Le cinéma de Bela Tarr (
Les Harmonies Werckmeister) ne se résout pas aux compromis ni aux impatients. Si ça ne vous plaît pas, il y a de l’eau tiède ailleurs. Ici, on entre dans la salle et on ferme sa gueule. En deux films sortis dans l’Hexagone (quid d’une ressortie du
Tango du diable ?), il a su convaincre les quelques spectateurs qui ont daigné lui donner une chance. Au dernier festival de Cannes, lors d'une conférence de presse (délicieuse), le cinéaste hongrois, caractériel et intransigeant, a annoncé qu'il allait reprendre le tournage de
L’homme de Londres, projet ambitieux avorté suite au suicide d’Humbert Balsan. Selon des sources plus officieuses, il devrait être terminé à temps pour le prochain festival de Cannes.

Les audaces, Bela Tarr connaît : il a réalisé une adaptation de
Macbeth pour la télévision avec seulement deux plans : le premier (avant le générique) de 5 minutes ; le second de 67 minutes.
Le tango du diable durait sept heures avec un plan fixe interminable avec des vaches qui sortaient d’une étable. Méconnu et mésestimé, Tarr est pourtant l’un des cinéastes les plus exceptionnels au monde (si, si) dont chaque film perturbe le parcours du cinéphile. Petit topo ? Il s'est intéressé à la réalisation à l'âge de 16 ans en faisant des films amateurs, puis en travaillant à la Maison de la culture et du divertissement de son pays. Très vite, son travail (amateur) lui a valu l'attention des studios Bela Balazs qui ont lui ont permis de mettre en scène en 1979 son premier film,
Nid familial, opus ancré dans le réalisme socialiste sous influence Cassavetiennes. Réalisés dans le début des années 80,
L’outsider et
Prefab People, ses œuvres suivantes, s’inscrivent dans cette même veine sociale. A chaque fois, les mêmes mots clés : intransigeance, exigence, démesure.
L'an passé, les néophytes ont pu découvrir ce magicien des images avec
Damnation, premier long ressorti (qui date en fait de 87) et qui possède une identité forte et prononcée. Extrêmement froid (parce que les rapports humains sont devenus glaciaux), extrêmement lent (parce qu’on prend le temps de voir ce qu’on ne voit jamais au cinéma), le film erre, musarde, furète et enregistre sur bobine un chaos discret, une révolution souterraine : un homme qui se remet en question dans un univers dévasté où finalement il est préférable de ne pas se poser de questions. Où les sentiments semblent réduits à néant. Où la figure du chien, omniprésente, hante dangereusement les rues désertes. Au grand risque que les hommes deviennent eux-mêmes des bêtes. Mais beaucoup l'ont découvert avec les si essentielles
Harmonies Werckmeister.

Son nouveau projet
L’homme de Londres, adaptation d’un roman de Georges Simenon, au budget conséquent pour un Bela Tarr (5,29 millions d’euros) a été semé d’embûches coriaces voire Gilliamesques. Le tournage sur le port de Bastia a subi différentes anicroches (vagues de froid, coupures d’électricité, retard par rapport au planning…) Le suicide brutal de son producteur Humbert Balsan en février 2005 a eu raison du tournage démarré à Ajaccio en Corse. A l’époque, seules 20 minutes utiles avaient été tournées. Le tournage devrait être relancé pour le plus grand bonheur de ses aficionados à Bastia en octobre 2006. A temps pour être en compét au prochain festival et why not décrocher la palme qu'il mérite ? On n'en est pas encore là. Pour l'heure, les acteurs Tilda Swinton, Jànos Derzsi et Volker Spengler reprendront leurs rôles là où ils les avaient laissés. Bela Tarr pourra ainsi continuer à ensorceler les spectateurs qui accepteront le vertige.