Par - publié le 16 mai 2007 à 00h00 ,
MAJ le 24 septembre 2009 à 16h59 - 0 commentaire(s)
Pendant quasiment trois heures, le réalisateur David Fincher s’est visiblement mis en tête de réaliser le film que l’on n’attendait pas de lui. Le parti pris audacieux n’a pas été bénéfique en terme de chiffres (le film s’est gaufré au box-office US) et risque fort de déconcerter ceux qui s’attendaient à un thriller moulé dans les codes fomentés par le prodige avec Se7en. Or, cet exercice de dynamitage très stimulant où le genre policier passé à la moulinette témoigne d’une volonté de renouveler un registre qui doit à tout prix être considérée. Autopsie très positive.

ZODIAC
Un film de David Fincher
Avec Jake Gyllenhaal, Mark Ruffalo, Robert Downey Jr.
Durée : 2h36
Date de sortie : 17 mai 2007


La substance de Zodiac est tellement dense qu’elle invite le spectateur à voir le film à répétition. Sur le papier, présence de Fincher derrière la caméra oblige, on pourrait se croire en face du nouveau Se7en et se réjouir de la noirceur retrouvée du réalisateur après l’expérience mineure de Panic Room. Or, à l’écran, c’en est l’antithèse absolue jusque dans la caractérisation des personnages. Le point de vue est très intéressant. Est-ce que Zodiac doit être vu comme l’avènement du néo-Fincher? Rien n’est moins sûr. Pré-générique: le Easy to be hard de Three Dog Night - et non pas le dernier Nine Inch Nails - accompagne deux adolescents en voiture, proies innocentes d’un tueur fou. Passé cette scène d’introduction percutante à la manière du Cronenberg de History of Violence, le générique – enfin – apparaît. Et surprise: il est sobre. Le titre «Zodiac» apparaît en minuscule au moment où l’antihéros quitte son môme devant l’école. Ce môme, ce pourrait être Fincher qui dans les années 70 a eu peur du Zodiac comme tous les copains de son âge effrayés par ce fait divers (le tueur menaçait des cars d’écoliers). De là à conclure que cette fascination pour les tueurs en série est née de l’ivresse procurée par cet événement, il n’y a qu’un pas. Mais au-delà de cette dimension personnelle, on reste troublé par cette sobriété. Sur environ trois heures, Fincher raconte la traque d’un tueur dont on ne connaîtra pas l’identité (pas la peine de chougner: on le sait dès le départ). Point barre.


Lorsque les quidams ayant vu le tueur de leurs propres yeux témoignent, ils sont consternés de ne pouvoir distinguer une singularité chez le boucher sanguinaire qui mit à feu et à sang Chicago dans ces années 60-70. Il est «normal», disent-ils de concert. Aussi «normal» que le tueur du Memories of Murder, de Bong Jong-Ho, autre cas fascinant de whodunit non élucidé. Le parallèle n'est pas anodin. On retrouve d’ailleurs la même affaire d’obsession qui travaille au corps et à l’esprit trois personnages aux personnalités distinctes: un flic intrépide (Mark Ruffalo, tellement décalqué qu’il en devient charismatique); un journaliste retors (Robert Downey Jr., tellement hédoniste qu’il constitue un remède contre le grise mine); et un dessinateur gauche (Jake Gyllenhaal, tellement ingrat qu’il acquiert la beauté des héros anonymes). La curiosité et la prudence de ce dernier le pousseront à explorer des pistes auxquelles les deux autres n’avaient pas nécessairement pensées, notamment en rapprochant le tueur du conte Orloff. Les liens tantôt solides tantôt défaits qui se tissent entre tous les trois sont passionnants même s’ils préfèrent agir individuellement dans la plupart des cas. Le réalisateur s’inspire d’événements réels qu’il a perçus (narrés en détail dans les romans Zodiac et Zodiac unmasked : the identity of America's most elusive serial killer revealed (2002) du journaliste Robert Graysmith – Jake Gyllenhaal), et ne peut pas se permettre d’entorse à la véracité. En réponse à cette contrainte, il privilégie une dimension documentaire, justifiant en partie la rigidité du scénario. Les repères temporels fréquemment mentionnés servent à montrer la lente progression de l’enquête. La construction d’une tour en accéléré constitue un moyen de suggérer le temps qui passe autrement que par des indications écrites. Au-delà des oripeaux du thriller, Fincher construit avec la même patience un récit à hauteur d’hommes pour montrer la vie sentimentale, professionnelle et familiale de trois hommes contaminés par les mêmes sentiments (paranoïa, frisson, ambiguïté, doute).




