L'EVENEMENT DU MOIS : THE TREE OF LIFE
Cela fait des années que The Tree of Life résonne telle une bénédiction pour beaucoup d'amoureux du cinéma. Parce que plus personne ne sait depuis quand il est en gestation. Et parce que ce n'est ni plus ni moins que le nouveau Terrence Malick. Au final, le résultat n'est pas le chef d'œ
uvre que tout le monde espérait. Pas même qu'il n'est l'échec prédit par les réfractaires et les impatients. Au mieux, il s'agit d'une magistrale ballade. Au pire, d'une déception qu'il convient de mesurer. Du reste, Terrence Malick nous livre une sorte de film-somme, où une multitude de thèmes qu'il affectionne sont jetés en pâture, agencés parfois maladroitement. En filigrane, il y a les questions qui torturent le cinéaste. Les réponses, il espère les trouver en arpentant tout ce qu'il est possible de sonder : des entités microscopiques à l'infiniment grand (un peu comme dans 2001, Odyssée de l'espace, sans la perfection). Dès lors, c'est un sentiment de fouillis qui émane de The Tree of Life ; sentiment induit de plans-séquences aussi ahurissants que bordéliques, animées par des voix-off s'adressant d'une manière pompeuse à Dieu. Les images sont puissantes mais n'empêchent pas le brassage de vent et la masturbation intellectuelle galvanisés par cette envie de vouloir tout expliquer. Sans y parvenir réellement... Entre ses accrétions de tableaux invitant au voyage enivrant, Terrence Malick étiole ses propos en suivant une famille où un père - Brad Pitt - élève ses enfants à la dure. Au sein de cet environnement patriarcal baignant en pleine nature immaculée, il y a un fils que l'on retrouve bien des années plus tard, sous les traits d'un Sean Penn perdu parmi les buildings de la réussite. De temps en temps, on se demande où Terrence Malick veut nous emmener tant ces relents terre-à-terre à la sonorité religieuse contrastent avec l'expérience sensorielle et cosmique des trop rares séquences contemplatives. Néanmoins, une création artistique a-t-elle besoin d'un prétexte pour être belle et admirée ?
SOUVENIRS DE CANNES
NOTRE JURY DE JOURNALISTES
EVANGELINE BARBAROUX (LCI)
BENEDICTE DURAN & SOPHIE DE VAISSIERES (TF1)
STEPHANE BOUDSOCQ (RTL)
FAUSTO FASULO (MAD MOVIES)
STEPHANIE LAMOME (PREMIERE)
ROMAIN LE VERN (EXCESSIF)
CHRISTOPHE LEMAIRE (ROCK N'FOLK)
PHILIPPE ROUYER (POSITIF)
LEO SOESANTO (LES INROCKUPTIBLES)
BAROMETRE CANNOIS
♥♥♥♥♥ Palme d'or! / ♥♥♥♥ Excellent! / ♥♥♥ Bien! / ♥♥ Pas mal! / ♥ Médiocre! / X Nul
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FESTIVAL DE CANNES 2011 : JOURNAL DU FESTIVALIER
(C) ROMAIN LE VERN
JOUR 1
Précédé d'une réputation sulfureuse suite à sa projection au festival de Sundance, The Woman, le nouveau long métrage de Lucky McKee, était présenté au Marché du Film dans une petite salle du Riviera (seulement une soixante de places). La projection étant ouvert à la presse, c'était l'occasion de vérifier si le film mérite son scandale. Vous avez peut-être vu les vidéos qui traînent sur YouTube où l'on voyait un des spectateurs sortir de la salle, en accusant The Woman d'être le nouvel antichrist. Une caméra qui se trouvait là, comme par hasard, pour recueillir les réactions à la sortie, donnait à penser qu'il s'agissait d'un fake monté pour faire du buzz via Internet.
Pour rappel, on n'avait plus de nouvelles de Lucky McKee depuis Red, l'adaptation du roman de Jake Ketchum, où il a été viré au bout de quelques semaines de tournage pour être remplacé par un yes-man. Les mauvaises expériences sur ses précédents films (The Woods, charcuté au montage) donnaient à penser que le Texan ne ferait plus de films qui lui ressembleraient et qu'il resterait à jamais l'auteur d'un seul coup de maître, May, qui date de 2002. A l'arrivée, The Woman semble concentrer toute sa haine. On peut revoir quelques uns de ses acteurs fétiches (Angela Bettis, l'héroïne de May) et l'histoire raconte comment un homme, passionné de chasse, récupère par hasard une femme sauvage qu'il tente de civiliser avec sa petite famille et qu'il va finalement traiter comme du gibier. Evidemment, Lucky McKee dégomme les sacro-saintes valeurs US à travers une morale bien connue : les gens prétendument civilisés sont finalement les vrais monstres. Les premières critiques le comparaient à un nouveau Martyrs. C'est sans doute un peu excessif : il n'y a que les dix dernières minutes qui versent dans une sauvagerie inouïe. Auparavant, Lucky McKee essaye de faire monter la tension mais laisse hélas les situations tourner en rond et les personnages faire du surplace.
