Par Nicolas Houguet - publié le 29 octobre 2009 à 00h00 ,
MAJ le 29 octobre 2009 à 22h19 - 0 commentaire(s)

"Bienvenue à Los Angeles" clame la voix off goguenarde de Danny DeVito au début de L.A. Confidential de Curtis Hanson. Et l'on voit défiler les clichés de la cité des anges, les belles plages, l'océan pacifique, le sourire immaculé des stars de Hollywood. Pourtant, bien souvent, la ville a eu une image beaucoup plus sombre au cinéma. Ainsi la Mecque du cinéma et le paradis des étoiles étalées glorieusement sur Sunset Boulevard, sera bien souvent un enfer, comme dans les romans de James Ellroy.

 


Décor de Film Noir
La ville sera d'abord la cité des polars, des sombres histoires, des femmes fatales et du Film Noir et de la désespérance. Dès Boulevard du Crépuscule de Billy Wilder en 1950, on pénètre dans l'envers du décor de l'industrie cinématographique. On dévoile -déjà- ce qui se cache derrière les paillettes. Si la ville peut être le cadre d'une belle comédie musicale comme Chantons sous la pluie, elle est surtout marquante lorsque Bogart enquête au sein d'une intrigue alambiquée et envoûtante dans Le Grand Sommeil de Howard Hawks. Il y rencontre Lauren Bacall. La ville devient alors un décor oppressant, presque une terre damnée et c'est ainsi qu'elle entre dans la légende.

 


C'est dans cette lignée que s'inscrivent naturellement Le Dahlia Noir de Brian de Palma, L.A. Confidential et L'Echange de Clint Eastwood (qui dit s'être inspiré du cadre des romans d'Ellroy). Derrière la reconstitution fastueuse, il y a le cauchemar, la tyrannie d'une ville qui ne déteste rien tant que de voir son aura glamour remise en cause, même si sa police apparaît corrompue jusqu'à l'os et a détruit quelques destins. Il faut sourire pour la une des journaux, coûte que coûte, comme Angelina Jolie que l'on force à s'exécuter alors qu'on lui a rendu un enfant qu'elle ne reconnaît pas. Il y a les rêves déçus, les héroïnes désabusées, comme le sosie de Veronica Lake (sublime Kim Basinger) ou Elizabeth Short qui connaît une mort horrible et accède à une célébrité morbide dans Le Dahlia Noir (magistralement interprétée par Mia Kirshner).


Le ville est rongée par le mal et la corruption dans Chinatown de Roman Polanski, où un privé qui n'enquête au départ que sur une affaire d'adultère, finit par découvrir une manigance de plus grande ampleur (mettant en cause le service des eaux). On est encore dans le cadre de prédilection du Film Noir. Même dans Blade Runner, transfigurée et peuplée de replicants devenus dangereux, on demeure dans une cité dominée par la nuit et le danger, presque oppressante, comme dans les romans de Dashiell Hammett.


Réalité violente
L.A est avant tout un mirage, celui des grandes lettres sur la colline de Hollywood. On y débarque pour le rêve et on découvre un monde étrange, mené par les requins, comme dans Swimming with sharks ou The Player de Robert Altman. Une jeune actrice candide qui débarque les yeux écarquillés à Hollywood se trouvera précipitée dans un monde étrange où tout est bouleversé dans Mulholland Drive de David Lynch. Car cette ville, derrière les rêves qu'elle promet et qu'elle représente, n'entraîne souvent que la perdition. C'est un piège pour les idéalistes, parfois même un cauchemar, comme Barton Fink en fait l'expérience dans le film des Frères Coen. Seul celui qui est indifférent à la frénésie et aux gloires de pacotille, comme le héros de The Big Lebowski, pourra « se la couler douce ».

