Par - publié le 07 octobre 2009 à 00h00 ,
MAJ le 07 octobre 2009 à 14h37 - 0 commentaire(s)
Quelques mois avant Roland Emmerich (2012), les frères Larrieu filment la fin du monde en assurant que les effets spéciaux les plus spectaculaires ne remplaceront jamais un style, un cul, un cœur.

Adeptes des fugues merveilleuses où des personnages quittent leur quotidien pour évoluer dans des environnements profanes, les frères Larrieu réalisent des films extrêmement libres qui respectent la durée d'un plan, d'une émotion, d'une vie. Que ce soit dans Un homme, un vrai, une comédie enchantée sur fond de marivaudage moderne, ou dans Peindre ou faire l'amour, une partie de campagne libertine dans laquelle un couple tombe amoureux d’un autre, ils imposent un ton unique – chaque film étant le reflet d’une époque, dans ce qu’il raconte ou dans la manière dont il a été réalisé (l'utilisation du décor, la façon dont les personnages se déplacent à l'intérieur d'un cadre) – avec une capacité à questionner le cinéma d’aujourd’hui dans ses enjeux les plus grands. Leurs longs métrages partagent les mêmes motifs : l’art d'être profond sous la frivolité, le rapport au corps, la sensualité du regard. Leurs voyages ne viennent pas à nous mais il importe que l'on aille vers eux. Les derniers jours du monde est une merveille, peut-être ce qu’ils ont réalisé de mieux.

La durée (plus de deux heures) peut sembler excessive mais à aucun moment le spectateur ne ressent de lassitude tant le récit ressemble à une succession de salves inspirées, mélancoliques et drôles qui donnent à réfléchir et à aimer. Ce qui marque à la vision de cette odyssée surréaliste guidée par le désir, c’est le regard attentif à ce qui se passe, ce retrait d’une modestie folle pour capter la vie et pour enregistrer des moments qui sidèrent. L’important n’est pas la destination (la fin du monde attendue) mais le trajet, le flottement indicible où chaque individu explose en silence, les morts tragiques et l’incroyable appétit de la vie insufflé au spectateur. Ce qui passe pour de l’épicurisme chez les frères Larrieu renvoie au cinéma de Jacques Rozier dans les années 60-70, le réalisateur de Les Naufragés de l'île de la tortue, cancre de la Nouvelle Vague qui souffre à la manière des frères Larrieu d’une étiquette cérébrale totalement inappropriée.

Ces réalisateurs de temps distincts plaident pour la même ouverture d’esprit (Rozier n’avait pas peur de choisir Pierre Richard pour interpréter un premier rôle), les mêmes destinations hasardeuses (on ne sait pas où leur folie nous emmène), la même soif de terres inconnues et ensoleillées (le sud-ouest de la France entre les férias et les explosions sur la place du Capitole). Chez les frères Larrieu, la fin du monde n’est qu’un McGuffin pour détailler des lambeaux de vies morcelées contaminées par des virus, usées par le péril écologique, bouffées par les attentats, réduites à peaux de chagrin. Dans un genre voisin, on peut recommander La maladie de Hambourg (Peter Fleischmann, 1979) dans lequel une mystérieuse épidémie se déclare en RFA avant de se répandre à travers toute l’Allemagne. Fernando Arrabal, maître du surréalisme à la sauce Panique, ancien compagnon de route de Jodorowsky et Topor, y apparaît en fauteuil roulant et traverse – avec moins de vitalité sexuelle qu'Amalric – des zones sinistrées.






Quelques heures avant l’apocalypse, les frères Larrieu finissent par cloisonner le personnage principal (Amalric) dans un château en forme de boîte de Pandore. Là-bas, il est confronté à d’autres survivants qui partagent cette soirée entre les consultations de boîtes mail sur Internet (les plaisirs solitaires induits par la pornographie) et les orgies baba-seventies (le besoin du contact humain, loin du virtuel). Au-delà du discours pertinent, cette demeure est aussi une réserve de souvenirs cinéphiles. Le cérémonial d’accueil renvoie à Cocteau ; Sabine Azéma porte une grande robe Lacroix en référence à Jacques Demy ; l’atmosphère lubrique pioche chez Brisseau (la dernière demi-heure de Choses secrètes où l’on passe de l’autre côté du miroir comme dans Mulholland Drive) ; Renoir pour la découverte du guet-apens gastronomique le lendemain matin et surtout les partouzes désargentées de Eyes Wide Shut.



Rejoignant – sans le vouloir – le nihilisme de Miracle Mile (Steve de Jarnatt, 1989), qui annonce le fonctionnement narratif de Cloverfield sans le monstre ni le traumatisme post-11 septembre, Les derniers jours du monde propose accessoirement une illustration plausible de la fin des temps sans explosion pyrotechnique, ni pirouette douteuse (Prédictions) mais avec une image (les amants d'Hiroshima) reprise par Alan Moore et Dave Gibbons pour Watchmen et plus récemment par Paul Thomas Anderson pour l'affiche de Punch Drunk Love. Un dernier flashback (une projection dans le temps, un souvenir). Une musique, celle de Léo Ferré (Ton Style). Cinq dernières minutes bouleversantes où resplendit «l’éclat éternel de l’esprit immaculé».







Tous ces cris de la rue ces mecs ces magasins
Où je te vois dans les rayons comme une offense
Aux bijoux de trois sous aux lingeries de rien
Ces ombres dans les yeux des femmes quand tu passes
Tous ces bruits tous ces chants et ces parfums passants
Quand tu t'y mets dedans ou quand je t'y exile
Pour t'aimer de plus loin comme ça en passant
Tous ces trucs un peu dingues tout cela c'est ton style

Ton style c'est ton cul c'est ton cul c'est ton cul
Ton style c'est ma loi quand tu t'y plies salope !
C'est mon sang à ta plaie c'est ton feu à mes clopes
C'est l'amour à genoux et qui n'en finit plus
Ton style c'est ton cul c'est ton cul c'est ton cul

Tous ces ports de la nuit ce môme qu'on voudrait bien
Et puis qu'on ne veut plus dès que tu me fais signe
Au coin d'une réplique enfoncée dans ton bien
Par le sang de ma grappe et le vin de ta vigne
Tout cela se mêlant en mémoire de nous
Dans ces mondes perdus de l'an quatre-vingt mille
Quand nous n'y serons plus et quand nous renaîtrons
Tous ces trucs un peu fous tout cela c'est ton style

Ton style c'est ton cul c'est ton cul c'est ton cul
Ton style c'est ton droit quand j'ai droit à ton style
C'est ce jeu de l'enfer de face et puis de pile
C'est l'amour qui se tait quand tu ne chantes plus
Ton style c'est ton cul c'est ton cul c'est ton cul

A tant vouloir connaître on ne connaît plus rien
Ce qui me plaît chez toi c'est ce que j'imagine
A la pointe d'un geste au secours de ma main
A ta bouche inventée au-delà de l'indigne
Dans ces rues de la nuit avec mes yeux masqués
Quand tu ne reconnais de moi qu'un certain style
Quand je fais de moi-même un autre imaginé
Tous ces trucs imprudents tout cela c'est ton style

Ton style c'est ton cul c'est ton cul c'est ton cul
Ton style c'est ta loi quand je m'y plie salope !
C'est ta plaie c'est mon sang c'est ma cendre à tes clopes
Quand la nuit a jeté ses feux et qu'elle meurt
Ton style c'est ton coeur c'est ton coeur c'est ton coeur
(in "Ton style" de Léo Ferré)


Vos réactions


logAudience