Le premier film projeté en compétition, c'est Sleeping Beauty, de Julia Leigh, fascinante déclinaison des Belles Endormies, de Yasunari Kawabata, qui se situe légèrement en-deçà des attentes : l'érotisme est glacial, les plans composés comme des tableaux symbolistes entravent l'émotion. Ce qui a provoqué un accueil extrêmement timide (deux trois applaudissements suivis de quelques sifflets avant un gros blanc). Les journalistes ont manifestement oublié qu'il ne s'agissait que d'un premier film, certes sous influences (Buñuel, Lynch, Pasolini), mais révélant un talent plastique et une actrice, Emily Browning, aussi énigmatique que son personnage, qui partage manifestement en interview les mêmes influences que sa réalisatrice (Antichrist, de Lars Von Trier, serait l'un de ses films favoris, donc une fille bien). En comparaison, Minuit à Paris, le dernier Woody Allen, a reçu un accueil plus bienveillant. Deuxième film en compétition : We need to talk about Kevin, de Lynne Ramsay, divise également entre ceux qui approuvent l'audace du sujet, librement adapté du roman culte de Lionel Shriver, et ceux qui trouvent le traitement trop esthétisant, indigeste. La réalisatrice écossaise de Ratcatcher n'avait plus donné signe de vie depuis Le voyage de Morvern Callar. La déception vient sans doute du fait que son style n'a pas évolué depuis.
Dans la section «Un Certain Regard», Gus Van Sant - qui n'a pas pu prendre son avion à temps parce qu'il a oublié son passeport chez lui - propose avec Restless une histoire d'amour classique qui décline tous ses thèmes de prédilection (ses anges blonds, son spleen et ses personnages fantomatiques) sur un mode mineur. Rien de honteux mais pas à la hauteur de ses premières expérimentations formelles comme Elephant, Gerry, Last Days ou même Paranoid Park. En revanche, la vraie surprise vient de se produire il y a quelques heures lors de la projection de presse de Polisse, le nouveau film de Maïween. Ça suit le quotidien de plusieurs policiers de la brigade des mœurs, ça dure presque deux heures et les comédiens, tous excellents, donnent l'occasion de se surpasser, en particulier Joey Star. Apparemment, le film, extrêmement frais et (presque) débarrassé des tics habituels qui peuvent déranger chez Maïween, a fait grand effet sur la presse française. Reste à savoir si la presse étrangère suivra l'emballement. On en reparle demain, en attendant que le buzz monte.
JOUR 2
Pour l'instant, le meilleur film de la compétition est... français et... réalisé par Maïween. Et ce n'est pas une blague. En l'occurrence, Polisse, une plongée impressionnante dans le quotidien des policiers de la brigade des mœurs. Le scénario a été coécrit par Emmanuelle Bercot, «réalisactrice» fascinante, que l'on retrouve également ici en tant que comédienne, et qui semble aussi fascinée que la réalisatrice par la manière dont les parents traitent leurs enfants et peuvent massacrer leur innocence (il faut avoir vu La puce, Clément ou Mes chères études). Sur deux heures, aucune scène n'est inutile et chaque acteur défend un personnage substantiel. A l'arrivée, tous les comédiens sont excellents et s'il fallait en distinguer, ce serait Joey Star (comme on ne l'a jamais vu), Marina Fois dans un rôle extrêmement revêche (ce qui donne à penser que Maïween sait repérer les failles de ceux qu'elle dirige) ou encore Karin Viard, qui apporte un peu d'humanité à cette succession de monstres ordinaires (il ne faut pas oublier que les témoignages sont arrachés à la réalité). On pense à Depardon et à Pialat. Les quelques extraits disponibles sur le net ne rendent absolument pas justice au travail d'investigation (c'est dense, audacieux et solide) ni à la vraie capacité à créer le malaise quitte à le désamorcer par l'humour. Même lorsque Maïween se met en scène dans le rôle secondaire d'une photographe et tente de renouer avec son vieux démon égotique (ce qui peut énerver), son personnage évolue étonnamment bien, sans doute grâce à Joey Star qui questionne la présence énervante de la comédienne parmi eux (en écho à l'irritation du spectateur) avant de tomber amoureux. Qui aurait cru que le rappeur réussirait à émouvoir par sa tendresse et son humanité, que Maïween convaincrait ceux qui ne supportaient pas ses deux précédents films, et que l'on tiendrait l'un des gros buzz de ce début de festival (présenté hier à la presse avant la projection publique de ce soir)?
Cette journée a également été marquée par deux crises de foi cinématographiques. La première est signée Nanni Morreti, avec Habemus Papam, qui reprend à son compte la fameuse phrase de Luis Buñuel : «Dieu merci, je suis athée !» pour raconter la fugue d'un pape en proie au doute métaphysique. Si, en apparence, il se moque gentiment du monde ecclésiastique, l'intérêt réside ailleurs. Derrière la farce grimaçante, pointe le désespoir d'un monde dépourvu de spiritualité. Ce n'est pas pour rien si, à un moment donné, Moretti s'attache à une troupe de théâtre : le doute touche le spirituel mais aussi l'art (donc son art à lui), en posant une question simple : est-ce que cela vaut encore la peine de (se) raconter des histoires? La dernière scène est tellement intense qu'elle donne envie de fermer les yeux sur un scénario un peu déséquilibré et inégal (la première partie est plus percutante que la seconde). Pas grave : Michel Piccoli, dans ce qui semble être son dernier rôle au cinéma, est bouleversant.
