Par Christophe Lemaire - publié le 25 septembre 2006 à 10h00 ,
MAJ le 24 septembre 2009 à 18h10 - 2 commentaire(s)
Dans les années 70, le cinéma fantastique espagnol connaissait son âge d’or avec des films de dingos. On y trouvait des squelettes revêtus de robe de bure et galopant au ralenti dans la lande (La Révolte des morts vivants d’Amando De Ossorio), un loup-garou baveux affrontant le yéti au sommet de l’Himalaya dans un face à face digne d’un combat de catch décadent (Dans les griffes du loup-garou de Miguel Iglesias) ou encore un bossu grimaçant se baladant dans les égouts avec un cadavre ligoté sur son dos (Le Bossu de la morgue de Javier Aguirre). Sans compter les séries Z délirantes de Jésus Franco qui, à coups de zooms intempestifs et de flous soi-disant artistiques, s’amusait à revisiter les grands monstres du genre dans des films qui offusquèrent les puristes du cinéma fantastique élégant (genre Dracula prisonnier de Frankenstein).



Parmi tous ces metteurs en scène voués corps et âme au cinéma de genre, un gars très sympathique : Juan Piquer Simon. Né à Valence en 1935, Juan Piquer Simon réalise des courts-métrages et des publicités durant une grosse poignée d’années avant de se lancer dans le long-métrage à l’age de 41 ans avec Le Continent fantastique alias Viaje al Centro de la terra. Une nouvelle adaptation, 17 ans après le chef-d’oeuvre d’Henry Levin, du Voyage au centre de la terre de Jules Vernes. A la différence que Juan Piquer n’a pas ici (et n’aura jamais dans ses films futurs) un gros budget à l’américaine. S’il suit presque à la ligne les pages du roman, il se permet au passage de rajouter quelques apartés hilarants dont une sorte d’ersatz de King Kong joué par un figurant revêtu d’un costume de carnaval et quelques zombies vaguement défraîchis qui errent dans une grotte en carton-pâte. Mais le jeu outrancier des acteurs, les maquettes pourries et l’explosion finale du volcan (qui n’est autre qu’un stock-shot tiré d’un vieux documentaire d’Haroun Tazief) donnent à l’ensemble une forme de poésie naïve qui deviendra la marque de fabrique de Juan Piquer.

Deux ans plus tard, grâce au succès mondial du Superman de Richard Donner, il réalise ce qui deviendra à la fois son plus mauvais film et – par là même – son plus drôle : Supersonic Man. Un super héros super ringue et au look super naze (collant rouge et cape noire) qui tente de contrer un savant fou détenteur d’une formule de super carburant. Supersonic Man échappe donc à une meute de requins en plastique, soulève un rouleau compresseur d’une main, lutte contre un robot idiot dont les bras crachent des flammes grattées sur la pellicule et vole dans les airs dans des transparences méga-foireuses et avec l’élégance élastique d’une Jackie Sardou en fin de vie. Summum du film : lorsque Supersonic Man (joué par Michael Coby qui essaiera de se faire passer pour Terence Hill dans des sous Trinita gravissimes tournés à la fin des années 70), transforme à l’aide d’un rayon laser le pistolet d’un méchant en … banane. L’hallu !



