Que se passe t-il une fois la planète dévastée par la folie des hommes ? Cette inquiétante question a souvent occupé le cinéma, donnant lieu à des oeuvres sombres, se déroulant sur des terres désolées et stériles où l'homme est ramené à son instinct de survie. Il devient traqué, obligé de se débattre dans une existence gouvernée par l'anarchie ou la violence. Cela sert de contexte au nouveau film des frères Hughes, Le Livre d'Eli (sortie le 20 janvier). Les villes sont en ruines, infestées de criminels. Un voyageur solitaire, Denzel Washington, les parcourt. Il se débat pour sauvegarder une parcelle de pureté et d'humanité (ici une jeune femme qui s'attache à son sort), pour échapper au chaos et à la loi du plus fort (imposée par le grand Gary Oldman).

Errances et terres désolées
Récemment, Viggo Mortensen a évolué dans la même désespérance errant sur La Route de John Hillcoat, protégeant son petit garçon contre les « autres », devenus anthropophages. A la nécessité de survivre et de péniblement soulager sa faim, s'ajoute celle de se souvenir d'une civilisation volatilisée, d'en traquer les vestiges. Les personnages sont en quête de ces parenthèses, veulent se réfugier dans les réminiscences d'un passé où l'on n'en était pas réduit à de telles extrémités : ce temps déjà lointain où les arbres étaient vivants et les familles heureuses.
Dans ce genre de films, il s'agit de remettre en cause le présent du spectateur, tout ce qu'il considère comme acquis.
Il s'agit de ranimer dans nos esprits la crainte fondamentale que l'on perd souvent de vue : la Terre n'est pas une corne d'abondance inépuisable et l'homme est avant tout un animal mortel. Grâce aux étendues dévastées, aux carcasses de bâtiments et aux épaves de voitures, on prend conscience de cette vérité première.
On se souvient de l'enfer mécanique et de l'errance qui nous a frappés dans Mad Max de George Miller. Une humanité désemparée et livrée à elle-même y déchaînait sa violence pour un peu d'essence au milieu d'un désert sans fin. Mel Gibson affrontait ici des bandes de voyous sans idéal, incarnant un héros dépossédé de sa famille et de tout ce qui donnait un sens à sa vie. Le personnage principal est presque toujours solitaire (ou en danger de l'être), seul face à une situation barbare et abjecte, dans un cadre aride et désespéré. Dans le même ordre d'idée, mais dans un monde cette fois submergé par l'océan, Kevin Costner errait dans Waterworld.
A l'âge d'or des films d'anticipation pessimistes, dans les années 70, Soleil vert de Richard Fleischer a marqué les esprits. Même si ce film a esthétiquement un peu vieilli, le message en demeure toujours aussi puissant. La nourriture vient à manquer, la Terre est surpeuplée et n'offre plus de ressources. La viande et les légumes sont devenus denrées rares dont seuls les vieux se souviennent encore et dont seule une élite fortunée peut encore jouir. Le citoyen moyen se nourrit du soleil vert, pastille à la composition longtemps tenue secrète. Pour contenir la démographie, les gens sont appelés à disparaître avant l'heure. Le cinéma a soulevé de manière assez spectaculaire, et pas si fantaisiste, l'urgence de développer une conscience écologique.

Villes désertes
Le spectacle des villes dont l'activité a cessé est toujours traumatisant. Le mouvement perpétuel et frénétique dans les rues est pour tous une évidence. Malgré ses défauts, le New York abandonné (et silencieux) qui fait l'ouverture de Je suis une légende avec Will Smith est saisissant. Les marques de la civilisation sont encore là (les voitures, les enseignes sur Broadway). Mais tout est immobile, sous le coup d'une menace que l'on peine d'abord à identifier. Au delà du virus qui transforme ceux qui sont contaminés en créatures terrifiantes et nocturnes, le mal est déjà là : dans les herbes folles qui poussent sur Central Park, dans les troupeaux d'animaux sauvages qui arpentent la ville, sur les routes déjà délabrées. Le malaise s'installe, et l'homme semble bien seul et les accessoires d'avant la catastrophe bien dérisoires (dans le vidéo-club déserté). Le rescapé est ramené à son impuissance première.
La vision est efficace à défaut d'être nouvelle, puisque Londres connaissait le même sort à l'ouverture du très bon 28 jours plus tard de Danny Boyle. Un jeune homme y erre, reprenant conscience dans un univers métamorphosé, comme figé dans la stupeur d'une horloge qui s'arrête. Après, il y a des zombies certes, incarnations extrêmes d'une humanité condamnée à s'autodétruire tant la sauvagerie a pris le dessus. Finalement, c'est le grand châtiment qui se joue, le fameux jugement dernier : la toute puissance et l'inconséquence des hommes qui paient pour leurs offenses et leur arrogance. L'horreur n'est finalement qu'un symptôme, la conséquence d'une société qui a sans cesse poussé ses ambitions trop loin, jusqu'à oeuvrer à sa propre perte. Et même après la première alerte, des personnages sont de nouveau malmenés et montrés sous des jours pas très glorieux dans 28 semaines plus tard de Juan Carlos Fresnadillo, suite brillante s'il en est.
L'humanité peut être profondément changée après une guerre totale comme dans Le Dernier combat de Luc Besson, où les protagonistes sont privés de langage. Il s'agit alors de reconquérir le verbe, attribut fondamental. Il y a une volonté et une dynamique communes à beaucoup de ces œuvres : aller à l'origine du mal pour le résoudre. C'est le cas de Bruce Willis dans L'Armée des douze singes de Terry Giliam, renvoyé dans le passé pour empêcher la propagation d'un mal funeste qui a incité les survivants à se réfugier sous terre. Ils vivent avec l'espoir de respirer un jour de nouveau l'air libre, repeupler ces villes envahies par la vie sauvage.

Il y a dans ces décors désolés quelque chose d'irrémédiable, de définitif qui ne peut entraîner que le cri impuissant de Charlton Heston à la fin du premier volet de La Planète des singes : « ils l'ont fait ! ». Cela laisse à penser qu'il n'y a pas de fin heureuse, ni d'espoir de rédemption pour notre espèce qui a infligé à la planète des blessures trop profondes.
Pourtant, même au milieu des ordures, sur la surface d'une Terre enveloppée dans un nuage de pollution perpétuelle, la grâce peut subsister. On le découvre avec émerveillement dans Wall-E. Ce petit robot, au milieu de la désolation, va retrouver une plante découvrir l'amour et donner l'envie de tout recommencer aux hommes impotents réfugiés dans un vaisseau spatial.
C'est peut-être là la grandeur de l'humain et son grand paradoxe : il est capable de déchaîner les catastrophes mais de s'accrocher à l'espoir, à la beauté et au rêve. C'est finalement ce que ces décors post-apocalyptiques mettent en lumière : cette aspiration pure de grandeur et de noblesse même quand tout semble perdu.
A l'affiche du Livre d'Eli, Gary Oldman réendosse son costume de méchant et passe au crible de notre rubrique Classe / Pas classe.