Par Nicolas HOUGUET - publié le 10 novembre 2009 à 21h34 ,
MAJ le 10 novembre 2009 à 21h50 - 0 commentaire(s)
En janvier 2009 disparaissait Claude Berri, figure incontournable du cinéma français. Il venait alors de débuter le tournage de son dernier film en tant que metteur en scène et producteur, Trésor avec Alain Chabat et Mathilde Seigner. La sortie de ce film (le 11 novembre) est l'occasion de lui consacrer un portrait en deux parties (d'abord dédié au cinéaste puis au producteur).
L'homme est multiple, attiré tout d'abord par une carrière d'acteur, il se fera metteur en scène, dans des oeuvres autobiographiques et intimes (dans Le Cinéma de papa jusqu'à L'un reste, l'autre part) et des réalisations de plus grande envergure revisitant le patrimoine français (de Jean de Florette à Germinal, ou avec son évocation de Lucie Aubrac).
 

Autoportraits sur pellicule

 

Claude Langmann naît le 1er juillet 1934 à Paris. Il est d'abord prévu qu'il reprenne l'affaire familiale. Cependant, la passion du jeune homme le porte vers le théâtre et c'est sur les planches et en tant que comédien qu'il envisage d'abord son avenir. Ainsi, tout en satisfaisant d'abord aux ambitions de ses parents, il s'inscrit au cours Simon et a pour ferme intention de s'accomplir dans ce domaine. A l'aube des années 60, il apparaît au cinéma sous la direction de Claude Autant-Lara et Claude Chabrol. Mais ses rôles sont mineurs et il ne parvient pas  à percer, essuyant même de sérieux revers.
C'est par un autre mode d'expression que le jeune Claude va d'abord se distinguer : la mise en scène. Il se forme à cela notamment auprès de Maurice Pialat qu'il produira plus tard. Puis il se consacre à la réalisation d'oeuvres intimes et autobiographiques. En effet, le principal sujet de son cinéma, c'est d'abord lui-même.
Les débuts sont prometteurs, en 1963, avec son court-métrage Le Poulet, récoltant un Oscar ainsi qu'un Lion d'or à Venise. Ce n'est qu'en 1966 qu'il réalise Le Vieil homme et l'enfant, son premier long-métrage, offrant un rôle bouleversant à Michel Simon. Il s'y inspire d'un moment de son enfance, avec un héros portant le même prénom que lui. D'origine juive, un jeune garçon est envoyé à la campagne pour échapper aux nazis. Un vieil homme antisémite et ignorant les origines de l'enfant le prend sous sa protection. Le récit est à la fois tendre, nostalgique et âpre, se déroulant dans un contexte désespéré, caractéristiques que l'on retrouvera souvent sous la caméra de Claude Berri. Après l'enfance, il poursuit son exploration intime avec Le cinéma de Papa, en 1971, tendre hommage à son père qu'il admirait énormément et qui aurait dû jouer le rôle tenu par Yves Robert. Claude Berri l'évoquera toujours comme le « seul comédien de la famille », on sent qu'il est pour lui une figure majeure.
Il creuse cette autobiographie avec l'évocation de ses premiers émois adolescents dans La Première fois en 1976 où le jeune Claude veut perdre son pucelage. Il raconte son service militaire avec Le Pistonné ou encore le mariage avec Mazel Tov et la désillusion d'une union qui se brise avec Je vous aime en 1980. On peut parler d'autofiction dans le meilleur sens du terme, car le cinéaste fait de sa vie sa matière, ne se contente pas de l'exposer mais impose un ton, à la fois allègre et nostalgique, drôle et désespéré. C'est ainsi qu'il évoquera plus tard la dépression et le vieillissement dans La Débandade et exorcisera les drames qui l'ont frappé dans L'un reste, l'autre part. Le cinéma a pour lui presque valeur de thérapie, lui permet de contempler des souvenirs douloureux ou tendres et faire la paix avec eux.

 


 
Berri compose des personnages attachants et se bâtit un univers. Le cinéma n'est pas mieux que la vie comme l'a affirmé Truffaut, mais devient son reflet cathartique, une manière d'en accepter les joies et les douleurs. 
 

Valoriser les grands acteurs

 

Dans les années 80, son oeuvre de cinéaste change toutefois de nature. Il va offrir le rôle de sa vie à Coluche avec Tchao Pantin en 1983. Il l'a déjà dirigé dans Le Maître d'école en 1981. L'amuseur légendaire connaissait alors dans sa vie une période de dépression noire et touchait véritablement le fond. Ainsi, on a pu parler de contre-emploi en évoquant Lambert, le pompiste qu'il incarne, recueillant le jeune Richard Anconina. Pourtant il y a dans l'allure de Coluche une douleur authentique et bouleversante, conférant tout son désespoir à ce personnage fatigué et usé. S'il a remercié Claude Berri (« comme tout le monde ») en recevant son César, c'est peut-être que ce dernier a su capter la dimension profonde du Clown, ce qu'il cachait. Le récit nocturne se déroule dans un Paris glauque et noir, cadre d'une improbable complicité entre un raciste à la vie sinistre, marquée par le deuil et un jeune beur en péril (toujours cet équilibre fragile entre tristesse profonde et tendresse).
 