 


Michael Mann, après avoir réalisé le face à face intense entre Pacino et De Niro dans Heat (et orchestré une fusillade d'anthologie), revient dans la cité des anges et ses sombres recoins dans Collateral, où Tom Cruise sème méthodiquement la mort en prenant un pauvre chauffeur de taxi en otage. Ils traversent une ville désertée de sa splendeur, presque méconnaissable et jamais montrée sous cet angle. Parfois on entre dans une boite de nuit, dans des bureaux ou dans le métro où le film trouve sa conclusion. Mann filme la froideur d'un lieu sans âme.
Los Angeles est aussi la ville dangereuse et sanglante sous l'emprise des gangs de Colors de Dennis Hopper et de Boyz in the hood de John Singleton. La mort frappe dans les quartiers pauvres, arbitraire et absurde. La police n'y est pas toujours digne de confiance comme on le voit dans Training Day ou Dark Blue. Le cinéma n'occulte pas cette réalité là. On découvre aussi des tensions raciales exacerbées dans American History X. Splendeur désenchantée
Souvent Los Angeles apparaît sans issue pour les destins qui s'y jouent. Elle est le théâtre de bien des tragédies modernes. Bien davantage que New York qui peut souvent apparaître romantique, Los Angeles est le cadre du désenchantement, des illusions brisées.
Cet aura apocalyptique se manifeste dans les films de John Carpenter, comme Los Angeles 2013. Snake Plissken évolue dans un endroit dévasté, peuplé d'une humanité interlope et souvent ridicule (comme ces gens transformés en monstres par l'abus de chirurgie esthétique). L'anarchie règne. Après le fameux « big one », la ville est devenue une île. On y parque tous les rebus de l'humanité. Carpenter met en scène au milieu des ruines, un western post-moderne, marqué par le nihilisme et l'insoumission de son héros charismatique. Invasion Los Angeles du même réalisateur avait déjà fait de la ville un cadre inquiétant. Le héros y découvrait un sombre complot extraterrestre pour soumettre l'humanité.

 


Les humains souffrent dans cette métropole tentaculaire. On approche parfois des solitudes dont les détresses se ressemblent. On le voit dans le grand film choral qu'est Short Cuts de Robert Altman, plus encore dans Magnolia de Paul Thomas Anderson. Chaque personnage vit une crise grave, destructrice même parfois, jusqu'à ce que la souffrance existentielle devienne insoutenable et se traduise par une pluie de grenouilles. On prend la mesure de cette mégapole, à échelle humaine, avec ses nombreux destins qui se croisent et influent les uns sur les autres. L.A demeure toujours le symbole des mordus de cinéma. Avec Quentin Tarantino, même le désenchantement de la ville, sa violence et sa froideur deviennent fantasmes cinéphiliques. Dès Reservoir Dogs, il se sert de cette ambiance pour y conter un huis clos et montrer des gangsters au bord de la crise de nerfs. True Romance dont il a signé le scénario, se déroule également dans cette ville fascinante et trouble (prise entre sa grande violence et son grand romantisme) pour raconter le bel amour de Clarence et d'Alabama. Dans Pulp Fiction, il montre un aspect plus impersonnel encore (dans des motels, des arrières boutiques où l'on se livre à de véritables actes de barbarie, des couloirs d'hôtel avant une tuerie). Jackie Brown prend le même cadre dans une histoire astucieuse et un hommage à la blaxploitation. La passion de cinéma de Tarantino a ré-enchanté paradoxalement la ville, en se servant de ses aspects les plus sombres. pulp_fiction_ 2 On se souvient du boniment à la fois ironique et innocent qui ouvrait et concluait Pretty Woman : « Venez à Hollywood ! Où tous vos rêves sont possibles ». Certes Los Angeles est la ville du cinéma, du grand rêve en cellulloïd, mais elle a surtout abrité pas mal de cauchemars et fournit des ambiances désespérées. Elle a une place à part. On y songe comme à la cité loqueteuse de Bukowski (telle qu'on la voit dans Factotum ou Barfly) ou encore à la L.A de Jim Morrison. On peut la voir comme le symbole du film noir ou la capitale d'un âge d'or en technicolor.


Los Angeles apparaît tour à tour violente, barbare et corrompue, tourmentée ou innocente. Ainsi on peut opter pour l'absurde et jouer avec tous les clichés que cette ville inspire, comme dans Shane Black's Kiss Kiss Bang Bang. Car au final, riche de tous ses contrastes, de ses nuances et de ses contradictions, ce lieu demeure toujours aussi fascinant.

 


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