La seconde vient du réalisateur Kim Ki-Duk dont on n'avait plus de nouvelles depuis Dream et qui, avec Arirang, propose un journal intime du genre extrême. On parlera moins de narcissisme que de cinéma. Le cinéaste sud-coréen habitué à sortir un film tous les ans depuis une décennie (L'île, Printemps, été, automne, hiver et... printemps), semble lui aussi avoir perdu la foi. Dépressif suite à des problèmes pendant le tournage de son avant-dernier film, il s'est retiré pour vivre en autarcie, loin des autres. Arirang raconte sa dépression (KKD se parle à lui-même, chante, se prépare à manger) et lui donne la possibilité - peut-être une dernière fois - de régler ses comptes avec la terre entière. Ce qui est impressionnant, c'est que cette auto-psychanalyse est clairement montée comme une œuvre posthume, comme s'il avait pensé se tirer une balle dans la tête avant même de la finir. De quoi avoir peur que KKD ne refasse plus de cinéma. Heureusement, il vient à Cannes. Et on espère que, pendant la projection publique ce soir, l'accueil chaleureux des spectateurs lui donnera envie de refaire du (bon) cinéma.
JOUR 3
Thierry Frémaux avait prévenu, lors de la conférence de presse, que Footnote, le film Israélien, de Joseph Cedar, serait la curiosité de la compétition, ex-æquo avec le nouveau Alain Cavalier (Pater, projeté la semaine prochaine). Il avait raison mais pas forcément pour les bonnes raisons. En racontant sur un mode tragi-comique la rivalité entre un père et son fils, le réalisateur de Beaufort s'est cru aussi drôle que les frères Coen et Paolo Sorrentino (Il Divo), en regardant ses personnages de haut, en écrivant des situations bavardes qui cherchent désespérément à être drôles sans jamais arracher un sourire et en abusant d'artifices visuels vains. En voyant ce salmigondis, deux mots viennent à l'esprit : ennui et incompréhension. On se console avec la séance de minuit (rattrapée le lendemain en projection de presse): Wu Xia, de Peter Ho-Sun Chan, réalisateur hong-kongais que nous avions découvert en France avec le segment Chez nous, dans le film-à-sketches Trois Histoires de l'au-delà (c'était le meilleur du lot) avant une série de films inégaux (Perhaps Love et Les seigneurs de la guerre). Il retrouve un de ses acteurs fétiches, Takeshi Kaneshiro, en spécialiste ès acupuncture faciale, dans un spectacle un peu décalé, bouffon et maniéré, qui en fait toujours trop pour son propre bien (le récit manque de fluidité et les CGI cheap). Aussitôt vu, aussitôt oublié donc. En interview, Kaneshiro, entouré d'un staff hallucinant, fume une cigarette toutes les cinq minutes avec une élégance folle. Serait-il resté dans un film de Wong Kar-Wai, lui qu'on avait tant aimé dans Chungking Express (1995)?
Le grand événement de la journée, c'est la projection de Pirates du Caraïbes - La fontaine de Jouvence, qui rassemble un monde impressionnant de badauds sur la Croisette. Ce qui a pour effet de renforcer la sécurité au maximum. Dans cette agitation, les plus courageux pouvaient découvrir Michael, le premier long métrage de Markus Schleinzer, directement sélectionné en compétition officielle. Pour information, le réalisateur Autrichien a commencé comme assistant de Michael Haneke et Ulrich Seidl. Comme ses maîtres à penser, il œuvre dans un cinéma clinique et potentiellement controversé, sur le mode désormais connu du «achtung, achtung». Pour son coup d'essai, il a choisi un sujet idoine (la relation entre un pédophile et un enfant séquestré). Au final, ça ressemble surtout à du Jorg Buttgeireit (Schramm), avec quelques idées de cinéma géniales (le kidnapping raté d'un autre enfant) et d'autres, très maladroites (la volonté de créer la frustration, avec cette fin ouverte assez pénible). Comme convenu, à la fin de la projection, on a eu droit aux sempiternels «sifflets et applaudissements», même si ce sont la perplexité et l'indifférence qui semblent animer la presse française et étrangère.
Avant de découvrir le nouveau Jonathan Caouette ce soir (son grand retour après Tarnation) à la Semaine de la critique, un petit mot sur les soirées qui font également partie du folklore Cannois : tout d'abord, celle de Quinzaine des réalisateurs, jeudi soir, avec un concert privé de Julien Doré et des invités rebelles en costard, avachis sur la pelouse à siroter des Mojitos. Ambiance très Dandy : avant, on pouvait entendre du Gainsbourg période La balade de Melody Nelson ; après, les Daft Punk, Blur et Demon. Vendredi soir, il y a eu la soirée Canal : on pouvait y entendre Madonna, Dead or Alive et Technotronic, voir des nains, un oiseau perché, le "Petit Journal People" de Yann Barthes et caresser le chien de Yves Lecoq. Plus tard, dans la nuit, en prenant le petit train, on pouvait échouer dans la soirée Polisse, hyper bondée, avec un Joey Star très en forme qui invitait tous ses amis à le rejoindre en boîte. Même ceux qu'il ne connaissait pas.
