Les chaussons rouges (1948)
Brian de Palma s'était déjà inspiré des Chaussons Rouges pour Phantom of the Paradise en trouvant dans le ballet, une métaphore de toutes les œuvres artistiques. Il faut dire que la splendeur vénéneuse du film est inoubliable. Le film s'appuie sur la fiction pour montrer que la dévotion à l'art est exclusive et donc incompatible avec l'amour humain. Jack Cardiff s'était imposé comme directeur de la photo à la fin des années 40 grâce à sa maîtrise du technicolor, un procédé très complexe qui pouvait donner des résultats absolument magiques, comme en témoignent d'autres Michael Powell comme Colonel Blimp ou Le Narcisse noir. Aussi incroyable que cela puisse paraître, Darren Aronofsky n'a découvert le film que pendant le tournage de Black Swan.
Repulsion (1965)
A la manière de Black Swan, Répulsion est un film d'appartement où l'héroïne (Catherine Deneuve en manucure dans un salon de beauté rongée par la solitude) est agressée chez elle par des hommes. Au-delà de ce que la situation sous-entend (la peur du sexe), Polanski pose une question de cinéma : comment faire évoluer un enjeu dramatique dans un appartement ? A force de donner peu d'explications tangibles et de privilégier les sensations, il renvoie à l'illogisme de La Métamorphose de Kafka. Pour amplifier la descente aux enfers psychotique, il utilise le grand angle. Les murs et les parois sont conçus de façon à pouvoir s'allonger à volonté, augmentant ou réduisant l'espace facilement pour créer, de toute pièce, ce qui se cache dans un cerveau angoissé. La simple description de l'appartement rempli de cadavres et d'animaux en décomposition, entre les murs qui se fissurent et les mains qui sortent des cloisons pour tenter d'attraper la femme isolée, suffit à générer une atmosphère glauque.
Phantom of the paradise (1974) / Carrie (1976)
Le maniérisme des premiers De Palma (ralentis, accélérés, split-screen, multi-angles) a toujours hanté son cinéma, assurant qu'il est possible d'explorer toutes les possibilités du filmage et du montage. Dans Black Swan, il n'est pas interdit de penser à Carrie (rivalités féminines, conflit mère-fille), Soeurs de sang (schizophrenie, fusion inéluctable de deux personnages féminins) et, évidemment, au premier clip de l'histoire du cinéma : Phantom of the Paradise (on ne s'appelle pas Swan par hasard), dont Aronofsky a littéralement repris la conclusion éblouissante.
Le locataire (1976)
Dans Le Locataire, le casting est un reflet de la schizophrénie de Roman Polanski qui au cours de sa carrière n'a jamais su s'il devait se considérer comme polonais, français ou américain. On y retrouve des seconds couteaux célèbres (Bernard Fresson, Claude Piéplu, Rufus), une partie de l'équipe du Splendid (Michel Blanc, Josiane Balasko, Gérard Jugnot) et des électrons libres (Isabelle Adjani, Shelley Winters, Eva Ionesco). Roman Polanski s'octroie le rôle principal de Trelkovsky, un employé de bureau qui emménage dans un appartement ayant appartenu à une certaine Simone Choule. Étranger, il n'arrive pas à s'adapter au mode de vie parisien : il a peur de déranger les voisins (les collègues de bureau qui débarquent chez lui), d'être agressé (le mec éméché dans le bar), d'être manipulé (les marchands de tabac), d'être surveillé (la momie dans l'immeuble d'en face). Incapable de faire corps avec une ville aussi anonyme que monstrueuse, Trelkovsky devient impuissant à force de frustration et ne peut répondre aux avances de Stella (Isabelle Adjani), une parisienne branchée qu'il rend ambiguë. A force de retarder le passage à l'acte, le personnage perd sa virilité, son identité et voit son corps possédé par le fantôme de l'ancienne locataire. Plus le film avance, plus Trelkovski reste figé dans son appartement Icarien pour échapper au monde extérieur. Le spectateur entre dans sa tête au point de ne plus pouvoir supporter ses hallucinations (la cour de la résidence transformée en théâtre de l'absurde où l'on retrouve tous ceux qu'il a tentés de séduire). Avant de revenir au début d'un cercle infernal. Oscillant entre la trivialité bouffonne et l'angoisse intérieure, l'architecture de ce film est inconfortable. Elle reste l'une des influences les plus manifestes de Black Swan.
Suspiria (1977)
Suspiria est un conte de fées. Avec tout ce que cela implique de violence, de cruauté et d'implications psychanalytiques sous-jacentes. Hansel et Gretel risquant d'être dévorés par la sorcière pour avoir cédé à leurs envies, le Petit Poucet sacrifiant des inconnus pour sauver les siens, le Petit Chaperon Rouge mangée vivante par le loup qui la fascinait, Alice au Pays des Merveilles traversant le miroir de ses fantasmes. L'incompréhension d'un être pur face aux codes viciés d'une société fermée basée sur la vampirisation (image hautement évocatrice du verre de vin) est le moteur de tous les effets de terreur mis en œuvre par Argento. Le film est désormais un labyrinthe ou nous errons aux côtés d'un personnage luttant pour trouver la sortie de ce cauchemar gigogne. Fan du film, Aronofsky s'en est inspiré pour montrer les rêves affreux d'une petite fille trop sage.
