Par Nicolas Houguet - publié le 07 octobre 2009 à 00h00 ,
MAJ le 15 mai 2010 à 12h38 - 3 commentaire(s)

Enfin ! serait-on tenté de dire après Dans la brume électrique de Bertrand Tavernier. Le réalisateur a imposé difficilement sa vision aux Américains (sur le territoire desquels son film est un succès mais en sortie DVD uniquement). En effet, ce polar qu'il a tourné en Louisiane a connu une production assez difficile. Mais Tavernier, depuis longtemps, a su batailler pour imposer ses convictions et ses films à des producteurs souvent incrédules. On se souvient des réactions perplexes et parfois épidermiques à la sortie de quelques uns de ses films majeurs (Le Juge et l'assassin ou encore Coup de Torchon). Il a su vaincre les résistances en passionné insatiable de cinéma qu'il est. Il est un auteur majeur et assez atypique du cinéma Français, imposant souvent des références inattendues au pays de la nouvelle vague, pétri par l'influence de ses « amis américains » qu'il souligne encore avec ce nouveau film. Dès sa première oeuvre, L'Horloger de saint-Paul, il prenait le spectateur à contrepied, situant cette histoire adaptée de Simenon à Lyon, où il a passé son enfance.

 


Fou de cinéma
Fils d'un écrivain résistant, il voit le jour en 1941. Il est très tôt un lecteur vorace. Fragile, il doit séjourner dans un sanatorium où il découvre le cinéma à douze ans. Dès lors il commence à se prendre de passion pour cet art, devant ces merveilleux films d'aventures de l'âge d'or. Il s'amuse des pitreries de Laurel et Hardy, s'enthousiasme pour les westerns et leurs grands héros, découvre un cinéaste, John Ford, grande référence pour lui, qu'il rencontrera par la suite. Il perfectionne sa cinéphilie au lycée, découvrant la cinémathèque et les grands classiques avec son ami Volker Schlondorff. Il ne faut pas longtemps au jeune homme pour écrire ses premières critiques et analyses de films notamment pour Radio-cinéma (ancêtre de Télérama), Positif et les Cahiers du cinéma. Il a la même curiosité qu'un Martin Scorsese et ses références sont d'abord américaines, même si ses goûts le portent bientôt vers toutes les contrées.
Il s'aventure enfin dans l'univers qui le passionne, devenant assistant-réalisateur de Jean-Pierre Melville sur Léon Morin, prêtre. Par la suite, il sera attaché de presse et fera des rencontres merveilleuses par ce biais, qui font baver de jalousie (John Ford, Raoul Walsh, John Huston ...). Ces entretiens sont la base d'un livre magnifique, Amis Américains. Il vit pleinement son insatiable passion.

Passage à l'acte, affirmation d'une sensibilité
Le passage derrière la caméra est souvent difficile lorsque l'on vient de la critique. On est attendu au tournant et les choix de Tavernier, notamment pour les scénaristes de son premier film (et des suivants) sont à contre-courant. Il va chercher Jean Aurenche et Pierre Bost, que la Nouvelle vague avait un peu oubliés. Ensuite il adapte Simenon, tout en évitant les clichés nocturnes liés à l'écrivain et au policier en général.
D'ailleurs, L'Horloger de Saint-Paul, n'est pas à proprement parler un polar, mais davantage une réflexion sur le rapport d'un père à son fils, empli de pudeur et de respect mutuel. Le film ne serait jamais sorti en 1972 sans l'indéfectible soutien de Philippe Noiret pour ce cinéaste qui avait encore tout à prouver. D'une loyauté sans failles et malgré le désistement successifs de plusieurs producteurs, l'acteur lui apporte son secours et ils inaugurent ensemble l'une des plus belles collaborations du cinéma français (avec cette rare symbiose que l'on rencontre par exemple entre Bertrand Blier et Gérard Depardieu). Dans ce film, un crime est commis, un homme est accusé. Son père, humble horloger, fait ce qu'il peut pour traverser cette épreuve. Le policier est incarné par Jean Rochefort, qui noue avec le héros une étrange complicité (les deux comédiens se connaissent depuis le conservatoire). Le résultat est d'une grande humanité, donne à voir Lyon d'une manière originale, revisite avec audace Simenon. Tavernier livre une belle analyse sociale. Il montre la mesquinerie en même temps que la grandeur des petites gens. Cela sera une constante dans son oeuvre souvent généreuse et engagée.


