On vous annonçait il y a quelques semaines la possibilité d'un remake de
Face à la mort ; on vous annonce aujourd'hui une nouvelle relecture détournée de
Cannibal Holocaust, de Ruggero Deodato, magma horrifique suprêmement ambigu (simple vomitif, pour certains). Le cinéaste Italien profite de la nouvelle pour annoncer qu'il réalisera une sorte de suite.
Cela demande quelques explications.
Aucune contestation possible :
Cannibal Holocaust, de Ruggero Deodato, demeure l'un des films les plus controversés de l'histoire. La raison pour laquelle il a soulevé l'indignation par exemple en Grande-Bretagne où il fut censuré vient des actes de torture sur les animaux (les singes, les jaguars, les gorets, les tortues et même les sangsues) même si, pour sa défense, le réalisateur a assuré avoir respecté les quotas de chasse délivrés par les autorités. L'opus était scindé en deux parties malaisantes : la première montrait le professeur Monroe, anthropologue de renom, qui partait à la recherche de deux journalistes et deux caméramans de télévision ayant disparu dans la jungle Amazonienne. Volontairement étirée, elle servait à faire patienter le spectateur jusqu'à la seconde partie, celle où on voyait le fameux documentaire restant dans son intégralité. Toutes les scènes chocs du film étaient consciencieusement placées à la fin. Depuis, entre carnage cannibale et festin sanguinolent, scandales divers et engueulades cinéphiles.

Peu satisfait par un
Cannibal Holocaust 2 mercantile, réalisé en 1988 par Antonio Climati, Ruggero Deodato aurait récemment fait courir la rumeur selon laquelle il voulait donner une suite digne de son premier volet mis en boîte en 1980. L'admiration excessive de Eli Roth qui l'a invité pour faire un cameo dans
Hostel 2 (comme Takashi Miike dans le premier
Hostel) constituerait l'une des principales raisons pour lesquelles Deodato aurait souhaité repasser derrière la caméra. Analogiquement, une nouvelle plus intéressante : Jonathan Hensleigh, réalisateur de
The Punisher, a senti primo que les remake de films ultra-violents ont actuellement le vent en poupe et que secundo, cela constitue un défi d'impressionner un public de plus en plus conditionné aux images cruelles générant ainsi une absence de naïveté et un vrai cynisme. Il est désormais à l'origine d'un film :
Welcome to the Jungle, qui revisite de manière évidente l'opus de Deodato.
Certains producteurs ont visiblement compris qu'on ne fera jamais plus efficace que ces films d’exploitation glauquissimes des années 70 où – alors – il n'y avait aucun interdit. Dans le paysage horrifique, deux mouvances se sont depuis dessinées au fil des années plus ou moins glorieuses : si
Cannibal Holocaust symbolisait la transgression et l'explicite,
Le Projet Blair Witch, son enfant bâtard US conçu 20 ans plus tard avec trois bouts de ficelle, annonçait, lui, pendant une période où les
slasher inspirés de
Scream exploitaient au premier degré des recettes éculées devenues à la mode par la distanciation ironique de Wes Craven, le retour à la suggestion et la propension à faire peur sans rien montrer. Une leçon acquise depuis
La maison du diable, de Robert Wise et son plan fixe où des sons étranges et inquiétants plaqués sur une image fixe où rien ne se passe réussissaient à provoquer l'angoisse. Elle a depuis été amplifiée par le contingent asiatique et les déclinaisons post-
Ringu. Mais il y a de fortes chances pour que
Welcome to the Jungle penche du côté goro-véristo-voyeuro-sensationnalisto-craspec de Deodato : on reluque des bandes vidéos retrouvées sur place à travers lesquelles on suit les pérégrinations peu placides de quatre explorateurs portés disparus dans la jungle de Nouvelle Guinée. Dans
Cannibal Holocaust, les quatre personnages qui réalisaient le documentaire étaient de jeunes journalistes arrogants qui partaient dans le but de devenir célèbres et riches. Dans
Le Projet Blair Witch, on est sur ce plan plus proche d'un film comme
Scream où des (post)-ados rêvaient leur vie en film d'horreur et allaient être à leur tour pris dans la spirale de leur propre cauchemar. Aujourd'hui, la parabole sur la soif d'avidité et la quête de célébrité (ou de reconnaissance publique ou sociale) est toujours très actuelle.
Afin de peaufiner le buzz, les rumeurs de séquences insoutenables surabondent déjà d'autant plus vite que Hensleigh a ouvertement rendu hommage à son modèle en reprenant la séquence de la femme empalée, restant d'ailleurs l'une des images les plus marquantes de
Cannibal Holocaust. On peut se demander si l'ensemble bénéficiera de la même liberté sexuelle (les personnages cédaient à leurs plus bas instincts et violaient quand ils n'avaient plus rien sous la main) et offrira à son public médusé une scène d'avortement aussi éprouvante ou un dépeçage de tortue ignoble. En son temps,
Cannibal Holocaust faisait vivre les horreurs des jeunes journalistes pour déboucher sur pléthore d'interrogations sur la vie elle-même (l'idée du documentaire est de faire partager au spectateur la souffrance de ces personnages en temps réel). On était en cela très loin, par exemple, des
Face à la Mort qui montraient crûment des séquences abominables en proposant, en guise de commentaires, des réflexions obséquieuses et pontifiantes sur l'horreur humaine. Il faut vraiment appuyer la distinction d'autant que si
Cannibal Holocaust se détachait du lot, c'était également par l'ambiguïté d'un propos dans lequel le cinéaste lui-même ne savait plus où se placer (et si le vrai monstre du film, c'était simplement l'homme lui-même, capable du pire comme du meilleur - la morale devenant alors plus forte, plus insupportable encore que les images ?).
Ce retour à l'exploitation marque-t-il les prémisses d'un cinéma d'horreur américain désormais friand d'expérimentations underground et de transgressions abusives ? Dans l'Hexagone, on commence déjà à s'inquiéter : l'interdiction aux mineurs de
Saw 3, une série B dont on pense ce que l'on veut mais qui est pourtant destinée aux 15-16 ans, donne envie de soulever le vrai débat : jusqu'où le cinéma d'horreur va repousser les limites pour répondre aux attentes de spectateurs de plus en plus exigeants et désormais incrédules ?