Fiona et Grant sont mariés depuis près de 45 ans et ont quasiment tout connu ensemble : les désirs flottants ailleurs, la lassitude, les crises, les passages à vide. Pourtant, Fiona perd la mémoire de manière fréquente et comprend vite qu’elle est atteinte de la maladie d’Alzheimer. Sage, elle accepte de se faire admettre en maison spécialisée. Grant simule le stoïcisme pour éviter de fondre en larmes et regarde sa femme s’éloigner peu à peu de lui. Châtiant la sensiblerie et le pathos,
Loin d’elle est un premier long-métrage touché par la grâce qui ressemble beaucoup à sa réalisatrice Sarah Polley : frêle, pudique et sensible.
LOIN D’ELLE COUP DE COEUR DE ROMAIN LE VERN
Un film de Sarah Polley
Avec Julie Christie, Michael Murphy, Gordon Pinset…
Durée : 1h45
Date de sortie : 4 avril 2007
Célébrons comme il se doit l’un des défis les plus audacieux de ce début d'année : il fallait beaucoup de culot de la part de Sarah Polley pour traiter dans un premier long-métrage de la mort sentimentale de deux amants du troisième âge dont la femme est atteinte d’Alzheimer. D’autant que le casting d’inconnus (sauf Julie Christie) et le programme scénaristique qui ressemble plus ou moins à du gros mélodrame complaisant n’aident pas du tout. Miraculeusement, il n’en est rien. Par la grâce d’un montage et d’un scénario complexes qui retranscrivent avec acuité les inquiétudes d’un couple inséparable jusque dans l’adversité, Sarah Polley élude tous les pièges geignards qui pendaient au bout de sa caméra et réussit un petit miracle d’émotion en faisant montre d’une maturité émotionnelle inouïe. La demoiselle n’a même pas trente ans qu’elle semble avoir déjà vécu une multitude de vies parallèles. En peignant ses caractères, Sarah fuit le regard lourdement moralisateur, vide les situations de pathos et traite sans tricher d’une histoire casse-gueule de couple à la dérive malgré lui où l’une perd la tête et l’autre la suit en totale abnégation. Humblement, à la fois vaincu et déterminé, Grant, vrai héros de cette histoire, voit sa femme s’enticher d’un autre homme et se contente de l’observer s’en aller loin, en retenant sa respiration. Sa passivité face aux événements, sublime manifestation d’amour, donne l’impression qu’il se consume sur place pour la rejoindre au plus vite. Témoin de cet amour cruel, il part à la rencontre de la femme de l’homme dont son épouse s’est entichée. Contrairement à lui, elle dissimule son désespoir sous un sarcasme de vieille fille aigrie.

C’est dans cette confrontation teintée de jalousie que se niche la beauté cachée du film. En voiture, les deux personnages continuent de s’ignorer poliment en discutant de choses plus ou moins futiles. Au détour d’une conversation, dans un élan érotique, la femme demande à ce qu’il s’arrête sur le bord de la route et coupe le contact. Elle lui prend la main, révélant alors une générosité et une compassion inattendues, pour qu’ils arrêtent de se mentir à eux-mêmes. Plan suivant : on les voit dans un lit après s’être donné l’amour absent pour panser leurs plaies affectives. A cet instant, on ressent leur satisfaction d’avoir pris du plaisir et la tristesse de voir leurs amoureux entichés l’un de l’autre sans plus pouvoir intervenir.
Au-delà du dénuement sacrificiel, cette histoire est suffisamment universelle pour renvoyer au vécu de chacun. Comme dans une alchimie réussie, tous les éléments fonctionnent idéalement, au diapason : l’atmosphère, glaciale et neurasthénique, se suffit à elle seule avec ses paysages de soleil d’hiver désertiques et enneigés. Là-dessus, inutile de rajouter des violons mélodramatiques. Juste des silences, des skieurs de fond qui creusent dans la neige des chemins qui se séparent, des discussions chaleureuses perdues dans le froid, des sourires discrets de douce compassion, des photos marquant une jeunesse naguère resplendissante et désormais insultante, des notes de piano mélancoliques, du Neil Young dans l’autoradio. Et ces fichus souvenirs qui remontent au cerveau.

Là où tout plein de cinéastes malintentionnés se seraient fourvoyés dans le purin larmoyant à grand renfort d’artifices désagréables, Sarah Polley avec son intelligence soupçonnée signe un concentré bouillonnant d’émotion contenue avec un sens du détail qui bouleverse (la mère qui ne reconnaît plus sa fille sourde-muette) et des interprètes au bord de l’évanouissement qui traduisent beaucoup en ne prononçant quasiment aucun mot (la leçon
Secret life of Words). Bref, Sarah a tout compris dans son refus des débordements hystériques pour privilégier la douceur paradoxale d’une acceptation aussi lente qu’insupportable (sans dissimuler la cruauté de certaines scènes) et privilégie les vertus de l’ellipse pour que les personnages, chéris par la réalisatrice jusque dans leurs défauts humains, aient le temps, la durée du plan ayant son importance, d’hurler une douleur intérieure qui broie le coeur.

Dans son testament épuré et sans fioritures d’un amour et d’une mémoire bouffés par la maladie, Polley fait mine de convoquer les cinémas de ceux qu’elle a côtoyé en tant qu’actrice (Isabel Coixet pour la complexité des rapports humains et le magnifique regard humaniste qui en découle, Atom Egoyan pour l’atmosphère enneigée et engourdie et l’ombre d’un malaise mortifère qui plane au-dessus d’individus au bord du gouffre) en plaquant une thématique chère à Ingmar Bergman (puissance transcendantale de l’amour sur la mort, poids du passé qui ankylose le présent, vieux couple en plein tumulte sentimental) mais elle ne fait qu’affirmer sa propre personnalité, si discrète, si rare et si subtile. Totalement à son image, construit à partir d’un sujet qui ressemble à la douce gravité de son visage inconsolable, ce
Loin d’elle très féminin, toujours droit et digne en toute circonstance, assure les beaux lendemains d’une cinéaste très prometteuse. Tout ça dans un premier long ? Alors, bravo.
Romain Le Vern
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