Mais quelque chose de plus obscur tracasse. Ce n’est pas tous les jours que l’on peut voir un film policier sans course-pousuite. Lorsque la pluie tombe, l’envie de retomber dans les codes du genre guette; mais Fincher se l’interdit, comme s’il se flagellait. La manipulation, filon coutumier du réalisateur, apparaît de manière moins frontale sans avoir recours au "retournement de situation final coup de poing dans la gueule" dont il est client (cf. Se7en, The Game et Fight Club). Les scènes de meurtre, rares mais impressionnantes, suffisent à installer une tension durable pour mettre sous tension même lors des passages anecdotiques. Lorsqu’un couple se repose au bord d’un lac, le tueur surgit dans un écrin presque irréel de carte postale et provoque un décalage effrayant. Fincher le représente tel un Boogeyman avec un visage masqué en mettant en valeur son aspect quasi-fantomatique de tueur inapprivoisable. Un peu comme s’il était un Tyler Durden en image subliminale niché dans la profondeur de champ qui massacre les archétypes d’une Amérique phagocytée. Un peu comme si ces apparitions étaient des projections paranoïaques de l'imaginaire enfantin du réalisateur.


Ce qui l’intéresse visiblement, c’est de ne pas répondre aux attentes en suggérant notamment dans les scènes de meurtre qu’il aurait pu faire un autre film et qu’il ne le fera pas. Outre la réflexion sur les apparences (l’être, l’avoir et le paraître), Fincher s’intéresse surtout à la transmission des infos entre les flics, les journalistes, les habitants inquiets et les spectateurs. En construisant ce dédale, il sous-tend qu’avec plus d’organisation et moins d’ego, l’affaire aurait pu être classée. La soif du scoop pousse les journalistes du San Francisco Chronicle à divulguer des révélations majeures directement aux lecteurs avant de passer par les flics. Mieux, la starification du tueur en série trahit la fascination qu’il exerce auprès de la population américaine, se déclinant même de manière farfelue (les personnages sont contraints de porter un badge et vont au cinéma voir un film inspiré du tueur - celui que nous regardons - dans l'espoir secret de dénicher une piste potentielle qu'ils auraient loupé). Fuyant les formules éprouvées du succédané de Se7en (maintes fois copié jamais égalé), David Fincher change d’arc fictionnel en réponse au trip purement visuel de Panic Room. Se joue des archétypes. Oublie l'agression visuelle. Ce bloc de cinéma ne révèle sa subversion que dans le cœur de son récit obsolète en réaction à la parabole trop moderne de Fight Club et tout ceux qui ont taxé son cinéma de fascisant, de spectaculaire et bassement manipulateur.


A force de s’imposer des contraintes, Fincher impressionne. Incidemment, de manière amusée et amusante, le cinéaste, ludique sous son air renfrogné, questionne la pérennité des thrillers de cinéma face à l’armada de déclinaisons télévisuelles du genre Les Experts. Deux trois effets visuels appuyés trahissent la présence derrière la caméra du réalisateur de Fight Club comme le fameux effet IKEA repris avec les lettres du tueur qui se superposent aux images. D’autres, plus subtils, rappellent ses qualités trop souvent occultées en terme de gestion des effets illustratifs, comme cette scène de meurtre en contre-plongée où on suit un taxi en contre-plongée avec en fond sonore une émission radiophonique dans laquelle des anonymes évoquent un réel bouleversement social – certains assimilent d’ailleurs l’identité du tueur au mouvement hippie. A la manière de Panic Room qui revendiquait jusque dans son générique un héritage Hitchcockien, Zodiac s’apparente à un pastiche faussement scolaire, à deux doigts de l’exercice de style dans lequel l’expérimentation découle de la convention et la provocation, de l’artifice. C’est surtout un vrai film de tueur où l’assassin est celui qui maintient le fil manipulatoire et la cible se révèle être le spectateur, prisonnier d’une enquête filandreuse. A la manière des personnages, il doit dépatouiller le vrai du faux, éluder les fausses pistes, déchiffrer les rébus sibyllins. C’est du cinéma de l’échec, taillé dans le roc, orchestré par un artiste hors pair qui se demande si ça vaut encore la peine de raconter des histoires affreuses à des gens qui réclament de la soupe.


Ce qui peut passer pour de l’arrogance ressemble à un acte de foi inébranlable aux vertus exigeantes des fictions américaines des années 70 (beaux clins d’œil à Bullitt et à L’inspecteur Harry pour l’inspecteur Toschi-Mark Ruffalo qui fut une source d’inspiration pour ces deux personnages de cinéma, et allusions aux Hommes du président et Star Trek). Une croyance en un cinéma qui donne autre chose à bouffer que du déjà-consommé et qui paradoxalement se «sérialise» (Zodiac pourrait se regarder comme un feuilleton). Ne pas se hasarder dans des hypothèses: ce film demeure une manière de prouver que Fincher est capable de faire autre chose et de le faire bien. Dans un sens, c’est une réussite: les critiques américaines l’ont unanimement porté au pinacle prétextant une rigueur qu’on ne lui connaissait pas. Avec ce pied de nez artistique où innocuité rime avec perversité, le cinéaste controversé a sans doute réalisé la plus belle provocation de sa carrière sur un faux terrain d’entente cordiale. Beau combat.

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