Par Rafik Djoumi - publié le 20 janvier 2009 à 01h01 ,
MAJ le 25 septembre 2009 à 21h22 - 1 commentaire(s)
Pur produit des troubles sixties, Bill Plympton est devenu au fil des ans l’incarnation de « l’animation américaine indépendante », remplaçant sur ce trône peu fréquenté l’estimable Ralph Bakshi. Retour sur les motivations et le parcours de ce dessinateur, jaloux de sa liberté d’expression, à l’heure où nous parvient son sixième long-métrage, Idiots and Angels.



Généralement considéré comme étant le premier animateur de l’Histoire à avoir intégralement dessiné lui-même chaque cello de ses films (ce qui fait peu de cas des pionniers du genre ou de pas mal d’animateurs de l’ex-bloc de l’Est), Bill Plympton est avant tout notable par l’indépendance à laquelle il est resté attaché toute sa carrière. Une indépendance qui lui a surtout été dictée par son style provocateur et son goût immodéré pour les choses salaces. « J'ai commencé à la fac en faisant des dessins politiques. Lors d'une élection interne, j'ai dessiné une Marylin sexy avec l'accroche "Votez pour Marylin, votez pour untel". Et comme je ne me sentais pas forcément concerné par les chamailleries politiciennes, j'ai fait une autre affiche pour le concurrent. Cette fois-ci j'y ai dessiné une Brigitte Bardot sexy avec le même genre d'accroche. Ces dessins plaisaient aux étudiants et les faisaient souvent rire; c'était moins le cas en haut-lieu. Un jour, les haut-parleurs ont annoncé "Le pornographe Bill Plympton est attendu dans le bureau du proviseur". Ca annonçait beaucoup de choses de ma future carrière; même si ce que vous faites plaît aux gens et contribue à les faire rire, ça en gênera toujours quelques uns. »



Diplômé de la prestigieuse School of Visual Arts de New York, Plympton vivra longtemps en tant que caricaturiste dans le milieu journalistique de la Grande Pomme. « New York est une drogue qui vous tient en contact avec toutes les aberrations du monde. » aime à répéter l’humoriste. Du Village Voice au New York Times, il finira par se constituer une identité aisément reconnaissable qui lui ouvrira les pages de la presse rock des seventies, de Penthouse à Rolling Stone en passant par le National Lampoon. Avec près de vingt titres presse à son CV, sa situation relativement confortable lui offre le temps, et les moyens, de créer plusieurs courts-métrages durant les années 80, jusqu’au jour surprenant où son délire perso Your Face (deux hommes se défoncent, littéralement, la tronche) est nominé aux Oscars. La jeune chaîne de télé rock MTV, qui cherche à se constituer une identité bien marquée, lui commandite alors régulièrement quelques sketches d’animation, avec une quasi-carte blanche. Plympton va dès lors s’amuser à mettre sur papier toutes les idées les plus tordues qui lui traversent l’esprit. « Un jour que je pelotais les seins d'une femme, j'ai eu la vision de son têton qui se tendait come un mât de bateau et venait me crever les yeux. Difficile après ça de se concentrer sur l'acte sexuel. Aussitôt fini, je me suis enfui dans mon bureau pour noter l'idée. Plus tard, le sketch de La Vie excitante d'un arbre m'est venu à bord d'un train, durant un voyage en Europe. Je voyais défiler ces arbres plus que centenaires et je me demandais quelle portion d'Histoire, de grandes batailles, d'anecdotes bizarres ils avaient vu passer dans leur vie. C'est aussi simple que cela, l’inspiration. Et ça vaut aussi pour les long-métrages. C'est en voyant par exemple une photo du chien russe cosmonaute Laïka que m'est venue l'idée des Mutants de l'espace. » Au tournant des années 80-90, le jeune public rock de MTV n’est pourtant pas le seul à se laisser séduire par les excès gore et sexe de l’artiste. « Mon sketch sur les 25 Façons d'arrêter de fumer a tellement plu aux instituts anti-tabac qu'ils l'ont fait diffuser en interne dans plusieurs entreprises, parfois de grandes enseignes. Même ma mère s'est arrêté de fumer, au bout de 30 ans de dépendance, après avoir vu ce sketch. »


Encouragé par cet accueil et par l’apparente diversité de son public, Plympton se lance dans l’aventure du long, en cumulant plusieurs sketches et en les liant par une intrigue ténue. C’est ainsi qu’il débute la production autofinancée de The Tune. Sa réputation grandissante lui vaut d’être approché par un célèbre studio, et l’artiste se retrouve alors à la croisée des chemins. « En 1990, alors que je travaillais sur The Tune, le studio Disney m'avait proposé un million de dollars pour venir travailler chez eux. Une somme énorme et carrément insensée pour l'époque. Ca m'a beaucoup donné à réfléchir. J'ai alors réalisé qu'en perdant mon indépendance, il y avait de fortes chances pour que je perde aussi mon intérêt pour ce métier. Et même si en choisissant la voie que j'ai choisie, je ne vis pas dans le luxe, au moins j'ai vraiment l'impression de m'amuser. L'univers dit "indépendant" nécessite tout autant qu'on s'y batte pour son indépendance. Là aussi vous avez affaire à de sales avocats et à divers arrivistes. On m'a souvent proposé d'y faire des films plus orientés vers le jeune public. Et j'ai du décliner pas mal d’offres dites « indépendantes ». Qu'on ne s'y trompe pas; je ne hais pas les majors telles que Disney (même si je me suis gentiment moqué d'elles dans L'Impitoyable Lune de miel). J'ai même souvent de l'admiration pour le travail qui y est fait et aussi la promotion. Ce qui me gêne plus c'est la tendance qu'ont ces studios à vouloir absorber tout ce qui se fait dans le domaine de l'animation. Mais si une major me propose le budget de mon choix pour que je fasse un film en toute liberté, croyez bien que je ne refuserais pas ! ».