La mouche (1986)
Pendant le tournage, Aronofsky a évoqué La Mouche de David Cronenberg pour la transformation physique. Le héros travaille sur la téléportation et, victime de son invention, se transforme en mouche humaine. Ne se contentant pas de réaliser un remake dépoussiéré du premier La mouche, David Cronenberg se l'approprie complètement. On y retrouve ainsi tous les thèmes chers au réalisateur : la métamorphose, la maladie, l'obsession du corps et de la chair. Avec une unité de lieu (tout ou presque se situe dans le laboratoire) et d'action (la dégénérescence du scientifique), le film se rapproche formellement du théâtre et l'on ne peut s'empêcher encore une fois de penser à La métamorphose de Kafka. C'est à travers sa décrépitude physique que le personnage principal dévoile son humanité.
La double vie de Véronique (1991)
Weronika et Véronique ne se connaissent pas et pourtant, elles sont nées le même jour : l'une en Pologne ; l'autre en France. Physiquement, elles se ressemblent comme deux gouttes d'eau mais singulièrement, elles n'appartiennent pas à la même famille. Elles aiment toutes deux le chant et possèdent une déformation cardiaque congénitale. Un jour, elles se croisent à Cracovie : l'une voit l'autre qui ne la voit pas mais la photographie. Chacune possède l'irrationnelle intuition qu'elle n'est pas seule, que l'autre existe quelque part. Deux histoires en une : la face claire correspond à l'amour et la face sombre, à la peur qui doit mettre à l'épreuve et donc tester tout ce qui est positif. D'un point de vue fantastique, cette ambivalence souligne l'existence de deux mondes parallèles, l'un tangible, l'autre pas. Ce chef-d'oeuvre absolu évoque Au coeur des ténèbres, de Joseph Conrad (des anges guident chacun sur le seul chemin qui lui est destiné). Symboliquement, si Véronique choisit une autre voie, les anges ne seront pas là. La double vie de Véronique part à la découverte des mystères de la vie. C'est surtout le film-charnière de Kieslowski entre la Pologne (celle du Décalogue) et l'Europe, avant Trois Couleurs Bleu-Blanc-Rouge. Irène Jacob en est l'âme charnelle, sensuelle et généreuse. Elle obtint un prix d'interprétation féminine au festival de Cannes en 1991 pour sa double-interprétation et devint l'héroïne immortelle de ce requiem construit comme un ballet symphonique. Au moins aussi inoubliable que celle de Tchaikovsky dans Black Swan, la musique de Zbigniew Preisner est la plus belle définition que l'on puisse donner de la mélancolie. En l'écoutant, on ressent la joie d'être triste.
Showgirls (1995)
Nomi, surgie de nulle part, arrive à Vegas pour réaliser son rêve : devenir danseuse. Modestement, elle débute dans une boite de strip-tease. Elle est dotée d'un réel talent et ne souffre d'aucune pudeur. Elle se retrouve rapidement plongée au coeur des grands shows. Parviendra-t-elle à garder son âme ? Comme Showgirls de Verhoeven - dont le second degré a été incompris, Black Swan relate la rivalité féroce entre deux jeunes femmes pour décrocher le rôle principal d'un show. La différence, c'est que nous ne sommes pas à Las Vegas et qu'il s'agit moins d'une fable cynique sur l'arrivisme.
Perfect Blue (1998)
A l'époque, Katsuhiro Otomo propose à Satoshi Kon de passer à la réalisation avec un projet destiné au marché de la vidéo : Perfect Blue, l'adaptation d'un roman de Yoshizaku Takeuchi. Excité par le défi, il accepte et retravaille avec le scénariste Sadayuki Murai le matériau de base en conservant trois éléments clés imposés par la production («idole», «horreur», «stalker»). Autrement, il a les coudées franches et c'est cette liberté totale qui lui permet de transposer le thriller voyeuriste dans le cadre d'un film d'animation, comme un mélange animé de Lynch, De Palma et de giallo, et d'expérimenter à loisir en termes de narration et de montage dans un entrelacs de flash-back et de flash-forward. De jeunes cinéastes réalisent l'expression d'une telle créativité. Parmi eux, Darren Aronofsky qui ira jusqu'à reprendre des plans entiers dans Requiem For A Dream (2000). Dans Black Swan, il pousse le vice jusqu'à en faire une adaptation live.

L'histoire : Rivalités dans la troupe du New York City Ballet. Nina est prête à tout pour obtenir le rôle principal du Lac des cygnes que dirige l'ambigu Thomas. M[…]