Avec le diptyque formé par Jean de Florette et Manon des sources, Claude Berri se révèle être un réalisateur captant la quintessence d'oeuvres littéraires faisant partie du patrimoine.
 
Déjà transposés au cinéma par leur auteur, Marcel Pagnol lui-même avec Manon des sources en 1953, les personnages trouvent ici, grâce à Berri, des acteurs leur rendant justice dans des compositions définitives. Il y a deux révélations dans ces films : Daniel Auteuil dans le rôle ingrat de Ugolin et Emmanuelle Béart en belle et farouche sauvageonne. Gérard Depardieu est exceptionnel d'humanité et d'idéalisme dans la peau du « pauvre monsieur Jean » et Yves Montand, admirable de ruse mais également d'un désespoir finement suggéré dans le rôle du Papet. La mise en scène est certes académique mais la qualité du casting et la direction de ces acteurs charismatiques font de cet ensemble un grand film populaire.
S'il a abordé la période de la guerre avec Le Vieil homme et l'enfant, Berri y reviendra de différentes manières. D'abord avec Uranus en 1990 abordant la France d'après l'occupation et dirigeant de nouveau une distribution exceptionnelle en adaptant une oeuvre littéraire d'importance (signée Marcel Aymé). Après la guerre survient l'heure des comptes où chacun s'arrange avec un passé plus ou moins trouble. La chorale d'acteurs est brillante (réunissant entre autres Gérard Depardieu, Jean-Pierre Marielle ou Philippe Noiret). Berri s'attarde sur la dimension humaine et sociale de ceux qui ont vécu la grande Histoire, décrit la manière dont elle a influencé le destin des gens auxquels il s'attache. Certes, la production est plus importante que celles de ses débuts intimistes, mais l'intention n'est pas très éloignée.
 
Le cinéma de Claude Berri est avant tout concentré sur les personnages.
 
C'est ce que l'on constate lorsqu'il met en images le monument de Zola, Germinal, consacré aux mineurs et à leur rude condition (avec toujours des acteurs qu'il met passionnément en valeur, dont Renaud, plutôt convaincant dans le rôle de Lantier). S'il a voulu conter la Résistance, c'est encore à travers une subjectivité, celle d'une femme exceptionnelle, Lucie Aubrac (Carole Bouquet, investie), institutrice profondément amoureuse de son mari (Daniel Auteuil). Celui-ci est un résistant proche de Jean Moulin. Elle fera preuve d'un grand courage et bravera tous les dangers pour le sauver. Même pendant ces époques tourmentées, c'est la sphère intime qui demeure le coeur du récit.

 

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De grandes souffrances et de grandes espérances

 

Dans la dernière période de son oeuvre de cinéaste, Claude Berri revient à des histoires plus simples, celle de Une femme de ménage avec Emilie Dequenne et Jean-Pierre Bacri. Ce dernier sort de sa langueur et tombe sous le charme de la jeune femme. Le réalisateur représente ses blessures avec L'un reste, l'autre part en 2005. Lui-même ayant été marqué par un divorce, le deuil et la perte d'un fils. Il n'a pas fait mystère de ses douleurs intimes. Mais de nouveau, il surmonte l'écueil du nombrilisme pour poser une question qui dépasse sa propre histoire. Il faut du courage pour changer sa vie ou la maintenir telle qu'elle est.
 
Il détaille comme toujours, le paradoxe d'être vivant : porteur des plus grandes félicités et des plus grandes souffrances.
 
Pourtant c'est sur une note plus légère que sa filmographie s'achève, d'abord avec la comédie romantique dans la plus pure tradition, Ensemble, c'est tout en 2007, adapté d'un roman d'Anna Gavalda. L'histoire est classique : deux jeunes gens que tout oppose sont obligés de cohabiter et finissent par s'aimer. Si cela n'a rien de très original, l'alchimie du couple principal formé par Audrey Tautou et Guillaume Canet fait beaucoup pour le film. Avec Trésor, il se prêtait de nouveau à l'exercice d'une comédie débridée, sur un couple dont la vie est chamboulée par l'arrivée d'un chien.
 
Claude Berri a été riche de ses amours, de ses drames et de ses enthousiasmes, les a livrés dans ses films. Il a d'ailleurs affirmé qu'on pouvait le connaître, avoir une idée de l'homme qu'il était en regardant ses films. Cette subjectivité constante, mélancolique et généreuse, parfois impudique, a nourri un cinéma profondément humain, en hommage à ses personnages et aux acteurs qui les interprétaient. La vie de Claude Berri se ressent dans son oeuvre, profondément, donne à voir  sa sensibilité. C'est également le cas des films qu'il a produits qui ont détaillé ses passions et ses ambitions comme nous le verrons dans un second temps.
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