Comment es-tu passée de Déjà mort, d'Olivier Dahan, une descente aux envers convulsive, à des comédies plus populaires comme Le cœur des hommes et Bienvenue chez les Ch'tis?
J'essaye de comprendre, mais je me demande si ça ne vient pas de moi. Si je n'étais au fond pas prête à montrer qui j'étais. Ça prend un certain temps : il faut apprendre à se découvrir, à comprendre l'image que l'on renvoie aux autres. Le métier de comédien est uniquement fondé là-dessus. Déjà mort, le premier film dans lequel je jouais, n'a pas du tout marché en salles. On en a tous pleuré le jour de la sortie parce qu'on avait fait le film avec notre cœur et notre passion. Maintenant, c'est devenu culte. Mine de rien, le fait que le film n'ait pas marché m'a pénalisé : c'est comme si je n'avais rien fait.
Carrément ?
Je l'ai un peu analysé comme ça à l'époque, sans pour autant baisser les bras. Déjà mort était un film très sombre et très fort. Si bien lorsque l'on me proposait des comédies à la con, je refusais automatiquement. J'étais toujours en soutien-gorge à la page 3 du scénario. La comédie française ne m'enthousiasmait pas trop. Au bout d'un moment, à force de tout refuser, on ne me proposait plus rien. Ce qui est tout à fait logique. Et puis je crois que je suis arrivée au moment où la téléréalité naissait - c'était il y a 12 ans. Tout ce phénomène de gens qui sont arrivés dans le métier avec la volonté de devenir célèbres sans avoir de réelle profondeur. Du coup, le système commençait à péricliter. J'avais l'impression qu'on ne faisait plus le distinguo, sous prétexte que j'avais été repérée dans la rue pour Déjà Mort et que je n'avais rien fait auparavant.Toujours est-il que je n'ai pas eu de propositions pendant longtemps, que je n'ai pas fait de longs métrages quatre ans après Déjà Mort. Entre temps, j'ai appris ce métier dans une école de théâtre. Lorsque je suis revenue, c'était avec La beuze, une comédie avec Michael Youn. Je l'ai fait parce qu'il fallait bien bosser, et le film a fait 2 millions d'entrées. Ça m'a servi un peu de "tremplin-miracle" parce que j'ai eu une reconnaissance publique qui m'a permise d'avancer.
Aujourd'hui, tu es la vedette de Captifs, un petit film d'horreur et surtout un premier film, très marqué visuellement. Est-ce que désormais tu as de nouvelles aspirations d'actrice, avec l'envie de revenir vers un cinéma plus radical?
L'un des films que je préfère au monde, c'est Requiem for a dream, de Darren Aronofsky. C'est simple, il me tue. Je suis très attirée par un cinéma radical comme Déjà Mort, mais - et je l'ai compris sur le tard - le fait d'être dans un carcan ouvre plus de portes. Rapidement, j'ai été confrontée au système économique du cinéma français qui a dû bouger à cette époque-là. Et j'avais aussi beaucoup de culpabilité par rapport au métier. Quand je lisais les interviews d'actrices racontant qu'elles voulaient faire ce métier depuis l'âge de 5 ans, évidemment, je me sentais différente. Je ne sais pas encore si aujourd'hui j'ai trouvé ma place, si j'ai une famille de cinéma ou un réseau de cinéma. Je vois bien comment les acteurs fonctionnent : ils appartiennent à un « groupe » ; ce qui est compréhensible. Par la suite, j'ai rencontré Marc Esposito qui m'a donné ma chance dans Le cœur des hommes et Toute la beauté du monde. Ensuite, j'ai connu le succès de Bienvenue chez les Ch'tis, qui nous a tous dépassés. Désormais, on m'assimile plus aux comédies populaires qu'aux films d'auteur.
Est-ce un regret?
