Par L. Torron & JB Guégan - publié le 22 juin 2007 à 00h00 ,
MAJ le 24 septembre 2009 à 18h52 - 0 commentaire(s)
Buenos Aires 1977 s’inscrit dans une perspective historique que peu connaissent, la dictature militaire que vécut l’Argentine de 1976 à 1983. En effet pour bien saisir l’arrière-plan du film et donc prendre pleinement conscience de son impact, il faut revenir dessus et l’expliciter. Parce que le film est assez évasif quant à son contexte et que l’on n’en mesure pas de fait toute sa portée sans cela.


Le péronisme d’Evita à Isabelita, de 1946 à 1974
L’Argentine de l’après guerre se place sous l’autorité du colonel Juan Domingo Peron, sorti de prison par les syndicats argentins après qu’il ait exercé durant la guerre, la vice présidence et la fonction de Ministre de la guerre. C’est ainsi que ce dernier élu triomphalement présidera le pays du 26 février 1946 en septembre 1955, date du coup d’Etat qui le renversera. Si ces années marquèrent la naissance du péronisme, il faut aussi reconnaître les énormes torts faits au pays sous cette gouvernance à tous niveaux. Mais ce qui reste plus encore, c’est la place des femmes de ce dernier dans le souvenir et les mémoires des argentins. Tout le monde connaît Evita, notamment par le rôle joué par Madonna dans le film éponyme réalisé par Alan Parker. Première femme du président argentin, elle décéda le 26 juillet 1952 d’un cancer, marquant les esprits et conquérant les cœurs pour de longues décennies. La preuve en est que c’est justement dans le sillage de son souvenir que son mari sera rappelé à la tête du pays alors qu’il séjourne depuis vingt années dans l’Espagne de Franco. Il exercera ainsi la fonction suprême de septembre 1973 au premier juillet 1974, date de sa mort. C’est alors que sa troisième et dernière femme va lui succéder, Isabelita Péron. Vice présidente de ce dernier lors de cette présidence, elle prendra donc sa suite, droitisant son discours et se risquant à des manœuvres qui auraient dû la voir démissionner. Cependant, elle n’en fit rien et acculée, elle perdra le pouvoir suite au coup d’Etat qui placera à la tête du pays, la junte militaire de Jorge Rafael Videla pour plus de sept années. Le mouvement est alors commun à toute l’Amérique Latine qui poussée par la politique américaine, voit de sanglantes dictatures s’installer et être soutenues.


La dictature militaire de 1974 à 1983
Prenant le pouvoir dans le cadre d’affrontements insurmontables entre péronistes qui conduiront à un véritable massacre, les militaires prennent donc le pouvoir et dépose la troisième femme de Juan Peron, installant un totalitarisme de fait en Argentine. Ce dernier reposera notamment sur une répression sans merci de toute forme d’opposition, ce qu’illustre les tortures de la Villa Seré. C’est ainsi que plus de 30 000 personnes disparaîtront sans laisser la moindre trace, comme nous le montre par contrepoint Buenos Aires 1977. Et l’on ne compte pas les milliers de personnes que l’on priva de leurs droits et libertés, que l’on força à l’exil ou que l’on emprisonna sans autre motivation que l’autoritarisme le plus aveugle.


La Réorganisation Nationale
Va donc s’initier le processus dit de «Réorganisation Nationale», qui verra dès 1976, la junte militaire dissoudre l’ensemble des institutions démocratiques, pour une gouvernance unique et coupée du peuple. C’est ainsi que sera suspendue toute activité politique et que seront interdits l’ensemble des partis et des syndicats. Dans le même temps, la peine de mort sera rétablie pour toute action subversive et les peines pour activisme politique plus qu’aggravées. Et comme toute dictature ne s’entend ainsi que par une limitation et un encadrement de ses médias, censure et contrôle journalistiques deviendront une règle incontournable du nouveau jeu politique et « démocratique » argentin. Une véritable guerre contre-révolutionnaire va alors avoir lieu, entraînant avec elle, tortures, exécutions sommaires, délations mensongères et autres joyeusetés dignes des plus sombres heures de l’histoire. La répression va de fait s’intensifier et se généraliser ciblant les étudiants et les activistes politiques, les syndicalistes, les avocats ou bien encore les cadres des grandes organisations religieuses. C’est ainsi que des milliers de personnes vont être enlevées, détenues sans procès, torturées ou encore rassemblées dans des camps de concentration qui n’auront rien à envier aux pires heures du nazisme. Outre les kidnappings et les supplices, une autre atrocité va être révélée, le sort réservé aux enfants des disparus. En effet, nés en prison ou enlevés en même temps que leurs parents, nombreux sont ceux qui disparaîtront ou seront laissés à l’adoption, alors que leurs parents sont agonisants, enfermés ou encore vivants. La découverte de cette horreur donnera d’ailleurs naissance au fameux mouvement des Grands-mères de la place de Mai, élan de résistance pacifique et emblématique qui vise à la récupération de ces enfants mais aussi à récupération des corps des disparus.


