Adeptes des fugues merveilleuses où des personnages quittent leur quotidien pour évoluer dans des environnements profanes, les frères Larrieu réalisent des films extrêmement libres qui respectent la durée d'un plan, d'une émotion, d'une vie. Que ce soit dans Un homme, un vrai, une comédie enchantée sur fond de marivaudage moderne, ou dans Peindre ou faire l'amour, une partie de campagne libertine dans laquelle un couple tombe amoureux d’un autre, ils imposent un ton unique – chaque film étant le reflet d’une époque, dans ce qu’il raconte ou dans la manière dont il a été réalisé (l'utilisation du décor, la façon dont les personnages se déplacent à l'intérieur d'un cadre) – avec une capacité à questionner le cinéma d’aujourd’hui dans ses enjeux les plus grands. Leurs longs métrages partagent les mêmes motifs : l’art d'être profond sous la frivolité, le rapport au corps, la sensualité du regard. Leurs voyages ne viennent pas à nous mais il importe que l'on aille vers eux. Les derniers jours du monde est une merveille, peut-être ce qu’ils ont réalisé de mieux.
La durée (plus de deux heures) peut sembler excessive mais à aucun moment le spectateur ne ressent de lassitude tant le récit ressemble à une succession de salves inspirées, mélancoliques et drôles qui donnent à réfléchir et à aimer. Ce qui marque à la vision de cette odyssée surréaliste guidée par le désir, c’est le regard attentif à ce qui se passe, ce retrait d’une modestie folle pour capter la vie et pour enregistrer des moments qui sidèrent. L’important n’est pas la destination (la fin du monde attendue) mais le trajet, le flottement indicible où chaque individu explose en silence, les morts tragiques et l’incroyable appétit de la vie insufflé au spectateur. Ce qui passe pour de l’épicurisme chez les frères Larrieu renvoie au cinéma de Jacques Rozier dans les années 60-70, le réalisateur de Les Naufragés de l'île de la tortue, cancre de la Nouvelle Vague qui souffre à la manière des frères Larrieu d’une étiquette cérébrale totalement inappropriée.
Ces réalisateurs de temps distincts plaident pour la même ouverture d’esprit (Rozier n’avait pas peur de choisir Pierre Richard pour interpréter un premier rôle), les mêmes destinations hasardeuses (on ne sait pas où leur folie nous emmène), la même soif de terres inconnues et ensoleillées (le sud-ouest de la France entre les férias et les explosions sur la place du Capitole). Chez les frères Larrieu, la fin du monde n’est qu’un McGuffin pour détailler des lambeaux de vies morcelées contaminées par des virus, usées par le péril écologique, bouffées par les attentats, réduites à peaux de chagrin. Dans un genre voisin, on peut recommander La maladie de Hambourg (Peter Fleischmann, 1979) dans lequel une mystérieuse épidémie se déclare en RFA avant de se répandre à travers toute l’Allemagne. Fernando Arrabal, maître du surréalisme à la sauce Panique, ancien compagnon de route de Jodorowsky et Topor, y apparaît en fauteuil roulant et traverse – avec moins de vitalité sexuelle qu'Amalric – des zones sinistrées.
Quelques heures avant l’apocalypse, les frères Larrieu finissent par cloisonner le personnage principal (Amalric) dans un château en forme de boîte de Pandore. Là-bas, il est confronté à d’autres survivants qui partagent cette soirée entre les consultations de boîtes mail sur Internet (les plaisirs solitaires induits par la pornographie) et les orgies baba-seventies (le besoin du contact humain, loin du virtuel). Au-delà du discours pertinent, cette demeure est aussi une réserve de souvenirs cinéphiles. Le cérémonial d’accueil renvoie à Cocteau ; Sabine Azéma porte une grande robe Lacroix en référence à Jacques Demy ; l’atmosphère lubrique pioche chez Brisseau (la dernière demi-heure de Choses secrètes où l’on passe de l’autre côté du miroir comme dans Mulholland Drive) ; Renoir pour la découverte du guet-apens gastronomique le lendemain matin et surtout les partouzes désargentées de Eyes Wide Shut.
Rejoignant – sans le vouloir – le nihilisme de Miracle Mile (Steve de Jarnatt, 1989), qui annonce le fonctionnement narratif de Cloverfield sans le monstre ni le traumatisme post-11 septembre, Les derniers jours du monde propose accessoirement une illustration plausible de la fin des temps sans explosion pyrotechnique, ni pirouette douteuse (Prédictions) mais avec une image (les amants d'Hiroshima) reprise par Alan Moore et Dave Gibbons pour Watchmen et plus récemment par Paul Thomas Anderson pour l'affiche de Punch Drunk Love. Un dernier flashback (une projection dans le temps, un souvenir). Une musique, celle de Léo Ferré (Ton Style). Cinq dernières minutes bouleversantes où resplendit «l’éclat éternel de l’esprit immaculé».
L'histoire : Alors que s'annonce la fin du monde, Robinson Laborde se remet peu à peu de l'échec d'une aventure sentimentale pour laquelle il s'était décidé à quit[…]
