Le réalisateur pose un regard intéressant sur la passion aussi brûlante que glaciale entre Coco Chanel et Igor Stravinsky. Entretien...

Par - publié le 28 décembre 2009 à 01h38 ,
MAJ le 31 décembre 2009 à 11h35 - 0 commentaire(s)

Dobermann, Blueberry, D'autres mondes, Darshan l'étreinte, 99 Francs, en quelques films Jan Kounen a su s'imposer, passant avec une incroyable facilité d'un film à l'autre, d'un film mystique à une comédie cynique, des projets d'une rare diversité. Il pose aujourd'hui un regard intéressant sur la passion aussi brûlante que glaciale ayant uni deux artistes aux tempéraments foudroyants, Coco Chanel et Igor Stravinsky. Jan Kounen revient sur cette nouvelle expérience et nous accompagnera tout au long de la semaine, au travers de ses choix et de son univers. 
 
Qu'est-ce qui vous a amené, à l'origine, à vous poser sur ce projet, très différent de ceux que vous avez pu mener jusqu'à présent ?
C'est un scénario que l'on m'a proposé, je ne connaissais pas cette histoire, cette relation qu'avaient entretenue Coco Chanel et Igor Stravinsky. Le personnage de Stravinsky m'intriguait. Pour moi c'était également un voyage au cœur des années 20, dans l'intimité de deux artistes, une plongée dans leurs univers respectifs. Je trouvais excitant de dépeindre cette passion tumultueuse, complexe entre ces deux légendes, ces deux personnalités assez particulières. Parallèlement, mettre en scène Le Sacre du printemps, travailler autour de cette thématique m'intéressait tout particulièrement. C'était tentant de  revivre le scandale que cette chorégraphie avait généré en 1930 lors de sa présentation au théâtre des Champs Elysées à Paris. Au-delà du sujet et des personnages, c'était une proposition atypique, le film s'ouvrant sur une grande scène emblématique, enflammée, une sorte de final pour ensuite se décomposer sur un rythme totalement différent, s'enfermer dans une forme de huis clos. En ce sens c'était pour moi une proposition de cinéma très attirante et, instinctivement, je me suis jeté dans cette aventure. J'avais très envie d'entrer dans cette intimité, de la réinventer. Depuis très longtemps je désirais dépeindre une passion, je n'ai  pas laissé passer cette chance. C'était étrange effectivement pour moi d'une certaine façon de me lancer dans un projet n'ayant aucune séquence expérimentale, mais ce nouveau voyage me tentait néanmoins.

 

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Vous évoquiez la personnalité d'Igor Stravinsky, qu'est-ce qui vous intriguait ?
Plus que sa personnalité, c'est sa musique qui m'attirait, principalement Le Sacre du printemps. C'est une composition qui me fait vibrer, l'une des plus belles musiques que je connaisse. L'idée de mettre en scène les Ballets Russes dansant sur cette composition pour la première fois m'enthousiasmait du coup  vivement. Une envie renforcée par la rencontre avec Mads Mikkelsen, la joie de pouvoir le guider dans l'incarnation d'Igor Stravinsky. C'est un acteur que je suivais, que j'avais depuis longtemps envie de diriger, que j'avais adoré dans des films comme Pusher, Adam's Apple, After The Wedding, Les Bouchers verts.  Au-delà de sa musique, c'est un personnage envoûtant, complexe, puissant. C'est une histoire menée par deux artistes d'une incroyable force, chacun ancré dans un monde, dans une œuvre, et le film parle de cette relation entre l'artiste et son œuvre. Qu'est-ce qui le nourrit et comment l'œuvre se nourrit de sa vie. Ce sont deux oiseaux de proie. Je pose un regard assez mystique sur Le Sacre du printemps d'ailleurs, dans le sens où un morceau de musique est toujours  une sorte de vision, d'inspiration brutale qui saisit le compositeur. Pour moi, Igor Stravinsky, à ce moment là, ne vit pas sa musique, c'est sa relation avec Coco Chanel qui va l'amener à vivre l'intensité de sa musique. Cette résonnance de certains de nos actes, leur impact sur le cheminement que nous pouvons avoir est assez mystique. La musique va alors s'incarner dans sa chair, s'en trouver transcendée et le film est ainsi une sorte de Sacre qui se rejoue. Pour le Sacre une jeune femme est sacrifiée, elle danse son sacrifice, il y a une synchronicité avec Igor, le Sacre se renouvelle, se prolonge sur un territoire plus psychologique et cette danse de la transcendance n'est pas seulement une représentation artistique, elle symbolise également une angoisse humaine. C'est ce qui me plaisait comme cheminement au travers du film, ce que je voulais raconter.
 