Sorti en 1992 (et diffusé en France sur Arte) The Tune va largement contribuer à faire connaître le nom de Plympton, en Europe puis en Asie. Même si son public se limite à un cercle d’amateurs, souvent citadins, l’étendue des territoires où ses films sont vus lui permettra alors de financer plus régulièrement ses œuvres. « Je peux facilement financer mes films car ils ne sont pas hors-de-prix. Les quelques produits dérivés que je vends moi-même aident d'ailleurs à les financer. Le problème réside plutôt dans la distribution en salle et en vidéo, où il m'est difficile de rapatrier l'argent et de surveiller les bénéfices. Mais au bout du compte, les courts métrages et les pubs que je fais sont souvent plus rentables, et plus rapidement surtout. Etant donné la dose de sexe et de violence, il est difficile, si ce n'est impossible de vendre ces films aux grandes chaînes américaines. C'est sur le câble qu'ils trouvent leur public; sur MTV à l'époque où ils avaient recours à beaucoup d'interludes et de sketches, éventuellement sur HBO. Sinon c'est évidemment la vidéo, le DVD, qui rapportent le plus. » A la fin des années 90, Bill Plympton sera l’un des premiers à comprendre tout l’intérêt d’Internet, un accès aux foyers du monde entier qui lui permettra enfin de gérer efficacement sa promotion. Il développe plusieurs animations flash et trash, dont une Gerbil in a Microwave qui comptera comme un des premiers « phénomène viral ». La toile étant friande d’« underground subversif pas mainstream », l’artiste y trouve naturellement sa place. « On me dit "underground" mais je reste convaincu que ce que je fais n'est pas inaccessible au grand public. Je suis sûr qu'avec une couverture médiatique à la hauteur, mes films ne seraient plus vus comme underground. Quant à la violence, c'est là quelque chose de très hypocrite. Je me suis fait traiter de tous les noms à l'époque où j'ai fait mon service militaire parce que je refusais de me servir de mon fusil. Un colonel m'avait juré que je passerais en Cour martiale. Finalement il s'est ravisé parce que ça faisait trop de paperasse. Et aujourd'hui, quand je dessine mes petits cartoons avec mon crayon, là d'un coup ça devient violent et incorrect. Qu'on m'explique... »



Réalisant un long-métrage à peu près tous les quatre ans, Bill Plympton continue à financer son mini-royaume à travers le vidéo-clip ou le sketch décalé (et reçoit en 2005 sa deuxième nomination aux Oscars). N'ayant pas forcément les mêmes priorités que les majors, il est du coup beaucoup moins sensible à l'apparente unanimité de certains discours. Ainsi, lorsque le chanteur comique Weird Al Yankovic décide de mettre en ligne gratuitement un morceau intitulé Don't download this song, pied de nez assez évident à la politique "anti-pirates" des grands groupes médiatiques, c'est tout naturellement vers Plympton qu'il se tourne pour l'illustration du clip. Dans ce dernier, l’artiste met en scène un môme de 8 ans qui commet « l'irréparable » en téléchargeant comme un beau diable des trucs sévèrement copyrightés. Aussitôt, le gouvernement lui envoie aux trousses une armée un peu plus imposante que celle chargée de capturer Ben Laden, initiant une course-poursuite sanguinaire entre le chérubin et les forces "de l'ordre". Pour autant, on ne fera pas de Bill Plympton le symbole d'une résistance politique donnée ou même d'un anarchisme déclaré. L'homme est tout d’abord (au même titre, finalement, que beaucoup d'américains) extrêmement jaloux de son indépendance. On pourrait même le voir comme une sorte de cow-boy solitaire, choisissant sa route et n’ayant aucune envie qu'on lui dise où il peut faire brouter son cheval. Le système de production et les genres cinématographiques qu'il affectionne sont avant tout les garants de cette liberté chérie. « Je veux continuer à travailler dans le fantastique et le surréalisme, à la manière du français Roland Topor que j'admire plus que tout. » Et à n’en pas douter, Topor lui-même aurait approuvé le jusqu’au-boutisme du poético-muet Des Idiots et des anges ainsi que sa très évidente liberté de ton ; une liberté que Plympton a chèrement et drolatiquement défendue toute sa vie.

Propos recueillis par Rafik Djoumi

Le site de l’auteur : plymptoons.com
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