C’est parce qu’il se savait bien plus laid qu’un Pitbull vitriolé que Daniel Emilfork a décidé très jeune qu’il aurait le monde à ses pieds. Grâce à son visage étrange, mixe presque parfait entre le Nosferatu de Murnau et l’extra-terrestre de Roswell, Daniel Emilfork aura réussi à mener une carrière hors norme dans le septième art.
Né en 1924 au Chili d’une famille d’émigrés russes, il coule des jours tranquilles comme prof d’anglais jusqu’à 25 ans, âge où il décide ("sur un coup de pulsion" dit-il), de devenir comédien. Il quitte le Chili pour la France, suit des cours de théâtre, joue quelques pièces et devient, au milieu des années 50, un stakhanoviste réputé des planches. C’est en 1955 qu’Emilfork débute au cinéma dans le rôle d’un professeur de piano aux côtés d’une Brigitte Bardot toute jeunette dans
Futures vedettes, petite comédie popu dirigée par Marc Allégret. Mais Emilfork est tellement paumé sur le plateau que le premier jour de tournage, il donne ses répliques dos à la caméra !
Toujours très demandé au théâtre et à la télévision (il jouera dans près de 400 émissions au cours de sa carrière) le comédien a pourtant du mal à s’imposer sur les grands écrans. De courtes figurations même pas créditées au générique (
Frou-Frou d’Augusto Genina,
Sait-on jamais de Roger Vadim,
Maigret tend un piège de jean Delannoy,
Une Parisienne de Michel Boisrond avec encore Brigitte Bardot), à de très courts rôles (un tueur dans
Le Bal des espions de Michel Clément, un valet dans
Sans famille d’André Michel, un freaks qui rode auprès de Quasimodo/Anthony Quinn dans
Notre Dame de Paris de Jean Delannoy…), Emilfork n’arrive pas à s’imposer à cause, sans doute, de son physique de ghoule sorti droit des enfers. Mais quelques cinéphiles commencent à repérer son crâne d’œuf à la Kojak et ses oreilles décollées à la Michel Constantin dans l’excellent
Les Espions d’Henri Georges Clouzot (1957) où il se fond parfaitement dans l’ambiance paranoïaque du film.
Les années 60 arrivant à grands pas, Emilfork est de plus en plus demandé par les cinéastes pour son physique inquiétant. Que ce soit dans des comédies faciles (comme
Les Bricoleurs de Jean Girault où il joue un majordome stylé prénommé Igor faisant face aux pitreries de Darry Cowl et de Francis Blanche) ou des films d’aventure populaires (comme
OSS 117 se déchaîne d’André Hunnebelle où il joue un espion qui met au point un système de détection de sous-marins atomiques). Petit à petit, Emilfork impose son faciès hors norme dans le cinéma français des années 60. On le voit ainsi en clochard édenté à qui l’on fait l’obole d’un dentier dans l’obscur
L’Or du duc de Jacques Baratier, ou encore en anarchiste russe poseur de bombes dans
Lady L de Peter Ustinov.
Mais en 1967, Daniel Emilfork, qui pensait certainement jouer les utilités toute sa vie, obtient enfin un premier rôle dans un film totalement oublié de la terre entière :
L’Inconnu de Shandigor de Jean-Louis Roy. Dans ce film d’espionnage suisse à l’esprit BD présenté à Cannes en 1967. Emilfork interprète Herbert Von Krantz, savant atomiste inventeur d’un désamorceur de bombes nucléaires. Emilfork, selon les écrits de certains critiques de l’époque, serait démentiel en savant schizophrène entouré d’une galerie de personnages hauts en couleurs dont Serge Gainsbourg dans le rôle étrange du "chef des chauves". Quatre ans plus tard, après être retourné aux seconds rôles, Emilfork obtient un autre rôle important dans un film d’épouvante belge resté culte auprès des amateurs de cinéma fantastique Z :
Au service du diable de Jean Brismee connu aussi sous les titres respectifs de
La Nuit des pétrifiés, Pétrification, Succubus, La Plus longue nuit du diable, et
Le Château du vice. Rien que ça ! L’acteur, revêtu d’une inquiétante robe de bure, y joue carrément le diable ! Un Satan flippant et suave qui guide des voyageurs vers un étrange château où ils seront livrés à des succubes sexy ! Le film (supervisé par André Hunnebelle, le réalisateur des
Fantômas avec De Funès !), un nanar plutôt sympathique, vaut surtout le coup d’oeil pour le jeu volontairement outré de Daniel Emilfork considéré par un éminent critique de cinéma à l’époque comme étant "le physique le plus hallucinant du cinéma français".
C’est en 1974 qu’Emilfork devient vraiment populaire dans toute la France grâce au feuilleton
Chéri-Bibi (adapté du célèbre roman de Gaston Leroux) dont les épisodes sont diffusés chaque soir du 16 décembre 1974 au 18 février 1975 sur la première chaîne. Face au forçat musclé Chéri-Bibi, Emilfork est hallucinant dans la peau du "Kanak" un sculpteur de chair humaine. Son jeu y est si terrifiant que tous les enfants de France feront des cauchemars "Emilforkien" où l’acteur, tel un futur Freddy Krueger, viendra hanter leurs rêves. De plus en plus lassé de ne jouer que des méchants, Emilfork retourne vers le théâtre au milieu des années 70 non sans avoir joué un bossu charismatique dans le
Casanova de Fellini. Le célèbre réalisateur était d’ailleurs tellement content de son jeu étrange qu’il proposera à l’acteur de jouer dans son
La Voce de la Luna avant de redonner le rôle… au fantaisiste Sim !
Les années 80 se pointant à grands pas, Emilfork est de moins en moins demandé. On l’aperçoit néanmoins au détour d’un plan ou d’une séquence dans de grosses productions comme le péplum potache de Jean Yanne
Deux heures moins le quart avant Jésus Christ ou encore
Pirates, le film foiré de Roman Polanski. Mais Caro et Jeunet, fans de l’acteur, réussissent à l’imposer dans leur magnifique
La Cité des enfants perdus. Emilfork retrouve donc un semblant de notoriété dans le métier avec ce rôle de super-méchant capturant des enfants pour leur voler leurs rêves. Mais l’acteur, rebelle de nature et complètement cintré dans sa tête, se met à refuser les propositions les unes après les autres. Son "revival" semble l’énerver comme il en témoigne dans une interview accordée au
Nouvel Observateur : "Ce monde où la politesse arrive avec le succès est un monde d’archi-merde".
Réputé difficile sur les plateaux de tournage, et totalement excentrique d’esprit, Daniel Emilfork n’apparaît presque plus ni sur les grands, ni sur les petits écrans et finit sa vie chichement tout en accordant de rares entretiens pour parler de sa vie, et, surtout, de son physique décalé à sa façon : "Je suis boiteux, sourd et chauve … mais j’ai de très belles mains !".
Daniel Emilfork est décédé le 17 octobre 2006 à 82 ans.