L'Avis du Jour met en avant l'opinion rédigée et argumentée de l'un des membres du forum de dvdrama. Le poète inconnu livre son opinion sur le récent
Klimt.
Après le songe opiacé de Noodles vint le rêve mortuaire du peintre syphilitique. Songe d’un presque cadavre qui revoit sa vie rêvée, fantasmée, dans le désordre de sa mémoire forcément sélective. Et on plonge avec délices dans les méandres de cet assemblage de saynètes décousues dont le déroulement reste attaché au rêveur lui-même, Klimt, seul repère intangible d’une narration superbement éclatée.
Ici, le but n’est pas la biographie mais le survol par bribes d’une vie entièrement vouée à l’art. Beaucoup de personnages sans nom, on se perd entre les ressemblances et faux-semblants qui déroutent, dans des lieux pas toujours identifiés, des événements dont on ignore à la fois l’importance et la véracité, peut-être manque-t-il des clefs, une biographie ordonnée pour tout saisir, mais visiblement cela n’a aucune importance, la compréhension du spectateur n’est pas voulue, seul compte son émerveillement. On se perd dans le labyrinthe de ce film comme on se perd sur la Mulholland Drive, avec un plaisir rare.

Peu d’images de l’artiste au travail, mais l’intérêt n’est pas là, pourquoi représenter encore une fois des œuvres tellement célèbres (et célébrées) ? On les aperçoit, parfois, en arrière plan, élément presque anodins d’un riche décor (le baiser est absent), le générique seulement s’y attarde. Seul compte l’esprit du peintre, l’esprit de la peinture, parfois quelques fulgurances stylistiques comme autant d’idées filmiques et picturales ; les feuilles d’or pleuvent, la neige tombe dans la chambre d’hôpital, vision à travers une vitre mouillée, reflet dans l’eau agitée par le peintre. Sans les voir, on pense, on ressent sur l’écran les peintures de Klimt, évocations cinématographiques à travers le drapé des vêtements, les coiffures et le teint d’albâtre des femmes, les paravents laqués, éclairages chauds des appartements, dorures sur les lèvres, décor mouvants derrière les protagonistes ; l’incarnation des personnages, des modèles de Klimt est picturale (Schiele, dans son jeu de main, sa nuque décalée, ses regards roulants et inquiets, est fidèle à ses autoportraits peints), les œuvres se font sous nos yeux quand les modèles posent. La forme épouse le fond, aussi symboliste que la peinture de Klimt, à travers de subtiles allusions à l’antisémitisme de l’époque, à la montée du nazisme, les horreurs de la guerre passée et/ou à venir, toujours avec une discrète pointe d’humour. La mise en scène en elle-même est fluide, sans cassure, le rythme du rêve coule, souvent du mouvement, la caméra virevolte autour des protagonistes, même pour filmer une banale conversation, le fondu-enchaîné (souvent à travers les miroirs) est magistralement utilisé, la photo est superbe.
Jeux de miroirs qui renvoient dans un larsen permanent des répétitions de figures, de thèmes, d’obsessions, de personnages ; lieux de passages d’une scène à l’autre, d’un endroit à un autre, d’une époque à l’autre ; fondus enchaînés dans les reflets. Jeux d’ombres et de lumières avec la caméra et l’écran de Méliès, ombres chinoises de la femme rêvée, double incarnation des protagonistes maints fois croisés. Jeux de double, gémellité de la Muse incarnée pour la lanterne magique par une silhouette au mimétisme érotique. Nudités sans complexes, lascivement pendues à une balançoire, dorées à la feuille, observées à travers le prisme du verre mouillé ou la glace sans tain par un œil lubrique bientôt révélé. Derrière les paravents de bois laqués se cachent des merveilles féminines, le rêveur déjà mort ne sait pas (plus ?) qui est la vraie, où est la vérité. Et le mystérieux secrétaire qui revient toujours, sans jamais dévoiler son identité ni le pourquoi de sa présence, mauvaise conscience du peintre ? Et les chats miaulent, se baladent, comme indifférents.

Ponctuation du film, des clapotis de l’eau dans laquelle Klimt agonisant est immergé, respiration laborieuse du peintre agonisant qui viennent nous rappeler que tout ce que l’on voit, ressent, vit, est l’émanation d’un seul esprit génial. Même mort, il rêve encore. On pourrait presque affirmer que ce film est une œuvre non pas sur mais DE Klimt, projection, peinture mouvante sur une toile, l’écran de cinéma. Quand les lumières se rallument, on garde en tête ce sentiment délicieux d’émerveillement, on a vu, on a vécu le dernier rêve de Klimt, on était, l’espace de deux heures, dans sa tête, dans son esprit.
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