Non, ce n'est pas un mal : dans ce métier, il faut se faire connaître. Je partage toujours ce même constat, en 2010. Et je ne suis pas un cas isolé. Je connais beaucoup de cinéastes qui se retrouvent à travailler pour la télévision en attendant de pouvoir réaliser ce qu'ils ont envie au cinéma. En tant qu'acteur, ce n'est pas aussi compliqué. Il y a plein d'acteurs qui aujourd'hui opèrent dans un cinéma pointu et qui, auparavant, ont enchaîné pas mal de nanars, comme Daniel Auteuil. Quand j'ai rencontre un mec comme Olivier Dahan, j'ai envie de retrouver la même exigence chez un cinéaste, mais ce n'est pas si évident. A l'époque, je pensais que ça se passerait tout le temps comme ça et que je pourrais trouver des talents avec lesquels je pourrais m'exprimer. En même temps, je ne suis pas toute seule. Il y en a plein, des comédiennes qui ont envie d'exister. On ne peut pas exister si l'on ne fait pas des films qui marchent. Au bout d'un moment, si tu fais trois quatre films qui se cassent la gueule, t'existes plus du tout. Le cinéma reste une industrie, donc les producteurs ont tendance à aller chercher des acteurs connus qui font venir le public dans les salles. Beaucoup commencent dans la comédie et peu à peu veulent changer d'image. Ce que j'aimerais faire, non pas pour casser une image parce que je n'en ai pas vraiment, mais pour montrer une autre facette. C'est pour ça que je ne suis pas aigrie, que je n'incrimine pas le milieu - parce que ce milieu est le reflet de ce qu'on cherche à exprimer -, d'autant que je rencontre beaucoup de gens.
Y a-t-il beaucoup de rivalité entre les comédiennes de ta génération?
C'est normal... Beaucoup d'appelées et peu d'élues. Dans tous les métiers, c'est la même guerre, même si je n'ai jamais considéré ce métier comme une compétition. Dans la vie, je n'ai pas envie de me battre contre quelqu'un pour participer à une course. J'ai l'impression que tout vient toujours de soi. J'essaye de réfléchir là-dessus en me disant que la roue tourne et que l'on ne peut pas être constamment sur le devant de la scène. La fausse humilité est souvent de l'orgueil déguisé. Je me mettais en retrait parce qu'à l'époque de Déjà Mort, je me considérais mieux que les autres. On m'a souvent dit que je dégageais quelque chose de froid, de distant, de nonchalant, d'un manque de volonté. A l'arrivée, je n'arrive toujours pas à me vendre. Et j'ai vraiment envie qu'on me désire, d'être dans l'échange. Une fois que le cinéaste m'a engagé, je lui donne tout.
Comment as-tu découvert Yann Gozlan, le réalisateur de Captifs?
Je l'ai rencontré au festival de Gérardmer, avec son court-métrage Echo, que je trouvais troublant et subtilement réalisé. Et puis il y avait une lumière... J'adore la lumière, le cadre, le son au cinéma. Par la suite, Yann a fait appel à moi et m'a envoyé le scénario de Captifs. Je n'étais pas spécialement emballée, mais il m'avait conseillé de relire le scénario parce que le personnage était fort et qu'il y avait quelque chose à défendre. Yann m'avait rassuré en me disant que ce ne serait pas grand-guignolesque ni hystérique, et qu'il voulait respecter les codes du genre en conservant une forme classique et épurée. Ce discours m'a beaucoup plu. Et il y avait quelque chose de physique dans le personnage qui me plaisait et qu'il fallait défendre. Ce n'est pas évident de faire passer des émotions sans un texte, juste par les regards, les respirations, les gestes, les déplacements. Enfin, je pouvais me servir de mon corps. Ce qui n'était pas réellement la tradition du cinéma français.
Est-ce qu'il t'a fait partager ses références?
Yann m'a montré Les yeux sans visage, de George Franju, que je ne connaissais pas et que j'ai découvert avec un certain effroi. Sans prétention, il voulait se rapprocher de ce réalisme magique, étrange et esthétique. Il m'a aussi passé La jeune fille et la mort, de Roman Polanski, pour la composition très sensible de Sigourney Weaver.
Es-tu satisfaite du résultat et donc de la prise de risque?
On a reçu des critiques de la part de fans de films de genre qui trouvaient ça un peu cousu de fil blanc. Yann est bien conscient que le scénario était une toile de fond. Il n'avait pas l'envie de renouveler et préférait rester classique, simple et efficace. Je trouve qu'il a fait le bon choix d'aller à l'essentiel, d'épurer au maximum, vus les moyens qu'un tel exercice nécessite. Derrière ça, je trouve qu'on sent un réalisateur en devenir. Personnellement, je ne me suis jamais trouvée aussi belle au cinéma que dans ce film-là : on n'est pas dans une esthétique de base et il y avait une vraie dualité féminin-masculin. Je me sens comme ça au naturel et c'est ce que j'aime dans la vie de tous les jours : les hommes avec une féminité et inversement. Dans Toute la beauté du monde, Marc Esposito voulait contrecarrer le cliché de la belle nana : il m'a fait couper les cheveux pour que je paraisse moins sexy. Je suis très sensible aux gens qui « proposent ». Rien que l'idée de « proposer », c'est formidable.
Propos recueillis par Romain Le Vern.

