Patrice Leconte n’est certes pas le plus grand réalisateur au monde, mais c’est en tout cas un des plus lucide. Après sa diatribe (en partie justifiée) contre le métier de critique dans une célèbre lettre envoyée il y a sept ans aux cinéastes membres de l’ARP, voilà qu’il soulève aujourd’hui un nouveau lièvre. Pendant le festival de Toronto, le metteur en scène a fait savoir qu’il allait… arrêter le cinéma.
Pas sur la bouche, d'Alain ResnaisAir connu (voir Luc Besson). Seulement là où Leconte est intéressant c’est qu’il prétend vouloir stopper sa carrière par peur… de faire de la merde. Ce en quoi il n’a pas tout à fait tort. Car passé un certain âge, dit-il, certains réalisateurs devraient arrêter de tourner. Comme l’homme est poli, il ne parle pas de confrères devenus des grabataires de la caméra, mais prend plutôt de rares contre-exemples de vieux cinéastes ayant encore la pêche la soixantaine passée. En l’occurrence John Huston (mort depuis) et Alain Resnais. Mais, même là, soyons honnêtes : est-ce que les derniers films d’Alain Resnais ne sentent franchement pas la naphtaline ? Malgré toute l’admiration que l’on peut porter à cet immense metteur en scène,
On connaît la chanson et
Pas sur la bouche sont très loin du modernisme (à l’époque) de
L’Année dernière à Marienbad (1961) ou même de son étonnant
Je t’aime, je t’aime (1968) qui, mine de rien, proposait un concept original de science-fiction à la française.
L'Ivresse du pouvoir, de Claude ChabrolMais Resnais n’est pas le seul à avoir perdu de sa superbe. D’autres réalisateurs continuent d’être défendus par la critique ou par leurs fans, non pas pour ce qu’ils font mais pour ce qu’ils ont été. Claude Chabrol (76 ans) par exemple. Parce qu’il est sympathique, cinéphage, drôle, érudit et que personne n’ose l’attaquer à cause de ces quatre adjectifs, il a eu droit à une critique quasi dithyrambique sur son avant-dernier film (
L’Ivresse du pouvoir) qui, pourtant, est totalement consternant au niveau de la réalisation. Seul un critique de
Première a osé mettre les pieds dans le plat en avouant la vérité en une phrase lapidaire : "
Si le film était un plat, il ressemblerait à du colin bouilli, servi froid et accompagné d’endives à l’eau". C’est certes méchant (Leconte aurait déjà fait un procès !) mais pas si loin de la vérité que ça. Chabrol est malin et peut probablement justifier n’importe quel plan de son film genre : "
Voyez, là, c’est un exercice de style Hitchcockien". Pourtant si on regarde de plus près, d’exercice de style Hitchcockien, point il n’y a. Par contre, de la paresse à filmer, oui ! Dans un making of de son film en cours (
La Fille coupée en deux) passé récemment sur le câble, l’acteur François Berléand avouait que Chabrol ne venait même plus aux repérages : il découvre, le jour même du tournage, les décors que lui a trouvés son assistante et improvise les placements de caméra sur place ! Ce qui peut être une façon de travailler… si c’est pour faire de bons films !
Et c’est pareil pour toute une pléthore d’autres metteurs en scène autrefois réputés. Comme Dario Argento (66 ans) qui - là tout le monde est d’accord (même sa fille Asia dans une interview accordée à
Première) - a fait dernièrement les deux pires films de sa vie avec
Do You Like Hithcock ? et
The Card Player. Où est donc l’homme de
Suspiria et des
Frissons de l’angoisse, les deux plus grands chefs d’oeuvre du cinéma de genre italien des années 70 ? Même ses fans les plus endurcis craignent déjà son
Mother of Tears dont le tournage commence ce mois ci et qui est censé clore avec hargne sa fameuse trilogie des "Trois Mères".
The Card Player, de Dario ArgentoIdem pour Brian De Palma (66 ans) dont le dernier et authentique bon film reste
Mission impossible. C’était il y a dix ans. Avec l’invraisemblable
Femme fatale (où, pourtant, il avait les coudées franches et le budget nécessaire), le réalisateur de
Phantom of The Paradise semble péter les plombs à coups d’auto-citations mal placées, de plans-séquences décadents et d’invraisemblances scénaristiques absurdes. Mais, à choisir, mieux vaut rigoler à gorge déployée devant son
Femme fatale, que de s’ennuyer sèchement devant son cafardeux
Dahlia noir qui ne retranscrit ni la folie psychologique, ni la violence outrée, ni l’ambiance glauque du roman original de James Ellroy. De Palma, l’homme qui réalisait des films remplis d’adrénaline (
Phantom of the Paradise, Blow Out, Sisters) serait-il donc maintenant devenu un cinéaste pré-grabataire ?
Le Dahlia Noir, de Brian De PalmaMême John Carpenter (seulement 58 ans), l’homme qui a réinventé le cinéma d’action avec
Assaut et le film d’horreur avec
Halloween a eu bien du mal à nous faire croire à ses extra peinturlurés comme des chanteurs ringards d’Heavy Metal dans son raté
Ghost of Mars. Une série B (gros budget quand même) de science-fiction en partie gâchée par un parti pris de mise en scène débile avec sa série de fondus enchaînés casés, Dieu sait pourquoi, en plein milieu de séquences d’action.
Carpenter, De Palma, Argento, Chabrol, Resnais sont donc quelques exemples de cinéastes qui - même si on pense du bien de leurs derniers films (on a le droit) - n’ont jamais réussi à retrouver l’énergie et l’inventivité de leurs débuts. Seul quelques rares autres arrivent à tenir encore le choc. Comme Paul Verhoeven (68 ans !!!) qui, en vieillissant, arrive à faire un cinéma encore plus speed, plus politisé, plus contestataire, et, techniquement, de plus en plus efficace. Voir l’incontournable
Starship Troopers… Alors ? Alors quand Patrice Leconte dit qu’il veut arrêter de tourner (mais dans trois films ! Pas fou le gars !!) pour faire une sortie digne, il a quelque part raison. Car le constat est, à quelques exceptions près donc, évident : plus tu t’approches de la mort, plus tu filmes mal. Ce qui, au fond, n’est pas si grave que ça : c’est juste une loi de la nature qu’il faut savoir accepter. Idem d’ailleurs pour la plupart des autres corps de métier. Dont journaliste de cinéma. "
La preuve avec ce papier !" diront certains qui n’auront peut-être pas tout à fait tort non plus…