Par - publié le 17 janvier 2007 à 01h04 ,
MAJ le 24 septembre 2009 à 18h23 - 0 commentaire(s)
Dans la discrétion la plus totale, Studio Canal a sorti il y a quelques mois un coffret de trois DVD regroupant quatre œuvres phares du réalisateur Joël Séria. On peut y trouver quelques classiques de la comédie française aux accents paillards (Comme la lune et Les galettes du Pont Aven), un film rarissime (Charlie et ses deux nénettes) et un chef-d’œuvre (Mais ne nous délivrez pas du mal). Tous témoignent d’une époque désormais révolue: celle des années 70 où l’éclat de rire était encore innocent.


Les Galettes du Pont Aven est le seul film sur les quatre à être déjà sorti dans une édition simple en zone 2 avec des bonus et un travail sur l’image et le son. L’achat de ce coffret (un régal pour celui qui aime le cinéma de Joël Séria) vaut essentiellement pour le rare Ne nous délivrez pas du mal, son premier long métrage. Il appartient à cette longue liste de films français, comme Maîtresse, de Barbet Schroeder, et Le Locataire, de Roman Polanski, plus adulés à l’étranger que dans leur propre pays. Ce qui est souvent un signe sur leur qualité intrinsèque. Pour info, il est sorti en zone 1 chez Mondo Macabro avec des bonus contenant une interview du réalisateur. Studio Canal a eu la mauvaise idée de ne pas la reprendre: en zone 2, le film est disponible sur un simple dvd accouplé avec Charlie et ses deux nénettes et, de surcroît, ne peut être acheté séparément. La qualité des transferts est par ailleurs discutable: si pour Mais ne nous délivrez pas du mal, Studio Canal a repris celui de Mondo Macabro, le transfert de Charlie et ses deux nénettes semble directement pris de la VHS René Château, justifiant la rareté du film.


Depuis des lustres, on a honteusement réduit le cinéma de Joël Séria à des comédies lubriques et primesautières pour pervers pépères qui célébraient le mauvais goût, les bons mots érigés tels des priapismes et l’humour beauf sur les beaufs (les cultissimes Galettes du Pont Aven). Pourtant, sous les dialogues ciselés et les réparties cinglantes, on oublie à quel point sous le rire tonitruant il pointe chez Séria un espèce de malaise et une mélancolie jamais feinte. Le ton est sarcastique mais jamais méchant. La méchanceté, la vraie, on la laisse à Mais ne nous délivrez pas du mal, un coup de poing au ventre aux accents gothiques et à l’atmosphère fantastique divine (la scène du rite satanique en pleine nuit), qui possède une puissance et une fureur rares pour un film français – qui plus est un premier. Objet cathartique d’exorcisme pour le réalisateur qui a souffert d’une éducation religieuse rigide et de l’absence de ses parents qui l’ont foutu à la porte à l’âge de 17 ans, le film, violent et cruel, est un réceptacle de la haine intérieure qui peut animer tout adolescent en butte contre l’uniformité d’un système inacceptable. A travers deux personnages féminins inspirés d’un fait divers Néo-zélandais (une adolescente au visage angélique tue sa mère avec sa meilleure amie) que Peter Jackson a repris pour ses Créatures Célestes, Séria sculpte des monstres aussi innocents que pervers, capte l’ennui bourgeois, met en lumière la démission et l’aveuglement de parents couards, susurre les secrets inavouables et égratigne l’hypocrisie sociale avec du Baudelaire où les mots poétiques deviennent des armes pour combattre les maux humains. Le résultat s’avère d’une implacable modernité pour dépeindre au plus juste le bouillonnement intérieur ado et d’une rigueur remarquable dans une narration qui ne fléchit pas.


