amie de Marylin Manson (pas étonnant alors que Doom Generation s'inscrive dans une mouvance gothique et récupère ce public). Si à la fin de Doom Generation, James Duval était partagé entre l'ange exterminateur et la vamp pouf avant de finir émasculé en proie des réacs amerloques, son appétit sexuel et son goût des fantasmes tordus s'épanouissaient de nouveau dès le prologue de Nowhere. Ultime volet de la trilogie teen-trash de Gregg Araki avant le très soft et inédit en France Splendor, Nowhere se veut très référentiel et surtout plus mélancolique que les deux autres opus sex, drug et rock'n'roll. Eternel ado atteint du syndrome Peter Pan, Araki répand une nostalgie Proustienne, tirant le trait sur une époque révolue, annonçant la désillusion de la fin des années 90. Le casting (Christina Applegate, Ryan Phillippe, Denise Richards et même Shannen Doherty) annonce involontairement le phénomène des stars glam pour ados qui viennent s'encanailler dans des productions indépendantes US, préfigurant ainsi Richard Kelly (Southland Tales), Lucky McKee (May) ou Craig Brewer (Black Snake Moan).
Mysterious Skin
Encore aujourd'hui, Doom Generation et Nowhere restent des exutoires revigorants entre brutalité hardcore, noirceur des moments solitaires et mièvrerie post-adolescente. A chaque fois, James Duval, figure de pureté paumée dans un monde ordurier et absurde à Lewis Caroll se métamorphose à chaque fois en Candide halluciné, confronté aux monstres américains et pourchassé par les fantômes de l'intégrisme. Dans les deux films, une conclusion sanguinolente et fantasmagorique apporte la dimension morale : un ado devient l'homme burné qu'il fantasmait d'être (Doom Generation) ou attend son expérience inédite comme la fin du monde (Nowhere). Le jeune spectateur a alors l'impression de grandir en même temps que les personnages et de prendre de la hauteur. Cinq ans passent, sans nouvelles du cinéaste : "J'ai passé du temps sur l'épisode pilote d'une série pour MTV qui n'a jamais été diffusée (This is how the world ends) (...) tout le monde me demande ce que j'ai fait pendant ces longues années, comme si j'avais disparu de la circulation, mais je planchais sur un certain nombre de projets dont plusieurs n'ont pas vu le jour".
Avec Mysterious Skin, qui a marqué son grand retour, Gregg Araki a beaucoup surpris en rompant avec tout ce qu'il avait proposé par le passé. En adaptant un roman de Scott Heim, le réalisateur traitait son sujet (la pédophilie) courageusement, et dirigeait de jeunes comédiens, tous exceptionnels dans des rôles très durs: "Tout remonte à 1995, c'est-à-dire à la date de première parution de Mysterious Skin. Quand je l'ai lu j'ai immédiatement trouvé ce livre si puissant, si bien écrit, que je me suis dit que si un jour je devais adapter une œuvre écrite ça serait sans l'ombre d'un doute celle-ci. La manière dont je travaille est un peu " confuse " d'habitude puisque j'ai toujours plusieurs projets en tête qui prennent le devant ou que je laisse en stand by un certain temps ; mais le hasard a fait que le projet d'adapter Mysterious Skin est arrivé au bon moment de ma carrière." L'histoire, en quelques mots ? Tout semble séparer deux ados qui, pourtant, ressentent un mal-être commun aux contours flous. Pour le comprendre, ils se recherchent, expiant leur traumatisme par une sexualité absente ou exacerbée. Lorsqu'ils se retrouvent, la vérité éclate alors au grand jour et plus personne ne peut se cacher derrière des fantasmes (les extra-terrestres, encore une fois). Ce requiem déchirant - l'un des plus beaux films américains des années 2000 - fait renaitre la carrière d'Araki : "La musique a toujours été pour moi une énorme source d'inspiration et j'en écoute toujours beaucoup quand j'écris. Mes goûts évoluent d'un film à l'autre mais au final je fonctionne toujours selon mes goûts du moment... Doom Generation était par exemple mon film - vision de Nine Inch Nails. J'écoutais tout le temps ce groupe à l'époque, ça donnait envie de pogoter. Scott Heim, qui a écrit le livre Mysterious Skin, fonctionne de la même manière et est aussi très influencé par la musique, d'où une grande complicité. En plus nous avons quelques groupes dont nous sommes tous deux fans. Cocteau Twins, par exemple. La poésie et certaines paroles qu'on peut relever dans mes films viennent donc en partie de la musique que j'écoute. Dans Mysterious Skin j'adore particulièrement l'ambiance musicale, c'est d'ailleurs la première fois qu'on a une bande son qui n'est pas une compilation de mes titres préférés mais une musique composée pour coller avec le film."
Smiley Face
Avec Smiley Face, Gregg Araki renoue avec sa veine de prédilection cool avec moins de nihilisme et autant de souplesse juvénile. Même si une seconde fois après Mysterious Skin, l'idée ne vient pas de lui. Cette fois-ci, il se met à la place de ses amis fumeurs de joints et organise un voyage psychotrope en roue libre dans l'optique de séduire toute une nouvelle génération, moins aimable que celle des années 90, qui n'a pas eu la chance de bad-triper avec James Duval et Rose McGowan ni même de subir les histoires de la série Beverly Hills 90210. La nouvelle Shannen Doherty se prénomme Anna Faris, Droopy au féminin dont le visage prend tout l'écran. Il ne faut pas oublier que chez Araki, "comédie" est synonyme de "tragédie". On ne s'étonnera pas que le «drame» du personnage principal ne réside pas tant dans l'objet de la dépendance que dans la dépendance elle-même et le processus d'autodestruction qui en découle. La gravité est heureusement compensée par un tempo burlesque arraché à la noirceur inconséquente du script. Pas question de réaliser un Mysterious Skin bis. On peut cependant être surpris que l'héroïne soit asexuée et n'ait pas le temps de redescendre sur terre même si les tentations ne manquent pas (une motarde lesbienne, un beau gosse rebelle). D'autant que la sexualité est le sujet récurrent de tous les opus Arakiens. Cette panne sexuelle n'aura été que de courte durée, soignée par Kaboom, le meilleur des antidotes.

