A peine un an après la sortie de son dernier opus (Adoration), Atom Egoyan était de retour dans la capitale française pour défendre Chloé, son nouveau long-métrage réunissant Julianne Moore, Amanda Seyfried et Liam Neeson. Il retrouve ses thèmes de prédilection dans un thriller sensuel tourné dans sa ville fétiche, Toronto.
Quelle a été votre première réaction lorsque ce projet est arrivé entre vos mains?
J'étais très emballé puisque le scénario était l'oeuvre de quelqu'un que je respecte beaucoup : Erin Cressida Wilson. Elle avait écrit La Secrétaire qui m'avait impressionné. Quand j'ai commencé à le lire, je me suis souvenu de Nathalie, même si ce n'est pas une adaptation. Cette lecture fut une expérience étrange puisque cela me faisait penser à un autre film. Le script proposait de nombreuses idées proches de mon univers. En même temps, elles étaient abordées d'une manière différente de ce que j'aurais écrit. J'ai commencé à imaginer le casting et le lieu de tournage. Au départ, l'action du film devait avoir lieu à San Francisco mais j'ai préféré tourner à Toronto.
"Vous avez les meilleurs acteurs pour votre film et ceux qui sont financièrement viables pour les producteurs. Souvent, ce ne sont pas les mêmes."
Vous avez l'habitude de filmer cette ville comme un personnage. Pouvez-vous nous parler de Toronto ?
Toronto est un lieu qui n'existe pas dans l'imaginaire collectif. Cela la rend très intéressante. La ville est devenue une prostituée pour les autres villes. Elle prétend être New-York ou Chicago car de nombreux tournages viennent s'y installer. Le fait que Toronto soit elle-même est plutôt radical et approprié pour ce sujet. Visuellement, les rues sont très intéressantes dans le film.
Vous semblez dire que cette ville possède différents visages, comme Chloé...
C'est une très belle façon de la voir. Récemment, Toronto a subi des métamorphoses architecturales, elle ne cesse de se réinventer. C'est effectivement une métaphore de Chloé.
C'est la première fois que vous tournez un film sans être l'auteur du scénario. Comment avez-vous appréhendé cette nouveauté ?
J'ai déjà réalisé des épisodes pour la télévision, la série des Hitchcock ou La Quatrième Dimension... Quand vous réalisez le projet d'un autre artiste, vous essayez de servir ses intentions. Chloé est un mélodrame où les sentiments sont indécis, ils ne sont pas clairement définis. Il faut donc trouver les meilleurs acteurs possibles. C'était ma première responsablité en tant que réalisateur. La deuxième était d'établir le langage visuel. Je n'ai pas essayé de reconstruire le scénario comme je l'aurais écrit. Je voulais éviter ceci à tout prix.
Pouvez-vous nous parler de la gestion du casting et plus spécifiquement de la présence d'Amanda Seyfried ?
Le casting était terminé il y a plus de deux ans, pratiquement avant que je tourne Adoration. J'avais auditionné de nombreuses actrices du monde entier et Amanda a été exceptionnelle dès le début. Le problème, c'est qu'elle n'était pas vraiment connue à ce moment et nous lui avions fait la promesse que nous la prendrions pour le rôle. Nous avons été chanceux puisque sa carrière a décollé et elle est devenue plus "rentable". Le processus d'un casting est quelque chose de très étrange. Vous avez les meilleurs acteurs pour votre film et ceux qui sont financièrement viables pour les producteurs. Souvent, ce ne sont pas les mêmes...
Il est intéressant de voir comment Chloé tourne autour de Catherine. Elle est comme une thérapie pour cette femme. Comment avez-vous approché cette romance ?
Ni l'une ni l'autre ne comprennent le pouvoir qu'elles peuvent avoir sur l'autre. Catherine pense qu'elle peut contrôler Chloé mais quand la jeune fille lui raconte ses histoires avec son mari, elle est surprise d'être autant affectée. D'un autre côté, Chloé n'a pas conscience du pouvoir qu'elle a sur cette femme quand elle lui raconte son aventure avec David.
Pouvez-vous nous dire quelques mots sur la partition de Mychael Danna ?
Notre relation professionnelle dépasse les vingt ans. Le processus de travail fut différent sur ce film car nous n'étions pas que tous les deux. Nous avions d'autres producteurs, des agendas différents. Pour mes précédents projets, nous étions ensemble, à travailler d'une manière intime. Mychael est maintenant habitué aux manières hollywoodiennes. De mon côté, j'ai eu plus de problèmes à gérer le fait d'être entouré dautres personnes. Mychael a une fois de plus écrit une merveilleuse partition. Elle est plus introvertie que les précédentes...
Pourquoi avoir tourné en 35 mm quand tout le monde se met au numérique ?
Tant que je pourrai le faire, je le ferai. Je suis vraiment triste de voir la disparition progressive de la pellicule. Il y a quelque chose de précieux à voir un film édité à partir du négatif.
Que pensez-vous de la haute définition et du support Blu-Ray ?
Au départ, j'étais véritablement excité. Maintenant, quand je regarde certains Blu-Ray, je trouve qu'il y a trop de définition, spécialement sur le grain de la peau, les visages, les vêtements. C'est un degré inhabituel de détails. L'autre jour, je regardais le Blu-Ray de Public Enemies de Michael Mann. C'est presque trop et je ne pense pas que nous ayons besoin d'autant de précision. Je n'ai pas besoin de voir chaque pore de la peau.
Le travail de Paul Sarossy sur la lumière est impressionnant, surtout lors des séquences dans la maison de Catherine et David...
Ce fut un tournage difficile pour lui à cause de tous les miroirs. Nous étions totalement écrasés par les réflexions de lumière. Ce n'était pas évident lors des mouvements de caméra car nous devions contrôler la lumière tout en conservant ces réflexions. Nous avons dû utiliser des faisceaux très puissants, avec une énergie lumineuse très concentrée. Il fallait aussi trouver un équlibre entre la lumière intérieure et celle qui venait du monde extérieur. Pour la maison de Catherine et David, le rez-de-chaussée était un studio et nous avons pu garder un minimum de contrôle. Mais le reste était un cauchemar.
Il y a une séquence où Max, le fils de Catherine et David, rompt avec sa petite-amie à travers un ordinateur. Elle m'a rappelé votre précédent long-métrage, Adoration. C'est comme si cette nouvelle génération était déconnectée du monde réel.
Mais c'est le monde réel pour eux ! Ils sont déconnectés d'un espace naturel mais ce type de communication est bel et bien réel. Les meilleurs moments sont ceux où la petite-amie voit la mère arriver avant que son propre fils ne la remarque. C'est vraiment étrange de voir cette scène après Adoration. Je me suis promis de ne plus utiliser d'écran à l'intérieur de mes films !
Le film m'a aussi évoqué The Adjuster et Speaking Parts...
Le parallèle le plus proche pourrait se faire avec Speaking Parts à cause du triangle de personnages. Il parle aussi des fantasmes et des projections mentales de deux personnes et comment elles perdent le contrôle. Chloé fut une expérience unique grâce à son histoire linéaire.
Propos recueillis par Nicolas Schiavi.

