Par - publié le 13 mars 2006 à 04h04 ,
MAJ le 24 septembre 2009 à 17h49 - 2 commentaire(s)
Aujourd’hui, à l’affiche de Bunker Paradise dans lequel il incarne l’un des potes friqué de Jean-Paul Rouve, et bientôt de Enfermés Dehors, l’hilarante comédie cintrée d’Albert Dupontel, Bouli Lanners, formidable touche-à-tout belge, multiplie depuis belle lurette des rôles secondaires marquants dans des longs métrages qui le sont autant. Portrait d’un artiste formidable et retour sur son premier long-métrage Ultranova, trop injustement passé inaperçu.



On a mis un certain temps à identifier Bouli Lanners. Polyvalent (en sus d’être acteur et réalisateur, il est aussi peintre), il aime à changer les registres et à ne pas être étiqueté. Son vrai nom est Philippe Lanners mais son pseudo sera Bouli. Ado, il se découvre une passion pour la peinture et le cinéma. Il devient élève de l'Académie des Beaux-arts liégeoise et multiplie les expos à la fin des années 80. En parallèle, l’artiste travaille comme accessoiriste et décorateur pour la télévision belge. Première apparition au cinéma ? Toto le Héros mais les gens le connaissent lorsqu’il commence à jouer la comédie dans des sketches des Snuls (série d'émissions humoristiques créée en 1989).
Aujourd’hui, on le connaît essentiellement pour avoir joué les seconds couteaux : Atomik Circus (Poiraud bros), Un long dimanche de fiançailles (Jean-Pierre Jeunet), Quand la mer monte (Yolande Moreau), Les convoyeurs attendent (Benoît Mariage), Aaltra (Delepine & Kervern) ou encore Toto le Héros (Jaco Van Dormael). Dans le cinéma Belge actuel (en pleine effervescence), son humour froid et son regard tendre sur les bipèdes inspire, fascine, séduit des cinéastes aussi hétéroclites que Fabrice du Welz, Jean-Pierre Jeunet en passant par Albert Dupontel. A ce titre, il est mémorable dans Aaltra, prestation brève mais intense où il psalmodie dans une version yaourt le mémorable Sunny des Boney M. Mais c’est la face claire du personnage. A l’intérieur, tout semble inconsolable.



Pour ceux qui ne le connaissent pas, un seul conseil : tout son talent peut se voir (et se ressentir) dans l’excellent Ultranova, fable tragi-comique, où il y avait une vraie compassion et un vrai amour pour l’être humain dans des zones sinistrées. C’est une œuvre fragile et subtile, d’une beauté discrète, sur des étoiles paumées qui menacent à tout instant de s’éteindre. C’est aussi et surtout un film qui fait du bien. Beaucoup de bien. Sans doute parce qu’il lave le spectateur de ses préjugés et de son cynisme. D’un contexte à fortiori déprimant (avec un tel sujet, bon nombre de cinéastes auraient préféré le grand huit doloriste et la chronique mode Bruno Dumont), il parvient à faire émaner l’absurdité du quotidien pâlot de la Wallonie avec des paysages vastes et des personnages au bord de l’implosion nerveuse. Sans tomber dans les clichés.


Largué dans un bled paumé où les gens passent leur temps à porter un jugement sur les autres et finalement se tromper, Dimitri, le protagoniste (qui lui ressemble – malgré les apparences), a la vingtaine, parle avec une voix très douce, dissimule sur son apparence glaciale une sensibilité extrême et observe le monde dans lequel il vit. Il s’ennuie en même temps qu’il attend la flamme qui illuminera sa vie morne. Une étrange rumeur va pousser deux filles à s’intéresser à lui : l’une est timide et naïve ; la seconde est extravertie et directe. Aux antipodes d’une chronique mortifère où la complaisance serait reine, Lanners zigouille le pathos, fait exploser le dérisoire (est-ce que les employées du mois qui louchent peuvent pleurer ?) et vivre des personnages qui se croisent, se cherchent, se loupent mais désirent quoi qu’il en soit changer les lignes de leurs mains (et donc de leurs vies). Des gens qui traînent leur mélancolie et surtout attendent secrètement l’amour. Mais ils sont si discrets qu’ils peinent à dire ce qu’ils ressentent au plus profond. Par exemple, la scène où Dimitri revoit ses parents est inexplicablement poignante. Inexplicablement parce qu’il n’y a pas de mots pour décrire ce qui se trame dans leurs regards tantôt joyeux, tantôt tristes, toujours expressifs. Inexplicablement aussi parce que tout le monde s’y retrouve un peu. Toute la réussite du film réside justement dans ces petits riens qui font les grands touts.



L'émotion d’Ultranova naît du rapport que le spectateur établit entre ce qu'il imagine (ce qui aurait pu se passer) et ce qu'il a vu (les relations manquées, les mots non dits). Mais le trait n’est jamais forcé, encore moins condescendant. Pas de niaiserie ni de trip poétoc, juste un météorite venu d’on ne sait où qui sonne juste et profond. On a presque l’impression de retrouver le spleen existentiel qui anime les films de l'immense Béla Tarr (Damnation), en plus accessible mais en tout aussi beau. Avec des personnages qui s’emmerdent et peinent à donner un sens à leur vie. Plaie d’amour n’est pas mortelle ? Peut-être que si, justement. L’airbag qui se déclenche sans raison dans le film est un peu une bombe sur le point d’exploser. C’est la métaphore d’un monde qui manque d’amour comme de communication. Et le film, avec ses maigres moyens, redonne le goût à la vie et l’envie d’aimer. Du sacré cinéma qui émeut aux larmes, ne cherche pas à en foutre plein la vue et fait ainsi naître une émotion aussi viscérale que sincère. Derrière tout ça, un artiste, un vrai, qui brille à chacune de ses prestations filmiques (devant ou derrière la caméra).



Dans Bunker Paradise (le 15 mars prochain au cinéma), il se montre aussi prévenant qu’ambigu, secret que tourmenté, indécis que lâche, violent que manipulateur. Bref, Bouli passe par tous les registres émotionnels et contribue à mettre le spectateur mal à l’aise. Même lorsqu’il n’est qu’au second plan, on ne voit que lui. Il est l’une des principales qualités de cette comédie noire et bancale qui en dépit d’une certaine gratuité dans son jeu de massacres et de quelques parallélismes superflus possède un ton et une originalité qui confirment incidemment la vigueur d’un cinéma belge qui n’a pas envie de ressembler à de la sinistrose en bobine, encore moins du Dardenne bros bis. Que l’on aime ou non, la démarche mérite d’être considérée. Mais une chose sur laquelle tout le monde sera d’accord, c’est Bouli Lanners dont la suprême discrétion est à la hauteur de son talent immense et encore trop mésestimé…
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