JOUR 4
C'est la vraie bonne nouvelle du jour : après Polisse, de Maïween, la seconde surprise de la compétition Cannoise est... française. Son titre? The Artist, de Michel Hazanavicius (OSS 117), un film qui, à l'origine, devait être présenté hors compétition. A l'arrivée, c'est le film dont tout le monde parle, ovationné lors de la projection de presse ce matin et de la projection officielle en début d'après-midi. Entièrement en noir et blanc, quasiment muet, The Artist rend un hommage amoureux et fétichiste à l'âge d'or du cinéma Hollywoodien, soutenu par Jean Dujardin, qui avec une histoire de mélodrame à l'ancienne, évoque Chaplin et renvoie à Une étoile est née.
D'autres films ont également fait grand bruit. A la semaine de la critique, on pouvait découvrir Take Shelter, le second long métrage du réalisateur Jeff Nichols qui avait frappé très fort avec Shotgun Stories (2009), un premier long métrage dans lequel deux fratries prises dans un cercle de vengeance tentaient d'échapper à la fatalité. Sous couvert d'apocalypse, l'histoire raconte les efforts surhumains d'un homme pour protéger sa famille d'une catastrophe qu'il anticipe dans ses cauchemars. Ceux qui pensent que Michael Shannon, déjà rôle principal dans Shotgun Stories et également présent à Cannes avec Return, projeté à la Quinzaine des réalisateurs, rejoue le même numéro psychotique que Bug ont tort. Effrayé à l'idée de reproduire et donc d'infliger l'enfer familial qu'il a vécu, le personnage principal exprime plus la peur de l'échec, de perdre ses repères et ses proches, face à une force dévastatrice contre laquelle il sait à l'avance qu'il ne pourra rien. Sans hystérie ni cabotinage, Michael Shannon traduit ces angoisses avec une sobriété prodigieuse, des moments de panique et des regards déchirants à ceux qu'il aime. Preuve supplémentaire que s'il excelle depuis qu'il a commencé dans les rôles bordeline (Les Noces rebelles, de Sam Mendes, My son, my son, what have ye done, de Werner Herzog), il reste un immense acteur.
Il y a aussi la force inébranlable de Jessica Chastain que l'on reverra demain dans The Tree of Life et qui respecte les émotions fluctuantes de son personnage (l'amour, l'incompréhension, le doute, l'empathie), avant une réplique finale aussi simple que sublime. Autrement, l'angle pour parler de la fin du monde (également traitée dans Mélancholia, de Lars Von Trier, prochainement visible en compétition) est aussi original que Peter Weir en son temps avec La dernière vague. A chaque scène, Jeff Nichols pose des questions de cinéma et organise des images qui font croire en l'incroyable. Bref, encore une bonne nouvelle Cannoise.
Au Certain Regard, l'autre film « buzz », c'est Martha Marcy May Marlene, du jeune Sean Durkin, sur une adolescente paranoïaque (Elizabeth Olsen, la fameuse sœur qui ressemble de plus en plus à Maggie Gyllenhaal), rescapée d'une secte et récupérée par sa sœur et son beau-frère qui tentent de la libérer de ses anciens démons. Elle reste hantée par des souvenirs inavouables. Avec ce coup d'essai ultra-maîtrisé, Sean Durkin frappe fort avec une construction narrative très habile qui retranscrit une fugue mentale (le présent et la passé se mélangent, les sons et les époques se télescopent). Comme Take Shelter, le film, inspiré des dérives de Charles Manson, a déjà été projeté au festival de Sundance. Son seul problème, malgré ses immenses qualités, c'est d'arriver après le superbe Winter's Bone, sorti début mars cette année, auquel on pense inévitablement, et de préfigurer sans le vouloir un nouvel académisme Sundance. N'empêche : il fait froid dans le dos. Au-delà de l'actualité politique («l'autre festival de Kahn»), les spéculations surabondent et les nouvelles aussi (Faye Dunaway, consacrée officier des Arts et des Lettres).
On finit la journée par la projection presse de L'apollonide, souvenirs de la maison close, de Bertrand Bonello sur les filles de joies (filmées comme des poupées brisées), et l'asphixie des maisons closes. Vu les réactions hostiles, il promet de ne pas faire l'unanimité comme ses deux camarades français également en compétition, Polisse et The Artist. Pourtant, malgré une durée excessive, le résultat parvient à séduire par intermittences dès lors qu'il renoue avec le surréalisme et évoque aussi bien Franju qu'Ophüls voire Alain Robbe-Grillet. Il faut aimer ça pour y trouver de l'intérêt. Et ceux qui trouvent cette reconstitution aussi glacée que la série Maison Close n'ont qu'à revoir Paprika, de Tinto Brass (1994) qui sur le même sujet faisait des étincelles. C'est sûr, c'est moins chic, mais plus stimulant.
