Par Nicolas HOUGUET - publié le 11 novembre 2009 à 22h58 ,
MAJ le 11 novembre 2009 à 23h26 - 0 commentaire(s)
Conjointement à sa trajectoire de cinéaste, Claude Berri s'est imposé comme le « patron du cinéma français », ainsi qu'on l'a surnommé parfois. Des réalisateurs majeurs comme Patrice Chéreau ont affirmé que sans lui des films d'envergure n'auraient pu se faire (en ce qui le concerne La Reine Margot). Producteur de ses films (dont son dernier Trésor, dont François Dupeyron a achevé la mise en scène), il a encouragé en effet des projets ambitieux (Tess de Roman Polanski) et de grands succès populaires (l'Inspecteur La bavure ou Astérix et Obélix contre César de Claude Zidi) et des oeuvres singulières et atypiques (L'Ours de Jean-Jacques Annaud ou Le Scaphandre et le papillon de Julian Schnabel). Retour sur cette grande carrière.
 

Projets ambitieux et cinéma d'auteur


C'est d'abord pour financer ses films en tant que  réalisateur que Claude Berri se lance dans la production (Mazel Tov ou le Mariage, le Pistonné ou Le Cinéma de Papa). Pourtant, assez tôt, il va s'investir auprès de Maurice Pialat (avec qui il avait fait son apprentissage de metteur en scène) avec L'Enfance nue en 1970, puis auprès de Pascal Thomas pour Pleure pas la bouche pleine en 1973. Ce n'est que le début d'une vocation qui allie harmonieusement succès populaires (auprès de Claude Zidi) et ambitions artistiques.
 
Ainsi il produit l'adaptation monumentale d'un roman de Thomas Hardy par Roman Polanski, Tess en 1979, considéré comme l'un des grands chefs-d'oeuvre du réalisateur. L'opus est hors normes, risqué car exigeant. Le film est long, recrée scrupuleusement l'univers de la fin du XIXème siècle et conte le destin tourmenté d'une jeune héroïne (Nastassja Kinski). La beauté des plans est saisissante, le récit impose un rythme et une ambiance auxquels il faut se convertir. Il s'agit d'une minutieuse plongée dans l'époque. Ce film, devenu classique, n'a rien d'un succès assuré mais on sent que le producteur (et grand collectionneur d'art) a été séduit par sa qualité esthétique profonde. L'histoire de cette jeune noble issue d'une famille ruinée est certes assez conventionnelle, mais on est plongé dans la campagne anglaise, et initié aux usages de la société par la trajectoire d'une héroïne ballotée par le destin (prise entre son mari et son amant). Ce qui a pu attirer Claude Berri vers cette histoire, c'est précisément cette subjectivité. Par le prisme de la magnifique Nastassja Kinski, on découvre les usages de son temps.

 

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Berri s'attache en qualité de co-producteur à l'univers fiévreux et intense de Patrice Chéreau avec l'Homme blessé en 1983 puis Hôtel de France en 1987. On retrouve là son goût de cinéaste pour les oeuvres noires qui donnent à voir un désespoir, une sensibilité riche et sombre (ce qu'il a pu évoquer lui-même avec Tchao Pantin). C'est ainsi qu'il sera également le soutien de Serge Gainsbourg dans son oeuvre de réalisateur (de Je t'aime moi non plus en 1976). Il a permis à des auteurs majeurs de s'exprimer, tels que Jacques Demy pour son dernier film Trois places pour le 26 en 1988. Il a ainsi encouragé quelques révélations de ses dernières années, Yvan Attal pour sa première réalisation, Ma femme est une actrice et surtout Abdellatif Kechiche avec La Graine et le mulet en 2007. On lui a souvent fait le reproche de ne produire que des oeuvres à gros budget. Evidemment, les grosses productions se voient davantage et coûtent plus cher (on se souvient du budget pharaonique des adaptations d'Astérix). Cependant, il n'a jamais perdu de vue ce cinéma forcément plus confidentiel, dont il s'est fait le défenseur avec constance et discernement.
 
Il a ainsi encouragé un cinéma d'auteur ambitieux, sans toutefois exclure des oeuvres plus grand public, avec une remarquable polyvalence.
 