En comparaison, ses films suivants paraîtront moins directs, plus sinueux. Certainement parce qu’il y a moins d’implication personnelle: autant Séria se voyait dans les deux adolescentes de Mais ne nous délivrez pas du mal; autant il ne s’identifie pas du tout dans le portrait du beauf dépeint dans Comme La Lune et Les galettes du Pont Aven. Le réalisateur se moque de mecs pathétiques, pigeons de leurs nanas, sans condescendance, avec tendresse, en ayant trouvé le temps de trois films l’acteur idéal en Jean-Pierre Marielle (Charlie et ses deux nénettes, Les galettes du Pont Aven et Comme La Lune). Dans le premier, un homme batifole sur les marchés en compagnie de deux demoiselles qui vont apprendre la vie au gré de pérégrinations provinciales; dans le second, un VRP qui se fantasme peintre croise sur son chemin pléthore de gens tordus et étranges et tombe amoureux fou d’une demoiselle frivole qu’il ne reverra plus; dans le dernier, un glandeur entretenu par une bouchère s’enfonce dangereusement dans la jalousie, le désir de possession et sa propre bêtise.


En regardant les quatre films, il est amusant de voir certains éléments se relier les uns aux autres comme une fin faussement joviale et vraiment tragique sur une plage bretonne (Les galettes du Pont Aven et Comme La Lune), une représentation théâtrale filmée avec les mêmes angles (Mais ne nous délivrez pas du mal et Les galettes du Pont Aven), les bars de province remplis d’édentés et de saoulards (Charlie et ses deux nénettes, Comme la lune et Les galettes du Pont Aven), les soliloques enflammés sur le derrière des femmes (Les galettes du Pont Aven et Comme la lune). Certains acteurs comme Dominique Lavanant (péripatéticienne bretonne dans Les galettes du Pont Aven, secrétaire malheureuse en amour dans Comme la lune), Bernard Fresson (peintre inquiétant dans Les galettes du Pont Aven) et, bien entendu, Jeanne Goupil, femme du réalisateur (que l’on retrouve dans tous les films de Séria, même ceux qui ne sont pas inclus dans le coffret comme l’envoûtant Marie Poupée et l’impossible San-Antonio ne pense qu’à ça, adaptation baroque de Dard) hantent la filmographie de Séria de manière persistante voire obsessionnelle. Une fois qu’on les a vus dans ces personnages outrés, on ne les oublie pas.


Aujourd’hui, si certes ces films ont pris quelques rides fictionnelles, il est intéressant de les revoir en ce qu’ils témoignent d’une époque révolue où tout pouvait se résoudre par la naïveté. L’exemple le plus frappant reste Charlie et ses deux nénettes où le personnage principal se contrefout d’avoir un emploi ou non et dans lequel l’inquiétude du chômage et des galères du lendemain sont inexistantes. Hormis deux babioles au début des années 80, Séria n’a réalisé depuis que des épisodes de série télévisées. Le petit monde du cinéma franco-français s’est bien arrangé pour l’obliger comme si on ne lui avait pas pardonné le succès populaire des Galettes du Pont Aven, ou du moins réduit à de la gouaille et de la truculence en bobine. Mais ne nous délivrez pas du mal prouve que le cinéaste a des choses à dire. Si on lui en avait donné les moyens, il aurait sans doute bousculé les standards d’un cinéma français replié sur son nombril. Pour l’heure, le cinéma de Joël Séria demeure celui de la France post-soixante-huitarde en quête d’une liberté (Mais ne nous délivrez pas du mal et ses deux adolescentes qui veulent s’affranchir d’un système de purification religieux zinzin, Marielle qui veut fuir le nid familial dans Les galettes du Pont Aven). Mais le tableau qu’il peint de cette quête inassouvie n’est pas reluisant, voire pessimiste (les hommes mal mariés qui vivent mal leur sexualité, les longues plages de mélancolie dans Les galettes du Pont Aven, comédie plus triste que drôle), annonçant avec lucidité que la parenthèse enchantée ne serait qu’éphémère.
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