JOUR 5
Très attendu et en même temps très redouté (premiers échos catastrophiques, problèmes de montage etc.), The Tree of Life, de Terrence Malick, devrait rester comme la grande controverse de ce nouveau festival de Cannes. Sa dernière création raconte les répercussions mystiques d'un deuil traumatique dans une famille du sud des Etats-Unis (la foi devenant un refuge pour surmonter une épreuve). Pour illustrer une force dévastatrice, Malick détermine la place de l'homme dans l'univers, en remontant de la création (la partie cosmique où l'on peut voir des dinosaures) au purgatoire (la partie fantomatique avec Sean Penn où la caméra semble épouser les fluctuations d'une âme). Et pour la raconter, il se focalise plus particulièrement sur la relation conflictuel entre le père (Brad Pitt) et le fils aîné (Sean Penn enfant). Le résultat repose sur un système d'oppositions claires (père/mère, père/fils, homme/nature, inné/acquis, micro/macro) et peut se voir comme un trip sous LSD qui fait le chemin inverse du Enter the Void, de Gaspar Noé; une médiation existentielle ou une longue prière expiatoire. Les festivaliers parlent aussi de ce qui entoure le film : la conférence de presse sans Terrence Malick ni Sean Penn, les sifflets et les applaudissements ayant suivi la projection. Sans doute qu'il faudra plusieurs visions pour se faire un avis définitif sur ce film dont personne ne sait à l'heure actuelle s'il est aussi visionnaire que 2001, l'odyssée de l'espace ou un nanar métaphysique uniquement composé de rushs expérimentaux avec pour liant une voix-off redondante. De quoi rappeler que les grands films sont souvent ceux qui ne font pas l'unanimité.
Un autre événement, plus mineur, projeté à l'occasion du 50ème anniversaire de La Semaine de la critique : My Little Princess, le premier long métrage d'Eva Ionesco, dans lequel elle se raconte de manière semi-autobiographique (les noms ont été changés - le double fictionnel d'Eva s'appelle Violetta - mais les événements restent similaires) et revient sur les relations tumultueuses avec sa mère Irina Ionesco. Dans un premier temps, on serait tenté de trouver son point de vue intéressant : elle a bien connu les années 70, une époque bénie et aujourd'hui fantasmée sous prétexte que toutes les provocations artistiques étaient possibles à l'abri du puritanisme actuel. Comme pour exorciser, elle donne sa propre vision des événements, celle d'une enfant à l'innocence gâchée. Mais l'absence d'objectivité a tendance à prendre le pas sur les autres éléments (la narration de conte, la reconstitution des années 70) pour laver le linge familial en public. Un juste retour des choses lorsque l'on sait - et voit - que son intimité a été exposée au grand jour. Reste à savoir si Ionesco a un avenir en tant que réalisatrice et ne restera pas l'auteur d'un premier film attachant mais anecdotique. Accueil glacial.
A la Semaine de la critique, une découverte du genre «coton» : Les crimes de Snowtown, un premier film Australien signé Justin Kurzel, annoncé partout comme LE choc de la sélection. Encore un feu de paille de festival? En fait, ça vaut mieux que cette réputation un peu douteuse. L'histoire? Un ado de 16 ans, abusé avec ses deux frères par un voisin pédophile, vit avec sa mère dépressive dans une banlieue gangrénée par la violence et le chômage. Un beau-père rejoint la famille et endurcit le jeune homme indolent. Au départ charmeur et attentionné, il se révèle en réalité le tueur en série le plus dangereux d'Australie. Pour résumer, c'est Animal Kingdom, sans la maîtrise visuelle mais en plus tripal et ultraviolent. Certaines scènes inconfortables ont fait fuir une bonne partie des spectateurs présents dans la salle. Déterminé à rester au plus proche des faits (c'est une histoire vraie), Kurzel se donne du mal pour imaginer des scènes chocs - ce qui ne va pas sans une certaine complaisance. Pour autant, il faut mettre ses maladresses sur le compte de la jeunesse. Derrière la provocation de surface, Kurzel révèle une sensibilité, une intransigeance et une radicalité qui donnent envie de le suivre. Les crimes de Snowtown confirme au passage qu'il se passe réellement quelque chose avec le cinéma de genre en Australie.
Pendant ce temps, les médias attendent l'hommage à Bébel, l'affaire DSK occupe toutes les conversations et les journalistes semblent assez unanimes pour critiquer la sélection médiocre de La Quinzaine des réalisateurs. Même déconvenue au Marché du Film où certains acheteurs se désespèrent de trouver la perle rare. En revanche, la compétition s'avère de très haut niveau, relayant à raison les films «mineurs» des habitués (Hors Satan, de Bruno Dumont ou même Restless, de Gus Van Sant dans la section «Un certain regard») et osant quelques risques (Pater, d'Alain Cavalier). Justement, ce matin, la presse a chaleureusement accueilli Le Havre, le nouveau Aki Kaurismaki, un autre habitué du festival. Et, contrairement à ce que l'on pourrait croire sur le papier, ce n'est pas qu'une simple déclinaison de son style (absurdité existentielle, ironie cinglante, sens très aigu de la composition des images) comme dans son avant-dernier Les Lumières de Faubourg. Pour commencer, changement de lieu : Kaurismaki qui aime à tourner en Finlande bouge au Havre avec quelques acteurs fétiches (André Wilms, Kati Outinen) et révélations (Little Bob, le «rockeur du Havre») pour raconter un conte social humaniste d'une lumineuse simplicité où un cireur de chaussures un peu à l'ouest prend sous son aile un jeune immigré clandestin. C'est raconté vite et bien, avec suffisamment de générosité pour séduire un public large. On parle déjà de «Palme du Cœur». Hors compét, on pouvait découvrir Le complexe du Castor, de Jodie Foster, un mélodrame archiconvenu sur la dépression d'un père de famille (Mel Gibson, en pleine renaissance) qui, au moment de se passer la corde autour du cou, tombe sur un castor en peluche, le fait parler et développe une schizophrénie. L'argument annonçait un produit étrange et audacieux sur la solitude et la folie, mais Foster œuvre dans un style tellement conventionnel (tous les ressorts sont convenus, sans surprise) qu'elle n'arrive jamais à créer quelque chose de réellement troublant. D'autant que Mel ne se surpasse jamais. Faux événement.
