Par - publié le 12 novembre 2008 à 11h05 ,
MAJ le 25 septembre 2009 à 19h30 - 0 commentaire(s)
Cela faisait 16 ans que l’on n’avait plus de nouvelles de Frank Henenlotter au cinéma. Et, de toute évidence, il n’est pas sorti des années 80. Tel quel, Bad Biology est une relecture actualisée de Elmer, le remue-méninge. Une farce potache entre horreur, parodie et érotisme qui contient les qualités (volonté de distraire le spectateur par tous les moyens avec une vraie énergie) et les défauts (inhérents à la frivolité du genre) d’un Frankenhooker, avec ce sens de la bizarrerie qui provoque son charme ou pas. Les aficionados du réalisateur ne seront pas déçus, ceux qui ne connaissent pas son travail risquent de regarder ça avec plus de perplexité.



Pour ceux qui ne le connaîtraient pas, Frank Henenlotter demeure le cinéaste de trois films cultes : Basket Case en 1981 ; Brain Damage en 1987 et Frankenhooker en 1989. Ce cinéaste new-yorkais a toujours aimé à se considérer comme le Jess Franco américain pour avoir commencé par la réalisation de courts métrages en super 8 dont le potentiellement passionnant La dernière fois que j'ai vu maman, elle brûlait dans le salon (son court métrage Slash of Knife ayant été jugé trop violent pour être programmé en première partie d'un film de John Waters). Tourné avec l'aide de Jim Muro, réalisateur de Street Trash, un budget dérisoire (33 000 dollars) et du grain sur la pelloche et dans la tête, son premier long-métrage traduit chez nous par Frères de Sang narrait l'itinéraire sanguinolent de deux frères siamois, séparés à la naissance, dont l'un a la tête et les bras de l'autre dans un panier en osier et part à la recherche des chirurgiens responsables de cette séparation douloureuse. On a souvent comparé ce film au Driller Killer, d'Abel Ferrara pour ses conditions dantesques de tournage (les techniciens devaient surveiller en permanence le matériel pour ne pas se le faire voler) mais également pour ce qu'il révèle sur le milieu underground new-yorkais au début des années 80 quelques années avant le "cinéma de la transgression" de Richard Kern et Nick Zedd. Brain Damage, connu dans l'Hexagone sous le titre Elmer, le remue-méninge, métaphore sur l'addiction, qu'il a sensiblement écrit sous deux influences paradoxales : de William Castle et The Trip de Roger Corman. Le Elmer du film est un vers mutant parasite et dégueulasse, loquace et terrifiant, qui représente la tentation des paradis artificiels. Tout n'est qu'un prétexte pour s'amuser et admirer les effets spéciaux impressionnants pour l'époque (Gabe Bartalos, spécialiste des créatures en latex et du maquillage, s'est occupé de donner forme au parasite phallique).



Avant d'être le réalisateur de Street Trash un an plus tard et repéré par James Cameron, Jim Muro rempile avec Henenlotter et assure les fonctions de steadycamer. Fort de la réussite formelle de Brain Damage, Frank Henenlotter récidive dans le même registre avec Frankenhooker (littéralement "Frankenpute") où il revisite de manière habile le mythe de Frankenstein (un scientifique fou qui a perdu sa fiancée dans des conditions tragiques - elle a été déchiquetée par une tondeuse a gazon - veut la reconstituer grâce a une drogue de son invention, une perceuse et des morceaux des prostituées de la quarante-deuxième rue) et dépeint les ravages du crack au début des années 90. Ces trois éclats sonnent le glas de son cinéma ancré dans les années 80 : il donne deux suites ineptes à Basket Case qui incidemment tuent le culte du premier (Basket Case 2 réalisé en 1990, et Basket Case 3, The Progeny réalisé en 1992). Depuis près de 15 ans, il semblait s'être définitivement absenté du milieu et passait en réalité son temps à dénicher des vieux films pour des éditeurs DVD. Frank Henenlotter est de retour avec Bad Biology, riche en autocitations (la génétique de Basket Case, le démon sexuel de Brain Damage) qui rappelle, aux anciennes comme aux nouvelles générations de cinéphiles, qu’il n’a pas son pareil pour proposer des pitch attrayants (ce sont d’excellents arguments de vente et le contenu est généralement conforme aux attentes). Ici, on a d’un côté une femme pourvue de sept clitoris qui recherche l’homme idéal et doit à chaque fin de coït accoucher d’un monstre mutant. De l’autre, un homme armé d’un sexe disproportionné qui tente de contrôler ses pulsions libidineuses. Dans les deux cas, ils sont à la recherche d’une intensité sexuelle.


