Tous les films de Jacques Audiard (Regarde les hommes tomber, Un héros très discret, Sur mes lèvres, De battre mon cœur s’est arrêté et Un prophète) partagent des points communs évidents : les rapports de force, la loi de la violence, la noirceur, la masculinité, la transmission, le pouvoir. Mais le lien qui les unit encore plus fortement, c’est le suspense de l'enjeu dramatique : combien de fois un homme peut écrire sa vie ? Et quel en serait le coût ? Idéale jonction entre le réalisme (sans une tendance au documentaire ni au naturalisme post-Pialat) et le cinéma de genre, Un prophète mélange les obsessions de Audiard aux conventions du «film de prison» US, naguère utilisées par Raoul Walsh, Samuel Fuller, Alan Parker, Franklin J. Schaffner. D'ailleurs, on peut penser à L’évadé d’Alcatraz, de Don Siegel (Les Proies), un réalisateur qui, à la manière d'Audiard, n'avait pas peur de filmer la féminité des hommes. Ce classique repose sur un personnage mystérieux (Frank Morris, alias Clint Eastwood) qui s’est forgé une réputation de dur en s’évadant de plusieurs prisons. Transféré à Alcatraz, il se fourvoie en enfer. 
Pour Siegel, la prison a des résonances plus cinéphiles que sociales. Renommée pour être l'une des plus coriaces, Alcatraz a servi à de décor à d'autres films comme Le prisonnier d’Alcatraz, de John Frankenheimer (1962) et Le point de non-retour, de John Boorman (1968). Des monuments du "film de prison", comme Midnight Express ou Papillon, ne fonctionnaient pas sur le même registre ludique et cherchaient à montrer les séquelles résultant du passage dans l’univers carcéral - un trou noir avant le vide. Pour s'en sortir, les personnages devaient miser sur la force de leurs poings et de leur esprit. Dans Un prophète, Malik est énigmatique comme Clint en son temps : on ne connaît rien de son passé, ni de son milieu familial, tout juste connaît-on ses délits. Il entre vierge dans cette prison aux couloirs labyrinthiques, aux allures de Moloch, et connaît son "expérience de vie", entre les conflits claniques et la corruption des matons. Les bons et les mauvais n’existent pas. Malik est le produit schizophrène de cet environnement, entre ange et démon, innocence et machiavélisme. Une fois qu’il en sortira, il se sera forgé une identité mais peut-être pas celle qu'il aurait souhaitée. Ce qui est intéressant, c’est de voir comment Audiard va modeler le corps de l'acteur Tahar Rahim (une vraie révélation, juste génial de bout en bout) pour le tailler en héros de western social et contemporain (se battre pour conserver sa sensibilité coûte que coûte dans un monde qui gobe les plus faibles). 
Jacques Audiard avait exactement la même démarche dans Regarde les hommes tomber, Un héros très discret, Sur mes lèvres et De battre mon coeur s'est arrêté en travaillant les notions de revanche sur la vie et d'héritage culturel ou familial. Il donnait une seconde chance à un ancien taulard (Vincent Cassel) ou encore à un fils incarné par Romain Duris qui devait régler les problèmes du père avant de «devenir quelqu’un». Quant au "héro" de Un héros très discret, il s'inventait une vie pour caresser l'espoir d'une reconnaissance sociale. Dans Un prophète, le rapport de force est marqué par la relation maître-esclave entre Malik et Luciani, le parrain des Corses. L'acteur Niels Arestrup s'empare d'une figure dominatrice – après avoir été celle du père dans De battre mon cœur s’est arrêté – qui hante les cauchemars à vie et dont il faut se débarrasser pour espérer voir la lumière. C’est pour cette raison que le film en spirale semble empreint d’une dimension fantastique, se parant d'ombres et de lumières, jouant les variations de luminosité, multipliant les fulgurances oniriques.

Dans Sur mes lèvres et De battre mon cœur s’est arrêté, les personnages masculins cherchaient leur chemin entre l’enfer et le paradis, dans un purgatoire de sens. La rédemption avait le visage d’une femme, handicapée (Sur mes lèvres) ou étrangère (De battre mon cœur s’est arrêté). Dans le dernier, les leçons de piano faisaient office d’havre de paix et les sentiments triomphaient, au-delà des mots, juste dans les regards. Dans Un prophète, la situation est plus complexe. La rédemption possible de Malik se trouve à travers un fantôme (un prisonnier qu'il a dû liquider pour remplir une mission). A travers ce jeune mec hanté par des visions mystiques, pourtant enraciné dans le réel où l'imaginaire ne s'épanouit pas, Audiard donne non seulement à réfléchir sur le bien-fondé de la prison sans s’embourber dans des considérations sociétales (c’est pour cette raison qu’il tient à ce que l’on décrypte son film comme un «film de genre») mais surtout sur le sens de la vie. En puisant dans son intériorité, il évoque les rêves, les illusions et les peines de chacun. Dans sa filmographie, Un prophète ressemble à un sublime aboutissement qui sonne le glas de ses doutes existentiels.
L'histoire : Condamné à six ans de prison, Malik El Djebena, ne sait ni lire, ni écrire. À son arrivée en Centrale, seul au monde, il paraît plus jeune, plus fragi[…]