On attendra demain pour se faire un avis sur une polémique potentielle et un film à haut risque. D'un côté, la projection de La Conquête, de Xavier Durringer, sur l'ascension de Nicolas Sarkozy au pouvoir (et si ça ressemblait à un long sketch des Guignols de l'info?). De l'autre, le grand retour de Lars Von Trier avec Melancholia, deux ans après le scandale Antichrist. Un film de fin du monde, grand thème de cette nouvelle édition, dont les premières images annoncent un mélodrame sidérant de beauté plastique. A priori, pas de renard qui parle, ni de mutilation hardcore, encore moins de «Chaos reigns». Et si, pour la première fois, LVT provoquait l'unanimité? Réponse, bientôt.
JOUR 6
Le CHAOS REIGNS est de retour à Cannes : Mélancholia, de Lars Von Trier. L'événement incontesté du jour, pour plusieurs raisons. Tout d'abord, c'est le plus beau film vu jusqu'ici en compétition officielle. Un diamant onirique suspendu entre paradis et enfer qui confirme la nécessité du réalisateur Danois de Breaking The Waves de faire un art de sa dépression - dont il ne semble pas totalement remis. Les journalistes du festival de Cannes savent que ses conférences de presse sont (presque) aussi passionnantes que ses œuvres. On se souvient encore de celle d'Antichrist il y a deux ans où il avait refusé de «justifier son film» avec des phrases désormais cultes («Vous êtes tous mes invités et pas l'inverse»). Ainsi, pendant celle de son dernier long métrage Melancholia, Lars Von Trier n'a pas failli à sa réputation de provocateur en disant comprendre Adolf Hitler («Je dis seulement que je comprends l'homme. Il n'est pas vraiment un brave type, mais je comprends beaucoup de lui et je sympathise un peu avec lui») et en surenchérissant («Bien sûr je ne suis pas pour la Deuxième Guerre mondiale, je ne suis pas contre les juifs. Je suis avec les juifs bien sûr, mais pas trop, parce qu'Israël fait vraiment chier»).
Question: est-ce que Lars a eu vent de l'affaire John Galliano? Ses déclarations ont été suivies quelques heures plus tard des excuses du cinéaste et d'un communiqué de presse de la direction du festival qui «tient à réaffirmer qu'elle n'admettra jamais que la manifestation puisse être le théâtre, sur de tels sujets, de semblables déclarations.». Etant donné que le film suscite - pour une fois - l'unanimité en sa faveur, Lars Von Trier avait sans doute besoin d'un petit scandale. Il a même avoué, encore une fois avec ironie et provocation qu'il détestait son film. Ce qui ne nous empêche de l'aimer (et plus si affinités): Melancholia vaut heureusement mieux que ce ramdam, déployant un scénario catastrophe sans héros ni Dieu, avec une douce ferveur comme une lente agonie, un long cauchemar qui prend fin. Pendant deux heures, on voit un mariage raté, des sourires forcés, des parents fantomatiques, des pluies de cendre, des chevaux excités, des chutes au ralenti, des tableaux animés, des prémonitions apocalyptiques, deux planètes en collision, deux sœurs (une blonde et une brune), des plans d'une beauté sidérante et la plus belle des fins du monde. On peut trouver toutes les références que l'on souhaite, cinématographiques (Antonioni) comme picturales (Millais); ça ne ressemble qu'à son auteur qui, s'il n'échappe pas au jeu de massacre (personne n'est à sauver) avec quelques complices (Udo Kier, évidemment...), organise des plans beaux à en pleurer qui donnent envie de croire en l'incroyable. En comparaison, La conquête, de Xavier Durringer, présenté hors compétition, a fait l'effet d'un pétard mouillé. Ce qui devait se révéler polémique ressemble finalement à un long sketch des Guignols des Infos où chaque acteur y va de sa petite imitation. Rien d'inédit ou de subversif à se mettre sous la dent.
Sinon, à part LVT, Sarkozy et DSK, des nouvelles venues d'Asie. Tout d'abord, Hanezu no tsuki, le nouveau Naomi Kawase, présenté en compétition. Au départ lovés dans une bulle (comparable aux premiers instants d'une histoire d'amour), deux amants sont protégés par la nature, errent en bicyclette dans des vallées magnifiques sous un soleil écrasant, mangent avec un plaisir gourmand, regardent les oiseaux et prennent une cigarette lorsque le ventre est plein. En apparence, ça ressemble à un long fleuve tranquille, sensuel et souvent beau, uniquement motivé par le simple plaisir d'être là. Un cinéma où l'on prend le temps de regarder ce qui se passe autour de soi, de rendre visite aux autres pour les écouter, de tartiner de la confiture d'abricot, de scruter les insectes et de prendre une tasse de thé. Puis, comme un réveil cruel, l'harmonie éphémère du couple se mue imperceptiblement en tragédie rouge sang : deux hommes se disputent le cœur d'une femme. La souffrance touche chaque protagoniste. Les fantômes hantent les cimetières et les maladies du cœur gangrènent cette histoire finalement universelle de déceptions amoureuses (la construction et la déconstruction dans un couple, l'incapacité de choisir ou de s'engager de peur de se lasser). Ce qui peut dérouter, c'est le traitement très sensoriel. Naomi Kawase témoigne d'un regard ultrasensible sur le monde qui l'entoure et rappelle son passé de photographe, attentive aux détails et aux émotions, à travers une captation de moments fugitifs et diffus (l'essentiel naît de l'anodin). Mais il faut écouter les vérités qu'elle murmure et aimer ses plans qui vivent/durent pour mieux s'insinuer en nous.