On pense beaucoup à la malédiction du « vagina dentana » (sécateur de pénis) dans le récent Teeth, de Mitchell Lichtenstein en même temps que l’on s’évoque les réminiscences de David Cronenberg light qui caractérise les objets fous de Henenlotter, sa manière de radiographier une sexualité malade en misant sur la tension et les sous-entendus graveleux ou d’autopsier les répercussions psychiques des mutations corporelles. La réunion de ces deux personnages est une nouvelle manière pour Henenlotter de rendre hommage aux inadaptés sociaux dont il célébrait la singularité dans les années 80. Son combat n’a pas changé depuis. Comme on pouvait l’espérer, le cinéaste dépasse les bornes du sexuellement correct en proposant du full frontal nudity et des scènes érotiques dont le potentiel est régulièrement désamorcé par un humour volontaire (Bad Biology est moins excitant que drôle). Henenlotter ravive le combat qu’il menait dans les années 80 d’égratigner la pudibonderie et le puritanisme US sans se douter une seconde qu’il est passé de mode. Ce qui le sauve, c’est son aplomb désuet, son refus de la morale, son discours anti-misogyne (voir la séance de photos avec les rappeurs débiles posant parmi des femmes dont on a remplacé le visage par des vagins). Certaines idées, à la lisière du mauvais goût, sont toujours réjouissantes de trivialité comme les plans subjectifs du vagin et du pénis, les masques de vagin sur des mannequins, cet immense appareil qui permet au héros au sexe disproportionné de se masturber ou encore ce bouche-à-bouche final qui peut sans peine rentrer dans les annales. Mais elles s’enchaînent sans souci de cohérence; ce qui peut dérouter ou décevoir ceux qui ne connaissent pas le style underground de cet auteur New-yorkais coincé entre générosité et frustration.



Par manque de moyens et de temps (le rappeur R.A. Thorburn a produit pour moins de 30 000 dollars), il ne développe pas assez les personnages secondaires qui servent plus ou moins de prétexte pour permettre aux deux protagonistes de se rencontrer et ceux qui meurent n’ont strictement aucun intérêt (une réduction à une portion finalement congrue et trop désinvolte). Autrement, l’argument reste léger, la dimension transgressive demeure ténue, les rebondissements s’enchaînent de manière aléatoire et la toile de fond macabre n’est pas assez exploité. Mais ce n’est pas pour autant qu’il bâcle ce qui reste à l’écran : le rythme est soutenu, la voix-off étouffe des mots atrophiés (à la manière d’une voix intérieure et discrète), les cadres étonnent par leur précision, les effets-spéciaux sont rares mais amusants, le refus du psychologisme est bienvenu et le jeu sur les couleurs eighties (prédominance du bleu, de l’orange et du rouge) donne une facture à la fois désuète et séduisante. Pour de l’indépendant gore US, c’est le haut du panier, d’autant que les choix esthétiques ne sont pas anodins. On peut voir le récit sous un angle plus romantique (le romantisme noir que certains peuvent déceler sous le trash) : cette femme et cet homme, ostracisés parce que sexuellement inadaptés, multiplient les expériences (son hypersexualité à elle) ou se complaisent dans la solitude (son asexualité à lui) pour se trouver. Avant d’être une histoire de cul, Bad Biology est une histoire d’amour freak doublée d’un vrai film d’horreur qui préfère s’amuser avec son sujet plutôt que d’en faire une thèse. A défaut d’être incisif (c’est plus le film de l’adieu, de l’hommage, de la référence que du revival fracassant), le résultat provoque une euphorie très agréable. En revanche, ceux qui n’ont pas les clefs en main pour appréhender cet univers resteront à la porte.

Romain Le Vern




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