En quelques années, l'acteur britannique Sacha Baron Cohen s'est imposé sur la scène comique internationale comme l'un de ses représentants les plus talentueux, ne reculant devant rien pour faire rire son public. Une jouissive propension à l'énormité et à la provocation que l'on ne se serait pas forcément attendu à retrouver chez le jeune garçon studieux qu'il était, fortement impliqué dans la religion juive qui est la sienne. Pourtant, alors qu'il est à l'université, il rejoint le mouvement de jeunesse sioniste de gauche Habonim Dror et participe à leur atelier théâtre, attrapant pour de bon le virus de la comédie.
Les années 90 le verront ainsi aller d'une activité à l'autre en attendant de faire son trou dans le monde du spectacle et, après avoir ébauché en 1995 une première version du reporter kazakh
Borat (qui s'appelait à l'époque Carrique et était Albanais), c'est finalement le personnage de
Ali G qui va le tirer de l'anonymat. Première apparition en 1998 avant d'avoir sa propre émission en 2000, le fameux
Da Ali G Show. Très vite, ses fausses interviews de vraies célébrités le font donc remarquer du grand public -qui adore retrouver sa galerie de personnages excentriques- et on commence à le voir de plus en plus, comme par exemple dans le clip de
Madonna pour sa chanson
Music. Le gangsta blanc Ali G devient ainsi une star, et dès 2002 il fait ses débuts sur grand écran dans une comédie sous la ceinture qui prend un malin plaisir à détruire toutes les institutions britanniques. Du grand art.
Mais la véritable consécration, c'est bien sûr en 2006 avec
Borat que Cohen va la rencontrer. Précédé d'un parfum de scandale avec l'Etat du Kazakhstan lui faisant un procès pour des raisons douteuses (officiellement, ce serait pour une histoire de nom de domaine d'un site internet... officieusement, on peut penser que l'image qu'il donne du pays a dû énerver ses dirigeants), le film sort sur les écrans et rencontre alors un énorme succès à travers le monde, récoltant plus de 260 millions de dollars. Mais surtout, les "leçons culturelles" du reporter kazakh s'imposent immédiatement comme un film culte, son humour absurde et outrancier se permettant en plus de poser un regard mordant et cynique sur le modèle hégémonique américain, mettant d'autant mieux en avant ses errements.
Et c'est là la véritable force de
Borat, le réalisateur Larry Charles et sa star faisant prendre à leur film la forme d'un véritable documentaire -outrageusement drôle mais avec un véritable discours- quand la "caméra-vérité" se contentait à l'époque d'une provocation facile et nombriliste. Enterrés donc les
Jackass et consorts, dont les vaines pitreries trouvaient là leur maître absolu, et place au provocateur "documenteur" pas si malhonnête que ça !
Sacha Baron Cohen a d'ailleurs bien senti qu'il tenait là un concept à creuser et, plus encore, qui lui permettrait de porter enfin sur grand écran le troisième de ses personnages du
Da Ali G Show, c'est à dire le présentateur gay et autrichien
Bruno. Il faut savoir en effet que, suite au succès de
Ali G, le projet suivant de Cohen devait être celui-ci mais, parce que le scénario ne convenait pas à l'acteur, son développement fut mis en stand-by. Jusqu'à
Borat, donc, et la preuve qu'une transposition plus directe de ses délires télévisés -sans céder à la fiction pure- pouvait faire recette dans les salles obscures. Et permettre en plus à ses personnages d'exister comme jamais dans le réel, avec par exemple sa façon de faire la promotion en restant à fond dans son rôle. Ce qu'a toujours cherché à faire Cohen, comme pour les libérer de ses propres limites humaines, sociales et philosophiques.