Dans vos choix de mise en scène, vous saupoudrez sur cette passion foudroyante une certaine froideur, est-ce que vous ne vous êtes pas senti dépassé par moment par cette passion amoureuse que vous recherchiez, que vous aviez envie de saisir ?
Tout se glace effectivement soudainement dans leur relation, dans leur passion, mais c'est volontaire. Il y a différentes approches pour aborder l'amour et j'ai très vite choisi de travailler sur l'échec, l'égoïsme, ce qui peut parfois nous amener à nous refermer. De par la nature et l'histoire des deux personnages, la situation était dès les prémices de leur attirance compliquée, perturbée. Coco vit encore au travers du fantôme de Boy Capel, l'amour de sa vie disparu tragiquement peu de temps avant, et la femme d'Igor est près d'eux. Je n'ai pas construit la seconde partie du film pour qu'elle soit émouvante, je suis d'ailleurs le premier étonné lorsque certaines personnes me disent qu'elles l'ont été. Pour moi cette seconde partie parle d'une forme d'assèchement de l'être, ce n'est absolument pas une ouverture sentimentale qui pourrait nous amener à pleurer. Je voulais dépeindre le mouvement des personnages, l'échec de leur échange, la seule réussite de leur relation étant d'avoir su préserver un lien amical, une complicité qui se retrouve et explose dans l'art. Ensuite l'émotion vient par le personnage de la femme de Stravinsky, ce n'est pas l'histoire d'un duo mais celle d'un quatuor, le fantôme de Boy étant le quatrième personnage.
 
Est-ce que vous recherchiez justement dans la mise en scène à transcender d'une certaine façon la froideur, presque cruelle, de leur passion par la puissance de la musique et la dimension esthétique du film ?
Effectivement, il fallait que leur personnalité et leurs émotions s'expriment au travers de leurs créations, qui peuvent se réfléchir facilement via le cinéma. L'une est visuelle, la manière dont Coco est habillée, la manière dont elle s'habille, son environnement, la manière dont elle décore sa maison qui devient une extension de son personnage. Lorsque la femme d'Igor pose une tenture rouge sur l'environnement noir et blanc de la chambre mise à leur disposition par Coco, c'est une façon de lutter contre l'univers envahissant de Coco. Il fallait qu'elle s'empare de la même façon du film par l'image. L'autre est sonore, dès que les accents de la musique de Stravinsky imprègnent le film, on vit cette histoire au travers de ses yeux. Et lorsque ces deux modes d'expression se confrontent, cela génère une certaine dureté, l'esthétisme vient se heurter à la musique. C'est la raison pour laquelle il m'a semblé important d'incorporer une autre musique pour les regarder eux, démasquer leur fragilité, des facettes que l'on ressent au travers de la musique de Gabriel Yared, il pose sur cette histoire, sur ces deux rapaces, un regard extérieur, plus tendre. 
 

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Ce fut une expérience en ce sens intéressante à mener, la conception de cet univers esthétique et sonore ?
C'est toujours intéressant de trouver le langage cinématographique qui s'harmonise avec le propos du film. 99 Francs se trouvait par exemple être un film beaucoup plus verbal. J'ai plus joué ici avec les métaphores visuelles, leur force sensuelle, la confrontation d'images provoquant certaines sensations. Ce sont des personnages tactiles, ils ne se reposent pas sur les mots, ils s'appuient sur le touché, ce sont des instinctifs.
 
Anna Mouglalis, vous l'avez choisie pour le lien qu'elle entretient avec Chanel ?
Non, c'était même plus un lien qui me gênait à l'origine. Je l'ai néanmoins rencontrée car elle avait quelque chose en elle de Coco et j'ai trouvé en sa présence, en sa personnalité ce que je recherchais, la Coco que l'on décrit dans le film, une femme de 40 ans, venant de perdre l'homme de sa vie, une femme blessée, libre, élégante mais également froide et assez dure. C'est une femme encore en deuil, qui a souffert mais résiste. Elle a ensuite effectivement alimenté le projet de sa propre expérience avec la maison Chanel, expérience enrichissante pour le film.
 
Quels sont vos projets, vos envies ?
J'ai des projets qui avancent, plus personnels, je travaille actuellement sur l'adaptation de Qumran d'Eliette Abécassis, un thriller métaphysique sur les origines du Christ, un peu dans la lignée thématique du Da Vinci Code, c'est a dire a la base un thriller nerveux, mais en fait un film totalement différent formellement, scénaristiquement. Je pense même radicalement anti-classique et au contenu plus subversif. Un projet qui me tiens a coeur depuis des années. Après je me laisse porter, d'autres projets s'imposeront peut-être auxquels je n'avais pas pensé, des projets que l'on me proposera comme pour 99 Francs et Coco Chanel & Igor Stravinsky, ce qui ne m'empêche pas de les considérer aujourd'hui comme des films personnels, par lesquels je me suis laissé happer. Il faut juste que je sente certaines résonnances, certaines aspirations lorsque je  m'empare d'un projet, même si à l'origine ce sont des récits auxquels je n'avais pas pensé. 
 

 

 

Sophie WITTMER


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