Acteur, réalisateur et producteur multimillionnaire, favori des spectateurs yankees (et même au-delà), vice-président de l’Académie des Oscars, Tom Hanks est le prototype même de la mégastar portant sur ses seules épaules la santé financière d’un film aussi modeste soit-il, mais aussi, fait plus rare, sa portée politique et morale à travers le monde. Un film comme
La guerre selon Charlie Wilson, qui revient sur l’influence prépondérante d’un politicien texan dans l’effondrement du bloc soviétique, n’a de sens que joué par Tom Hanks. Tout comme les films tournés avec Spielberg ou Robert Zemeckis, c’est un nouveau pan de l’histoire américaine qu’incarne cette fois encore l’acteur, avec une troublante sincérité.
Vedette comique dans les années 80 grâce à des rôles cultes dans
Splash et
Big, Thomas Hanks a d’abord amorcé son virage vers une carrière d’acteur dramatique chez Brian De Palma. En signant pour jouer dans l’adaptation du best-seller de Tom Wolfe,
Le bûcher des vanités, Hanks, qui y joue un yuppie falot et lâche, mais sacrément opportuniste, donne un avant-goût de son talent pour les rôles de composition. Toutefois, le bide interstellaire du film, et plus tard celui d’une comédie romantique plutôt noire,
Joe contre le volcan, dans laquelle il découvre l’une de ses partenaires préférées, Meg Ryan, sonne comme un déclencheur puissant chez cet éternel insatisfait. L’acteur, qui a passé son enfance à être balloté d’une famille d’accueil à l’autre, sait qu’il ne devra son succès qu’à son flair et qu’il ne gagnera une totale liberté artistique qu’en jouant dans des projets porteurs de sens. Ne lance-t-il pas à l’orée des années 90, juste avant le triomphe de
Philadelphia, « J’ai tourné 20 film, mais il n’y en a que 5 de bons » ?
Le fameux dyptique oscarisé
Philadelphia /
Forrest Gump, justement, ne fait pas seulement des remous au box-office. Pour ces deux rôles très distincts d’avocat atteint du Sida pourfendant l’homophobie, et de simplet réécrivant « à l’insu de son plein gré » l’histoire des Etats-Unis, Tom Hanks marque les esprits et attise aussi les rancoeurs. Si
Philadelphia est le premier film produit par une major à aborder frontalement le sujet du Sida et de ses conséquences, et donc à lui donner un écho international, beaucoup de critiques pointent pourtant du doigt le choix des auteurs de se focaliser sur la communauté gay à laquelle le héros appartient, alors qu’on le sait déjà à l’époque, le virus touche autant les hétérosexuels que les homosexuels. Hanks botte en touche et signe lors de la cérémonie des Oscars un discours d’anthologie où il rend hommage à son professeur d’art dramatique, gay et sidéen (un speech qui inspirera notamment la comédie
In & Out). Le cas
Forrest Gump est lui plus problématique : avec ses proverbes simplistes et prosaïques sur l’incertitude du destin, le fier et benêt Forrest réécrit à sa sauce une histoire américaine où le Vietnâm n’est pas si noir, les hippies pas si heureux qu’ils le voudraient, et où le bon sens et l’abstinence font figure de valeur refuge lors des « années Sida ». Derrière les larmes et les rires, une certaine morale conservatrice perce, mais Hanks, qui gagnera la bagatelle de 70 millions de dollars avec les bénéfices enregistrés par le film, n’est pas homme à se laisser enfermer dans une vision réductrice du héros de grands drames.
Si
Tom Hanks peut agacer, c’est parce qu’il cumule à lui tout seul tous les attributs presque fantasmés du fameux « good guy » à l’américaine : mesuré dans ses prises de position politiques (il soutient Barack Obama pour les prochaines élections), mari fidèle et père heureux, les journalistes français se demandent même comment il fait pour « paraître aussi sympathique » dans des rôles négatifs ! Le gendre idéal, porte-étendard des grands sujets de société de son pays (de l’hommage aux vétérans de la Seconde Guerre Mondiale à la peine de mort), n’est toutefois pas qu’un acteur professionnel jusqu’au bout des ongles. C’est aussi un homme d’affaires avisé, qui dessine en coulisses les moindres détails de sa carrière, en ne laissant rien au hasard. Business-man, Tom Hanks ? L’intéressé acquiesce presque avec regret : « Je ne veux pas admettre publiquement que je peux être une mauvaise personne. Je ne veux tout simplement pas que les gens aient de fausses attentes. Le cinéma c’est un business dur et très incertain, et si vous ne savez pas être sans pitié, vous avez de grandes chances de disparaître très rapidement. Les apparences sont trompeuses, surtout à Hollywood ». Féroce, Hanks sait l’être quand il le faut : producteur avec son épouse Rita Wilson du carton surprise Mariage à la grecque, la star a longtemps poursuivi en justice le studio qui distribuait le film, pour récupérer une part plus grande sur les bénéfices (environ 385 millions de dollars de recette, pour à peine 10 millions de budget). Fair-play, il a abandonné cette semaine les poursuites sans en préciser les raisons.
Ce mélange d’artiste et de machine de guerre économico-médiatique fait tout le sel du nouveau film de Mike Nichols, La guerre selon Charlie Wilson. Initialement approché pour jouer Larry Flynt, Tom Hanks a cette fois été chercher le réalisateur pour mettre en scène cette comédie politique burlesque, où un sénateur texan amateur de bonne chair et d’alcool se met en tête de sauver les moudjahidin afghans de l’invasion soviétique. Contribuant sans le savoir à la montée en puissance, des années plus tard, du terrorisme islamiste ayant conduit au drame new-yorkais que l’on sait. Que l’acteur, profondément démocrate, parvienne à rendre « sympathique » ce politicien fanfaron mené par le bout du nez par ses donateurs (Julia Roberts) et son barbouze attitré (Philip Seymour Hoffman en roue libre), persuadé de contribuer à un meilleur équilibre mondial en armant une contrée lointaine, n’est même plus un exploit.
Hanks a cette faculté surnaturelle de ramener à une réalité hollywoodienne tout sujet un tant soit peu sensible ou hors du commun. Qu’il s’agisse de faire croire à la rédemption divine avec La ligne verte, ou de taper sur les doigts de l’administration américaine pour sa xénophobie galopante (Le Terminal et sa contrée imaginaire de Krakhovia), le résultat est toujours le même : la sortie du film coïncide à un moment zéro de la mémoire collective des américains, qui ne se réfèrent alors à ces sujets que via le visage de leur acteur préféré. La portée de ce « syndrome » est sans doute plus faible avec les aventures de Charlie Wilson, qui choisit de mettre en valeur le versant comique et ubuesque de la situation géo-politique des Etats-Unis, grâce à des dialogues au cordeau et une légèreté de ton assumée. Sans doute n’est-ce pas la période la plus porteuse de sens pour l’Amérique de Bush Jr.