Ensuite, on a The Murderer (The Yellow Sea), de Hong-Jin Na, révélé avec The Chaser, dans la section "Un Certain Regard". Un chauffeur de taxi endetté part à la recherche de sa femme, envolée en Corée pour chercher du travail. Un parrain local lui donne les moyens mais en contrepartie, il a pour mission d'assassiner un inconnu. A défaut d'être supérieur à son coup d'essai, le résultat n'en demeure pas moins stressant avec quelques scènes de courses-poursuites mémorables. C'est d'autant plus intéressant que les enjeux du film dépassent le simple cadre de la fiction. Le filmage qui utilise les gros plans, les longues focales, possède de réelles qualités documentaires. Enfin, Hara-Kiri, death of a Samurai, de Takashi Miike, en compétition après avoir bousculé la Quinzaine des réalisateurs avec Gozu en 2003. Ce film a comme singularité d'être le premier film de la compétition présenté en 3D. Une manière détournée de célébrer ce cinéaste Japonais très inégal, qui participait à la dernière Mostra de Venise avec son excellent 13 Assassins. Sur le nombre incalculable de films qu'il a réalisé pour la télévision et le cinéma, moins de dix sont sortis en France : Audition, la trilogie Dead or alive, Visitor Q, Gozu ou encore La mort en ligne. L'autre bizarrerie, c'est qu'il s'agit du remake (en relief donc) d'un beau film de Masaki Kobayashi, prix du jury du Festival de Cannes en 1963. Sans surprise, l'histoire est la même (la vengeance d'un samouraï contre un seigneur féodal qui a poussé son beau-fils à se suicider avec sa propre épée) et le remake, un vrai décalque (certains plans et mouvements de caméra sont carrément similaires) caractérisé par un sérieux tragique et moins d'exubérance.
JOUR 7
Dans les années 30, Dali proposait avec «Enigma de Hitler», un tableau qui avait fait polémique. Pour lui, les persécutions hitlériennes offraient un grand intérêt d'étude, mais sa position d'artiste avec ou sans humour noir était inacceptable pour les surréalistes qui l'ont ostracisé. C'est ce qui arrive actuellement à Lars Von Trier, devenu persona non grata au festival de Cannes, après avoir présenté ses excuses. C'est valable pour cette année et a priori pour les autres à venir. L'annonce a lieu quelques heures avant une interview avec lui, refugié dans un hôtel en hauteur, loin de l'agitation Cannoise. Entouré d'un staff bienveillant, Lars enchaîne des interviews, en demandant au début de l'entretien si on compte lui demander de se justifier. On ne parlera que du sublime Melancholia, mille fois plus intéressant que la polémique de la conférence de presse, sans évoquer ce qui s'annonce comme la fin d'une histoire d'amour entre un réalisateur hyper doué et un festival qui l'a accueilli depuis son premier long métrage, Element of Crime. Il ne reste plus maintenant qu'à savoir si le jury présidé par Robert De Niro va sanctionner Lars Von Trier dont le film se situe parmi les meilleurs de la compétition. A l'inverse, il pourrait lui remettre une Palme d'or (s'ils ont des yeux) en dépit des intimidations et Lars pourrait imiter Pialat le soir de la cérémonie (s'il est punk jusqu'au bout).
Un autre Danois en compétition est attendu : Nicolas Winding Refn qui, avec Drive, un sublime thriller d'action, s'impose comme l'autre concurrent sérieux au palmarès. Le résultat est enthousiasmant au-delà de ce qu'on pouvait espérer et instinctivement séduisant (une BO somptueuse) qui convoque l'esprit des meilleures séries B des années 70 et contient des moments mémorables qui donnent envie d'y retourner à répétition. En substance, ça raconte une métamorphose : au départ, le cascadeur joué par Ryan Gosling mène une vie schizophrène (il est pilote pour la mafia la nuit). Au contact d'une femme sans défense (Carey Mulligan) qui simule la douceur pour masquer l'anxiété, il se transforme en justicier aveugle d'amour et croise sur son chemin des monstres (Albert Brooks, Ron Perlman...). Nicolas Winding Refn met son talent considérable (un équilibre idéal entre l'image, le mouvement et le son) au service exclusif de son sujet, en alternant des fulgurances poétiques (la séquence de l'ascenseur, amenée à devenir culte) et des courses-poursuites, furtives mais inoubliables. On n'aime pas, on adore. Et quid d'une palme? Quentin Tarantino en avait bien reçu une pour Pulp Fiction en 1994.