En 1981, Juan Piquer revient à une nouvelle adaptation de Jules Vernes avec Le Mystère de l’île aux monstres, petit film d’aventures à base d’or planqué, de brigands fielleux, de monstres caoutchouteux, de cannibales sympas et d’un professeur de savoir-vivre qui donne des leçons de maintien à un chimpanzé. Sans compter quelques gags assez étranges dont un avec une mitrailleuse qui propulse … des bananes (encore !). Cette fois, Juan Piquer s’offre un casting de mini luxe avec la présence de deux grands acteurs : Peter Cushing (bien connu des amateurs du cinéma fantastique anglo-saxon. Son rôle étant destiné à l’origine à … James Stewart !) , et Terence Stamp, grande star du cinéma britannique période sixties/seventies. Le film débarquera d’ailleurs à Paris le 9 février 1983 dans une salle de quartier en double programme avec un Kung-fu de série Z. En 1982, Juan Piquer réalise sa troisième adaptation Jules Vernes-esque : Les Diables de la mer. Destinée aux moins de quinze ans, cette production sortie d’un autre temps se focalise sur un trésor caché, des pirates et des enfants épris d’aventures. La même année, Juan Piquer réalise son film le plus culte et le plus vendu dans le monde : Pieces. Une série Z d’horreur déjantée où un directeur d’université démembre de jolies étudiantes à coups de tronçonneuse. D’où le titre français accrocheur : Le Sadique à la tronçonneuse. Selon le réalisateur lui-même, Pieces serait le film le plus gore jamais tourné en Espagne et a ramassé 720 000 dollars lors de ses quinze premiers jours d’exploitation au pays de Mickey.


En 1983, Piquer met en boîte Los Nuevos extraterrestres qui n’est jamais sorti en France. Selon ses dires, le film devait être rempli d’extraterrestres agressifs. Mais comme E.T venait de faire le carton que l’on sait dans le monde, ses producteurs l’ont obligé à revoir sa copie au dernier moment pour en faire un film tout public avec un extra-terrestre cool et sympatoche. Résultat : record de vente du film … mais en vidéo … et en Allemagne ! En 1988, Juan Piquer tourne son deuxième gros gore : Slugs. Au programme, des limaces cannibales qui s’infiltrent dans tous les orifices « corrects » de leurs victimes. A savoir le nez et la bouche … mais pas l’anus ! Tiré d’un roman paru en France dans la défunte collection « gore » et sorti en France en DVD sous le titre Mutations, le film, bien que toujours fauché, est relativement craspec et reste donc très fidèle à sa tagline : « Elles vont s’introduire en vous pour vous dévorer de l’intérieur ». Piquer reconnaîtra plus tard que s’il avait été fidèle au mot près au roman original, son film aurait été classé X aux Etats-Unis pour violence aggravée.



En 1990, alors que le cinéma fantastique espagnol n’existe quasiment plus, Juan Piquer continue vaille que vaille à tourner et trouve des capitaux américains pour son The Rift (alias L’Abîme, titre français lors de sa diffusion sur les chaînes câblées). Cette fois, le Piquer te pompe vaguement le Abyss de James Cameron avec cette histoire de techniciens d’un submersible qui sont confrontés à des créatures sorties d’une faille sous-marine. Une fois de plus, l’esprit Jules Vernes est là même si les moyens sont absents. A l’époque où le numérique commence à poindre dans le cinéma américain, Piquer Simon tourne toujours ses effets « à la Georges Méliès » et arrive à donner une patine kitch et nostalgique à son film. Et c’est la même année qu’il réalise Cthulhu Mansion (Magie noire, titre de la vidéocassette française), banale histoire de maison hantée qui tente de lorgner vers Lovecraft. Mais là, le charme n’agit plus. Surtout quand Piquer s’amuse à piller Shining (une machine à écrire qui tape le même mot), Evil Dead (des lierres qui prennent vie pour attraper leurs victimes) et Carrie (des couteaux qui voltigent dans les airs). En 1999, Piquer réalise un dernier film (Manoa, la ciudad de oro) dont on ne sait absolument rien si ce n’est que ce serait une bonne petite série B d’aventures à l’ancienne.



Il y a sept ans, au festival du film fantastique de San Sebastian, Juan Piquer Simon se confiait à l’auteur de ces lignes avec une certaine bonhomie teintée de nostalgie : « J’ai manqué de peu de réaliser deux suites de films cultes pour le compte de Dino De Laurentis : Orca et Barbarella. Mais aujourd’hui, il est très difficile de réaliser des films à grand spectacle et à effets spéciaux en Espagne. Tous les effets se font aujourd’hui par ordinateur et moi je suis plutôt resté branché Ray Harryhausen et Georges Méliès ». Juan Piquer Simon, grand réalisateur de film bis devant l’éternel, est désormais un cinéaste d’un autre temps…
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