Par - publié le 07 octobre 2009 à 00h00 ,
MAJ le 07 octobre 2009 à 17h04 - 0 commentaire(s)
Au-delà de l’écran s’inscrit dés aujourd’hui comme une nouvelle rubrique émanant de notre envie de proposer à nos lecteurs d’aller plus loin, de creuser de manière intellectuelle ou ludique l’étude d’un film. Cela nous amuse en effet d’ouvrir chaque semaine autour d’une histoire, d’un sujet, d’un réalisateur, d’un auteur… de nouvelles pistes d’exploration, cinématographiques, littéraires, picturales… des pistes originales l’éclairant sur le sujet du film que ce soit la religion, la politique, l’histoire, la mode, la cuisine ou le sport… des pistes variées pour varier les plaisirs.

Les provocateurs Daniele Cipri et Franco Maresco ont provoqué l’ire de l’épiscopat italien avec Toto qui vécut deux fois, réalisé en 1998, bloqué pendant un an en raison de son caractère blasphématoire et visible dès aujourd’hui dans les salles françaises.



TOTO LE HEROS
Les mésaventures que les cinéastes italiens Daniele Cipri et Franco Maresco ont connues avec Toto qui vécut deux fois prouvent que la religion demeure un tabou au cinéma. De La tunique de Henry Koster à Le Messie de Roberto Rossellini, les exemples ne manquent pas. La dernière tentation du Christ, de Martin Scorsese (1988), a beaucoup fait parler de lui lors de sa sortie, allant jusqu’à provoquer un incendie dans un cinéma en France. Au-delà de ce qu’il peut provoquer, ce film recèle plus de degrés de lecture qu’une simple adaptation d’un bouquin scabreux de Kazantzakis. Soutenu par Willem Dafoe en Jésus et Harvey Keitel en Judas, il reste avant tout l’un des plus personnels d’un cinéaste qui a failli être prêtre. On a reproché au réalisateur de Taxi Driver une scène où Marie-Madeleine est présentée comme une péripatéticienne. Dans Toto qui vécut deux fois, Daniele Cipri et Franco Maresco enfoncent le clou en la détournant ironiquement et en transformant les putains en travestis.



ANTICHRIST
Le parcours initiatique de Jésus peut être vécu à travers un double, comme dans La vie de Brian, de Terry Jones (1979) qui propose une relecture de la Bible en introduisant un double du Christ se heurtant aux dissensions de son peuple et à l’obscurantisme. Dans Les diables, de Ken Russell (1970), monument baroque érotique et gore, des nonnes possédées par le démon multiplient des délires orgiaques jusqu’à la démence. Dans le même genre, des affiches de cinéma n’ont pas hésité à emprunter des symboles religieux de manière provocante. On peut citer l’une des plus connues : celle de Larry Flynt (Milos Forman, 96) qui montrait le personnage principal dans la position crucifiée du Christ. Elle disparut aussi rapidement qu’elle apparut. Volontairement ou non, tous ces films ont en commun avec Toto qui vécut deux fois une capacité à bousculer les idées reçues et à déranger au point d’être taxés de blasphème.



PORCHERIE
S’ils usent d’un humour scatologique et égrillard, Daniele Cipri et Franco Maresco citent comme principale influence L'évangile selon St Matthieu, de Pier Paolo Pasolini, qui racontait sobrement et fidèlement au texte du plus moraliste des apôtres, l’annonciation, la naissance de Jésus, la fuite en Egypte, les miracles, sa mort sur la croix et sa résurrection. Le réalisateur de Théorème proposait un mélange aride d’expressionnisme lyrique et de néoréalisme. Deux scènes précises sont reprises et tournées en dérision dans Toto qui vécut deux fois : l'ange descendu des rêves qui surgit au réveil de Joseph – et qui ici se fait sodomiser – et les visualisations des tentations dans le désert. Autrement, on peut penser aussi à Luis Buñuel. On retient une phrase qu’il a souvent dite et qui convient à Toto qui vécut deux fois : "Dieu merci, je suis athée". Ses scénarios les plus surréalistes confrontent régulièrement le réel et l’abstrait, l’émotion et la réflexion, le texte et l’image.


DESERT MOON
A la fin de L'ange exterminateur, on se souvient qu’une demeure était mise en analogie avec une église pour mettre sur un même plan les bourgeois et les croyants. Deux de ses films peuvent évoquer Toto qui vécut deux fois jusque dans les choix esthétiques : La voie lactée, co-écrit avec Jean-Claude Carrière, où des personnages réels ou mythes d’époques différentes se confondent dans un même espace-temps selon un principe proche de l’uchronie, et Simon du désert, le dernier film de sa période Mexicaine, un objet bâtard d’environ 45 minutes qui propose une relecture parodique et subversive des rites religieux. Le personnage de Simon est un double de Saint-Simeon, ascète syrien qui aurait vécu quarante ans sur une colonne. L’histoire démarre alors qu’il est resté six mois, six semaines et six jours en haut de sa colonne. L’importance des chiffres n’est pas un hasard : elle annonce l’intrusion du malin dans un univers sacré et révèle les tentations de l’homme pieu en plein jeûne qui passe sa vie les bras suppliciés.



SANTA SANGRE
Pour mieux se mortifier par rapport à ses désirs et aux événements, Simon va s'imposer des punitions comme rester en équilibre sur un pied. Le diable arrive sous les traits d’une femme aux regards équivoques qui devient tour à tour joueuse de cerceaux aux expressions enfantines, pasteur complaisant et vamp qui se déplace dans un cercueil automoteur. En montrant un homme qui aspire à une élévation spirituelle sans prendre soin de son corps, le cinéaste avoue une fascination certaine pour tout ce qui a attrait à la religion sans y croire un seul mot. A travers ce récit, il fustige surtout ceux qui font mine d’y croire et se pensent purs et innocents. Avec ces fiers héritages, Cipri & Maresco plantent une intrigue en trois parties, comme dans un film à sketches, en Silice et stigmatisent des tares comme la folie Pirandellienne des hommes, l'illusion d'indépendance, la mainmise de la mafia, l'obscurantisme religieux. C’est une manière subtile et détournée pour parler de ce qui se passe aujourd’hui. Au-delà des qualités plastiques et provocatrices, Toto qui vécut deux fois rappelle une chose élémentaire : dire tout haut ce que tout le monde pense tout bas a un prix, encore aujourd’hui.
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