Des nouvelles de Pedro Almodovar, celui que l'on disait mortifié pour ne jamais avoir reçu la récompense suprême? Il est de retour en compétition avec La piel que Habito, qui paraît simple parce qu'il est raconté vite et bien, dans lequel il retrouve deux de ses acteurs fétiches : Antonio Banderas, avec qui il n'avait pas tourné depuis Attache-moi (1991) et Marisa Peredes. Banderas qui n'a pas été pas aussi bon depuis longtemps. Almodovar a librement adapté un roman de Thierry Jonquet pour modeler une intrigue sur la métamorphose qui tient à la fois du film de vengeance (un chirurgien esthétique veut se venger de l'homme qui a violé sa fille) et du film d'horreur (il séquestre une jeune femme dont on ne sait au départ s'il s'agit d'une cliente, d'une victime ou d'une proche défigurée). Un twist se situe au milieu du récit. Bien sûr, on ne le dévoilera pas mais il modifie la donne, les personnages tombent le masque et les rôles se brouillent : qui se venge de qui ? Qui est la victime ? Que restera-t-il une fois la vengeance assouvie ? Dès lors, le film prend une dimension qui dépasse la simple vengeance. Almodovar cite Hitchcock et Mankiewicz dans cet écheveau manipulateur qui va à l'essentiel. Vu les réactions de la presse, La piel que Habito semble séduire ceux qui ne sont généralement pas fans des derniers Almodovar (et inversement).
Même phénomène avec This must be the place, de Paolo Sorrentino. Cheyenne (Sean Penn) ressemble à Robert Smith : c'est une vieille gloire du rock éteinte qui vit de ses rentes et épuise son temps perdu avec sa femme (Frances McDormand). Lorsqu'il part aux Etats-Unis pour venger son père, il apprend à ses dépens que la vie n'est pas toujours rock n'roll, que le temps passe vite et devient un homme. De la même façon que le personnage principal semble décalé de la réalité avant de se la prendre de plein fouet, le film prend le parti de la légèreté sur un sujet sombre : l'obligation de régler les comptes d'un père qui a passé sa vie à traquer un nazi qui l'avait humilié dans un camp de concentration pendant la seconde guerre mondiale. Le résultat, fortement inspiré de Paris, Texas, de Wim Wenders, mélange les genres avec une sensibilité inattendue et un bon goût qui consiste à ne jamais se moquer des personnages ni de leur culture. Mais c'est décevant par rapport aux précédents Paolo Sorrentino qu'on a connu plus incisif.
A la Quinzaine, on pouvait découvrir le nouveau Sono Sion, Guilty of Romance, un thriller érotique et morbide sur le désir féminin, rappelant que le cinéma reste l'art de faire faire de vilaines choses à de jolies personnes. Cette tornade de plus de deux heures, inférieure aux précédents Sono Sion, réclame beaucoup d'énergie et ce serait épuisant s'il n'y avait pas cette fluidité sans cesse irriguée par une brutalité souple, s'il n'y avait pas cette liberté des corps (les édens pileux ne sont pas pixélisés), s'il n'y avait pas ce souffle tragique ou encore ce lyrisme qui revient par des portes dérobées sans jamais quitter le film. C'est aussi la preuve que Sono Sion s'impose de plus en plus sérieusement comme l'héritier de Shuji Terayama. Un petit mot aussi sur Orange Mécanique, dont la version restaurée a été diffusée en avant-première mondiale. A cette occasion, Malcolm McDowell, l'interprète principal, était présent et donnait des interviews. La soirée qui a suivi la projection était animée aux couleurs du film, avec une excellente playlist.
LA DECOUVERTE DU MOIS : LE COMPLEXE DU CASTOR
Avec Le complexe du castor, Jodie Foster s'immisce dans une famille où chacun des membres est malade, comme contaminés par leur personnalité voulant s'envoler sans ailes. Certains n'y arrivent plus tandis que d'autres se cherchent. Ils ont tous en commun une chose : un traumatisme causant le mal-être. En ce sens, l'histoire n'offre que peu d'espoir. La preuve : il est matérialisé par une poupée poilue à l'apparence inoffensive et dissimulant des conséquences relationnelles désastreuses. Du coup, il y a plein de situations complétement absurdes qui prêtent à sourire. Systématiquement, elles mettent en exergue le malheur par l'utilisation intelligente de l'ironie. D'ailleurs, il faut voir avec quelle aisance Mel Gibson parvient à épouser son personnage schizophrène et tous les états qui y sont liés. Une vraie performance qui, pourtant, ne fait pas d'ombre au reste du casting - Jodie Foster, Anton Yelchin, Jennifer Lawrence. La raison est évidente : le scénario prend le temps d'explorer et faire grandir ses protagonistes. Jusqu'à nous toucher au plus profond...
CARTON ROUGE : VERY BAD TRIP 2
Carton surprise, le premier Very Bad Trip, sans atteindre un niveau de chef d'œuvre de la comédie, était un film particulièrement agréable. Enchainant les situations invraisemblables avec une facilité déconcertante, le film était souvent drôle, arrivant même a être touchant. Quant au synopsis, il apportait un plus indéniable, renouvelant constamment les surprises.
Avec un tel succès, impossible de passer à côté d'une suite, qui, forcément, sera « bigger and louder ». Exit Las Vegas, notre « meute » de copains se retrouve en Thaïlande pour le mariage de Stu. Celui-ci, ayant encore de douloureux souvenirs de leur dernière virée, a tout prévu pour que cela se passe bien, un brunch, une bière au coin du feu, et au dodo. Sauf que l'inventivité est restée au vestiaire et que les acteurs ne font rien. Grosse déception...

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