Par Julien Dupuy - publié le 29 octobre 2009 à 00h00 ,
MAJ le 29 octobre 2009 à 22h25 - 3 commentaire(s)

"J'attends de le voir même si j'ai des échos très contradictoires sur le film. C'est apparemment un conte, une fable, comme l'étaient Fight Club et The Game. Je pense préférer la veine "ultra néo réaliste" de Fincher : Zodiac et Panic Room. Mais c'est un grand metteur en scène. Vraiment. Et il ne faut pas rater les films des grands cinéastes. C'est pour cela que je me suis énervé sur le dernier Eastwood : personne autour de moi ne l'a vu !"

Nicolas Saada

Nous sommes au début du tournage. Après une longue série de tests et d’échecs, Fincher et les équipes de Digital Domain dirigées par Eric Barba se lancent dans deux ans d’un travail harassant. Le défrichage d’une technologie jamais exploitée auparavant attend en effet les 155 techniciens de la société. Voici comment est né Benjamin Button.

Le visage
Avant toute chose, il s’agit de créer le visage de Button. Pour ce faire, Barba débauche les deux meilleurs maquilleurs de l’histoire du cinéma : le multi oscarisé Rick Baker et son fidèle second Kazuhiro Tsuji. Ce dernier, étonnant virtuose du silicone, s’est fait une spécialité des fausses têtes d’un réalisme époustouflant. Pour Button, les deux hommes créent trois bustes différents, représentant Benjamin Button à 60, 70 et 80 ans. Ces têtes seront scannées par Digital Domain, mais aussi filmées sous différentes lumières pour étudier comment l’épiderme et les cheveux réagissent à plusieurs conditions d’éclairage.

 


L’animation
À la fin des années 1990, les techniciens d’effets spéciaux employaient abondamment la capture de mouvements. Avec Le Pôle Express et La Légende de Beowulf, Zemeckis a créé la performance capture. Fincher, lui, parle à propos de L’Étrange histoire de Benjamin Button de capture d’émotions (« emotion capture » en VO). Dès le départ, le réalisateur souhaite en effet que tous les mouvements du personnage émanent au maximum de l’interprétation de Brad Pitt, et le moins possible des animateurs de Digital Domain. Pour saisir les moindres subtilités du visage du comédien, Eric Barba a recours à une technologie quasi inédite dans le domaine des effets spéciaux de cinéma : le système Contour de Mova. Cette méthode de capture de mouvements consiste à filmer avec 28 caméras le visage de l’acteur, recouvert d’une peinture phosphorescente, afin d’enregistrer la totalité de ses mouvements faciaux. La finesse de la capture est saisissante : là où le système employé sur La Légende de Beowulf se situait entre 70 et 100 points de référence dispatchés sur le visage, le système Mova/Contour en offre 100 000 ! La perfection n’est pourtant pas encore atteinte, Mova ne pouvant capturer les mouvements des yeux et imposant au comédien de jouer seul et assis. Pour compléter la captation de l’interprétation de Pitt, Digital Domain organise d’autres cessions au cours desquelles l’acteur est filmé en pied, avec 4 caméras HD selon la technique d’Image Metric.

 


Si les néophytes et les réactionnaires persistent à hurler à l’hérésie devant cette méthode de travail, Fincher se félicite de cette nouvelle approche du jeu de comédien, comme tous les réalisateurs s’étant essayé à la capture de mouvements : « C’était si libérateur de ne pas avoir à prendre en considération les impératifs techniques avec lesquels vous devez composer sur un plateau de tournage commun. Habituellement, la direction d’acteur est accaparée par les positions de l’acteur vis-à-vis de la caméra et de la lumière. Or, dans le cas présent, nous nous concentrions sur l’essentiel : chercher comment Brad pouvait conférer une âme à Button. » D’ailleurs, la captation du jeu de Pitt est si aisée, que le comédien boucle ses cessions en cinq jours seulement, contre les dix budgétés.


La tête et les jambes
Pour Digital Domain, la captation du jeu de Brad Pitt ne fait qu’amorcer la plus grosse portion de leur travail. Il s’agit en effet de caler les têtes numériques sur les deux doublures corps employées pour le personnage âgé de 80 et 70 ans. La volonté de Fincher est alors de donner des proportions étranges au personnage, avec une tête trop grosse pour son corps, comme chez les enfants. Ce collage numérique est d’autant plus ardu, que les mouvements du cou et la largeur des épaules sont très différents entre Brad Pitt, les bustes de Rick Baker et les deux interprètes du corps du Button. Un gros travail de retouche est donc nécessaire. Mais l’incrustation est également compliquée par deux autres facteurs.


En premier lieu, Fincher impose que le personnage porte des lunettes aux verres très épais. Il faut donc créer les reflets, mais aussi la déformation du décor et des yeux du personnage à travers les verres. Mais surtout, ces lunettes compliquent le respect de la ligne du regard de Button, les yeux du personnage étant entièrement animés à la main.
Second facteur de migraine pour les équipe d’incrustation : à la demande d’Eric Barba, les doublures corps de Pitt sont filmées sur le plateau avec leur chapeau. Le superviseur des effets spéciaux pense en effet que de cette façon, le directeur de la photographie travaillera mieux sa lumière et son cadre. Mais Barba estime aussi qu’en incrustant la tête numérique du personnage entre le vrai chapeau (qui sera néanmoins remplacé par une image de synthèse dans certains plans) et le corps de la doublure, il brouillera un peu plus les repères du spectateur entre ce qui est numérique et réel.

 


Truque Lola, truque !
Passées ces 52 minutes, auxquelles il faut ajouter le Button nouveau-né (un mix entre une marionnette animatronique et des images de synthèse d’Hydraulx), Brad Pitt figure réellement dans le film, et Digital Domain passe le relais à leurs confrères de Lola FX et aux maquillages prosthétiques assurés par l’équipe de Greg Cannom (Dracula, La Passion du Christ). Lola retouche subtilement les prothèses collées sur Brad Pitt, mais aussi modifie légèrement son visage pour accentuer certaines déformations. Quant aux effets de rajeunissements, ils sont une extension de la technique mise au point sur l’ouverture de X-Men, l’affrontement final : en se basant sur les images de Brad Pitt dans Thelma et Louise, l’équipe de Lola efface ses rides (ce qui les conduira parfois à remplacer des pans entiers de son visage, comme ses yeux), mais rend également le contour de son visage plus charnu. Enfin, même sous sa forme enfantine, Button passera sous le bistouri numérique de Lola, avec l’ajout d’une cicatrice sur le menton de tous les interprètes enfants du personnage.

Décompression
« Il y a encore huit mois seulement, avoue David Fincher, nous croisions les doigts très très forts en espérant que ça marche. » Avec la réception très positive du film, Fincher et Barba peuvent se féliciter d’avoir atteint leurs audacieux objectifs, même si le perfectionniste réalisateur reste très critique envers leur propre travail : « Je suis le premier à admettre que tout est loin d’être satisfaisant, mais je pense que quelques-uns de nos plans sont bluffants : on a vraiment l’impression de voir une chose vivante devant nous. D’ailleurs, la meilleure leçon que nous avons retenue de ce projet, c’est que pour créer un Benjamin Button convaincant, il ne s’agissait pas de chercher à faire un humain parfaitement photoréaliste, mais plutôt de créer un personnage attachant... »

 


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