Mais alors, qui est exactement ce
Bruno ayant permis au comédien de se défouler comme jamais, au travers d'un tournage dont les premiers tours de manivelle furent lancés en 2007 ? Comme nous l'avons dit, il s'agit donc d'un présentateur autrichien homosexuel, spécialiste dans un premier temps de la mode et de son univers. Ainsi, dans l'encart
Funkytime with Bruno des premiers épisodes du
Da Ali G Show, nous avons pu le voir s'incruster dans quelques défilés de mode et interviewer créateurs et top-modèles, finissant toujours par déraper comme lorsqu'il propose à un videur une partie de jambes en l'air pour rentrer dans un salon, tout en clamant qu'il n'est pas gay. Par la suite, ses aventures l'amenèrent à se déplacer jusqu'au pays de l'oncle Sam, où son excentricité détonnait face aux paysans de l'Arkansas ou aux catcheurs californiens.
Et tel va justement être le propos avec son nouveau film, cet "exquis voyage à travers l'Amérique dans l'intérêt de mettre les mâles hétérosexuels visiblement mal à l'aise en présence d'un étranger gay vêtu d'un tee-shirt transparent" (la version longue du titre original). Retrouvant le réalisateur Larry Charles pour l'occasion, Sacha Baron Cohen va donc aller une nouvelle fois à la rencontre des Etasuniens, dans une odyssée entre le pastiche des dérives du star-system et la mise en évidence des préjugés qui peuvent salir nos sociétés.
Le film n'est ainsi pas encore sorti en salles que déjà son tournage a été émaillé de nombreux coups d'éclat, de l'irruption grotesque de
Bruno sur le podium d'un défilé de mode à Milan en passant par sa tentative de tourner une vidéo hard avec Ron Paul, membre du congrès américain et ancien candidat républicain aux présidentielles. Tout ça nous le verrons dans le film et plus encore, comme cette adoption d'un petit Africain tirant à boulets rouges sur une nouvelle manie des stars et pour laquelle, néanmoins, le comédien s'est excusé auprès de
Madonna. Hé oui, ce n'est pas parce que l'on oeuvre dans la provoc' que l'on n'a pas parfois des sursauts de conscience, quand elle ne se rappelle pas à nous par d'autres moyens. Comme cela avait alors été le cas avec
Borat, Sacha Baron Cohen est poursuivi suite au tournage de son film. La première plainte vient d'être posée, l'acteur ayant à ce qu'il semble fait tomber une dame lors d'une bousculade dans une partie de bingo, suite à quoi elle serait aujourd'hui en déambulateur (on raccourcit, mais c'est à peu près ça).
Loin d'être un mal pour le film, cela lui fait au contraire une promo supplémentaire et renforce à lui prodiguer cette indispensable aura de provocation extrême et assumée, garantie qui plus est par la bonne grosse interdiction NC-17 (interdiction formelle aux spectateurs de moins de 17 ans, soit le cran au-dessus du Rated-R) dont il a écopé auprès de la MPAA. Enfin, tout cela participe du grand bal médiatique et, parfaitement conscient de cet état de fait, Cohen en use dès qu'il en a l'occasion. L'exemple récent de son esclandre aux MTV Movie Awards, où il s'est retrouvé dans une position scabreuse avec Eminem, en est ainsi une illustration parfaite, le chanteur ayant révélé ensuite que le coup avait été prévu de longue date entre les deux hommes (pour sauver la face ?).
Que les fans se rassurent donc, Sacha Baron Cohen semble bien ne pas s'être ramolli depuis
Borat, se surpassant pour nous offrir avec
Bruno un film qui prolonge son précédent opus tout en poussant le concept encore un cran au-dessus. La provocation a encore de beaux jours devant elle, et on n'a sans aucun doute pas fini d'entendre parler du reporter autrichien gay et de son voyage en Amérique du nord. Pour patienter alors jusqu'à la sortie du film, qui se fera le
22 juillet chez nous, ou bien jusqu'au prochain scandale, refaisons-nous un petit coup l'excellente bande-annonce du film. Et en version non-censurée, ça va de soi !