Un pouvoir, plusieurs têtes
De 1976 à 1983, plusieurs militaires vont se succéder au sommet de cet Etat policier et autoritaire. Jorge Videla exercera sa triste et sordide besogne jusqu’en mars 1981, puis sera remplacé par le maréchal Roberto Viola, lui-même destitué en décembre de la même année. Ce sera enfin autour de Léopoldo Galtieri, le commandant en chef des armées de prendre les rênes du pouvoir, pouvoir qu’il détiendra presque jusqu’à la fin. C’est notamment à lui que l’on va devoir le conflit sanglant des Malouines autrement appelées Islas Malvinas en Argentine. Chapelet d’îles, perdus en plein Atlantique sur lesquelles l’Argentine a des prétentions et que la junte décidera d’annexer au risque d’affronter la puissante armée britannique. Ce conflit mettra fin à sa main mise sur les sphères du pouvoir argentin et verra le général de division Reynaldo Bignone prendre sa suite.

La Guerre des Malouines de 1982
Contestée et constatant que ses soutiens ne cessent de s’effriter malgré une victoire obtenue de haute lutte et à tous prix lors de la Coupe du Monde 1978, la junte militaire est dans l’obligation de réagir et de rassembler à nouveau les Argentins derrière elle afin de ne pas perdre le pouvoir. C’est ainsi qu’elle déclare la guerre au Royaume-Uni au sujet des îles Malouines ou Falkland Islands, ensemble d’îlots perdus en plein Atlantique accueillant une base militaire britannique. Pris au dépourvu par l'intervention immédiate du gouvernement de Margaret Tchatcher, l'armée argentine est alors et contre toute attente, rapidement défaite pour ne pas dire écrasée. L’heure est alors à la transition démocratique. Puisque n’étant plus ni légitime ni suffisamment crainte et soutenue, la caste militaire qui dirigeait le pays alors, est contrainte à la convocation d’élections le 30 octobre 1983. C’est la fin de la dictature argentine dans ses travers les plus abjects.


L’après – dictature
Comme toute plaie béante de l’histoire dans laquelle la honte dispute à la compromission, les qualificatifs réservés à de telles actions, l’Argentine va choisir de poser le voile sur cette obscure période. Ainsi, malgré la tenue en 1977 d’une réunion de la Commission argentine des droits de l'Homme à Genève qui chiffrera le nombre d’assassinats politiques (presque 2500), d’arrestations sans motivations réelles et le nombre importants de disparus, il ne se passa rien. De fait, les accusations de violation des droits de l’homme restèrent sans suite et les rares procès qui auront été tenus comme ceux des Juntes en 1986, n’auront vu aucune condamnation.
Le comble viendra néanmoins assez vite. Dés décembre 1986, une loi, celle du « Point final » va suspendre le reste des procès en cours contre les militaires pour ensuite en 1987-88, les dégager finalement de toute responsabilité avec la loi du Devoir d’obéissance due. Dès lors, Carlos Menem, le président démocratiquement élu, dans un souci bien arrangeant de pseudo réconciliation nationale va l’année suivante tout simplement franchir l’insupportable dernier pas d’une absolution générale en proclamant une amnistie totale, faisant de l’impunité le terme de cette période noire. Les choses néanmoins changent en cette année 2007 et il est plus que possible que le couvercle posé sur ce passé compromettant ne soit enfin soulevé et que les coupables soient jugés. Enfin.

Louise Torron et Jean-Baptiste Guégan

Sources :
www.herodote.net
www.wikipedia.fr
Courrier International
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