Le réalisateur caresse de longue date l'idée d'adapter Dumas. C'est un souci que l'on retrouve jusqu'à La Fille de d'Artagnan en 1994, aboutissement de ce rêve et belle fantaisie de cape et d'épée avec Philippe Noiret, mousquetaire vieillissant, et sa fille, Sophie Marceau. Sa première incursion dans les films historiques, c'est l'irrévérencieux Que la fête commence, toujours avec Noiret et Rochefort. Mais rompant avec la sobriété de son premier film, il décide, avec Aurenche, d'abandonner l'idée d'adapter fidèlement une oeuvre et de se plonger dans une époque de décadence et d'outrance. On y voit une noblesse déchue et sans valeurs à l'aube de la révolution (le personnage de Marielle offre un beau contrepoint aux nobles et ecclésiastiques noceurs et sans principes).

On sent ici le souffle libertaire de toute une époque, celle qu'évoque Tavernier bien-sûr, mais également la libération des moeurs et la sensualité débridée au cinéma dans les années 70. On peut songer devant ce film à Mon Oncle Benjamin, sorti un peu auparavant. Se plonger dans cette oeuvre libertaire et en costumes a quelque chose de paradoxal : l'histoire est d'ordinaire présentée de façon plus figée, plus respectueuse, plus poussiéreuse. De nouveau, le cinéaste impose son film à grand peine à des producteurs réticents. Au final, c'est un grand film contestataire, jubilatoire et désespéré (cette dimension de déchéance est constante au fil de l'histoire) qui sort en 1975.
Il continue d'explorer d'une manière singulière l'histoire de France en s'attachant à deux destins liés dans le Juge et l'assassin. Toujours avec la collaboration d'Aurenche et Bost, ainsi que Philippe Noiret dans le rôle austère du juge bourgeois et rusé, il offre son plus beau rôle à Michel Galabru, assassin et violeur de jeune filles fou à lier, fugitif au grand air. Le face à face est d'anthologie entre la rigueur, la retenue de Noiret et le jeu presque expressionniste de Galabru, comme deux mondes qui s'affrontent. On sent une tension sociale suggérée entre eux, entre la bourgeoisie confinée qui impose sa loi au meurtrier vagabond. Même si le final est explicite et un brin trop démonstratif (la fureur du peuple éclate), c'est avant tout cette confrontation toute en finesse que l'on retient, entre deux comédiens aux registres complémentaires. Tavernier les met en valeur avec sobriété, et surtout une grande finesse psychologique. C'est l'humain, comme toujours chez Tavernier, qui est le centre de ce film, davantage que le fait divers.

Le réalisateur revient ensuite à des sujets plus contemporains, comme des instantanés de la société telle qu'il la perçoit, soulevant des problèmes avec subtilité et sensibilité (ce que l'on retrouvera dans ses documentaires). Des Enfants gâtés raconte donc en 1977 la vie des locataires d'un HLM. Il le filme comme un microcosme. Son héros est cinéaste, témoin d'une addition de petits problèmes concrets qui finalement fondent l'existence de la vie en communauté. Il questionne sa fonction d'artiste même. Par définition, un peu à l'écart et éloigné de ces réalités, Tavernier raconte un cinéaste qui s'engage dans le quotidien et les problèmes qu'ils posent.
Cela n'a rien d'anodin, on sent ici la conscience politique qu'il suggère depuis longtemps dans son travail. Cela s'affirmera régulièrement dans son oeuvre à venir comme on le verra dans la seconde partie de ce portrait.
Tavernier s'impose également comme un témoin de l'histoire en même temps qu'un cinéaste passionné. Il a peu à peu imposé son point de vue humaniste sur les sujets qu'il a mis en scène, dans une démarche résolument subjective.

Nicolas Houguet
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