Succès populaires et grandes audaces


On retrouve là une caractéristique que l'on notait déjà dans son oeuvre de cinéaste, toujours entre rires et larmes. Il a produit en 1982 ce grand moment d'irrévérence qu'est Deux heures moins le quart avant Jésus Christ de Jean Yanne avec son ami Coluche, dont il a produit la plupart des apparitions cinématographiques (Banzaï et L'inspecteur La bavure de Claude Zidi, La Femme de mon pote de Bertrand Blier). Il sera également associé au couple improbable formé par Catherine Deneuve et Philippe Noiret dans l'Africain de Philippe de Broca en 1983. On peut encore citer des oeuvres légères comme A gauche en sortant de l'ascenseur de Edouard Molinaro, ou Les Trois frères, incursion des Inconnus au cinéma qui connut en 1995 une grande fortune. Les comédies qu'il a financées sont nombreuses (produisant des cinéastes comme Francis Veber, Josiane Balasko avec Gazon Maudit, Alain Chabat avec Didier). Cela constitue une part importante de son travail de production, avec des films parfois inégaux (Le Pari, le Bison ou Arlette) mais souvent couronnés de succès, comme en témoigne le triomphe de Bienvenue chez les Ch'tis en 2008.
 
Mais il a pu s'ouvrir à d'autres contrées, notamment grâce à Dino Risi (Le Fou de guerre en 1983) ou Volker Schlöndorff (avec Le Roi des Aulnes en 1996). Il a offert à Milos Forman la possibilité de livrer sa vision controversée du classique Les Liaisons dangereuses avec Valmont en 1989.
 
Berri est également audacieux et homme à soutenir des paris un peu fous.
 
Il fallait du courage et une audacieuse assurance pour s'impliquer dans l'aventure de L'Ours de Jean-Jacques Annaud, tourné en décors naturels avec un ourson au centre du récit et très peu de dialogues. Le même cinéaste profitera encore de la sensibilité littéraire de Claude Berri qui lui permettra de livrer une adaptation du beau et sensuel roman de Marguerite Duras, L'Amant en 1992.
 
Il est l'homme des grands écarts, produisant La Séparation de Christian Vincent, film intimiste sur un couple qui se brise en 1994 et le monumental La Reine Margot de Patrice Chéreau, l'un des films historiques les plus beaux et les plus enfiévrés de ces dernières années. A l'origine, il y a le roman de Dumas et l'époque déchirée de la Saint Barthélémy, le tumulte régnant jusqu'au sommet du pouvoir entre les protestants et les catholiques. Descendante des Médicis, Marguerite de Valois est contrainte d'épouser le futur Henri IV pour assurer la paix civile. Berri a permis de réunir un casting d'exception (Isabelle Adjani, Daniel Auteuil, Jean-Hugues Anglade, Dominique Blanc...) mais a surtout donner suffisamment de latitude au cinéaste pour qu'il détaille les complots, les incestes, les relations (littéralement) empoisonnées. Ce film est un sommet du genre.

 

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C'est surtout cette audace qui distingue Berri producteur, lui permet d'aborder des sujets controversés comme dans Amen de Costa Gavras, traitant de l'indulgence de l'église face aux atrocités nazies. A l'heure où les décideurs sont frileux et où des oeuvres engagées ont de plus en plus de difficultés à se monter, on peut dire qu'il manque. Car, à côté de blockbusters assumés visant à faire de gros profits (Astérix et Obélix contre César), il ne renâclait pas à s'ouvrir à d'autres univers de cinéma, ne misait pas toujours sur des coups sûrs ou des recettes éculées.
 
Claude Berri avait trouvé le bon équilibre en somme, entre respect des auteurs et nécessité économique. Même s'il a pu connaître quelques écueils (San Antonio), on sentait en lui cette volonté de se mettre au service de tous les cinémas.
 
Il a pu également soutenir des films assez proches de ses mises en scène, consacrés aux rapports humains (comme Les Sentiments de Noémie Lvovsky) et au mal-être. On se souvient encore de la descente aux enfers de Daniel Auteuil dans Mauvaise passe de Michel Blanc ou encore des pensées bouleversantes d'un homme prisonnier de son corps dans Le Scaphandre et le papillon de Julian Schnabel. Et l'on retrouve ce souci des personnages et de leurs tourments au coeur de sa sensibilité, d'un cinéma plus intime et plus proche (c'est manifeste avec La Graine et le mulet).
 
Sans Claude Berri, le visage du cinéma français aurait été tout autre. Il en a célébré la diversité et la richesse. Il s'est intéressé à de grands auteurs comme Chéreau ou Pialat, s'est attaché à des projets risqués et audacieux ainsi qu'à de grands divertissements (Astérix et Obélix, Mission Cléopâtre de Alain Chabat). Cet éclectisme le distingue assurément et en fait, pour reprendre le titre d'un beau film de Kazan, le dernier Nabab qui a fait rayonner de bien des manières la culture hexagonale, à travers ses films et ceux des autres.
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