Par Xavier GIANNOLI - publié le 10 novembre 2009 à 01h22 ,
MAJ le 10 novembre 2009 à 14h45 - 0 commentaire(s)

LE MARIAGE DE SUZANNE
 
 
J'ai envie de vous parler de la dernière scène d'un film de Maurice Pialat qui s'intitule A nos amours, tourné en 1984 avec Sandrine Bonnaire et Maurice Pialat dans les rôles principaux. J'en ai déjà parlé dans un documentaire consacré au film. J'y reviens.
 
Jusque-là, le film nous a raconté les aventures amoureuses et violentes d'une jeune fille de 15 ans, Suzanne, ses rapports avec les garçons, avec son père et sa famille. Son désir de liberté dans un nouveau monde qui se heurte à celui de ses parents, enfants d'immigrés polonais pour qui certaines choses ne se font pas.
Un jour le père (Maurice Pialat) s'en va, plante la famille. Pour une autre femme ou parce qu'il est fatigué, peu importe. Il s'en va et la famille explose. Le père s'en va et tout fout le camp. La mère humiliée ne supporte pas que sa fille découche, se perde dans les bras des garçons, se cherche dans une sexualité sans amour, car le seul qu'elle aime, elle ne peut pas faire l'amour avec lui. Le frère (Dominique Besnéhard) essaye de prendre la place du père, devient violent, se bat avec sa sœur en croyant défendre sa mère. La famille blessée devient ainsi un théâtre violent, d'une violence inouïe qui à la sortie du film fera l'événement. Mais c'est l'incroyable grâce des acteurs et des plans qui nous bouleverse. Quelque chose d'un cinéma qui nous donne l'impression d'assister à des scènes en train de se vivre. Là, tout de suite, devant nous. Un lyrisme glacé comme la voix de Klaus Nomi chantant « The Cold Song » sur à mon avis un des plus beaux plans du cinéma de Pialat, où Suzanne se découvre seule au monde sous un abribus qui la protège de la pluie devant lequel des gamins passent en courant. L'enfance qui s'en va et le père qui a disparu. Car dans le scénario original, le père devait mourir. Mais Pialat, déclarant que ses acteurs étaient mauvais, se disait que peut-être il reviendrait et qu'un scénario n'est au fond qu'une promesse de vie.
Suzanne finit par se marier, par « arrêter ses conneries ». On organise une fête, on invite les amis, la famille, mais le père n'est pas là. Un rituel bien connu, qui peut être joyeux mais qui là ne l'est pas vraiment. Suzanne elle-même se demande pourquoi elle se marie. On trinque « A nos amours ! ». On fait comme si.
 
Et là, va se passer une des plus incroyables scènes de l'histoire du cinéma : soudain le père débarque sans prévenir, ne sachant pas que ce jour-là sa fille se marie. Les invités n'en reviennent pas. Et pour cause : les acteurs ne savaient pas que Pialat allait débarquer dans la scène et attendait le jour où on jouerait l'annonce de sa mort... Pour réussir son effet, il a demandé que la caméra soit dirigée vers eux et soudain il débarque dans la scène, déplace les lignes du tournage, arrête le temps. On le voit : les invités n'en reviennent pas, sont saisis d'angoisse. Les acteurs cherchent leur rôle, sentent bien que quelque chose se passe. C'est tout un cinéma moderne qui s'invente et un basculement de civilisation qui s'approche. Pourquoi ?
 
Autour de la table, il y a un jeune homme séduisant qui s'appelle Jacques. C'est Jacques Fieschi, à l'époque patron du journal Cinématographe et plus tard scénariste de Sautet ou de Garcia, ami de Pialat qui lui avait dit de passer sur le tournage, pour faire de la figuration... Le problème, c'est que quelques semaines avant, Pialat avait lu dans Cinématographe une interview de son ancien chef-opérateur sur Loulou, Pierre-William Glenn qui, ne s'étant pas vraiment entendu avec Pialat, lui donnait « 3 sur 20 » comme réalisateur.

 

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Retour au mariage de Suzanne : Pialat dit « Mettez la caméra sur Fieschi, ça va être sa fête ! ». Et là, il lui parle de son fils (écrivain dans le film) et lui dit qu'il a trouvé dégueulasse que dans son journal on lui mette « 3 sur 20 ». Bref, il déplace la scène, improvise, et sous couvert de jouer la scène, règle en fait ses comptes devant la caméra avec Fieschi, qui improvise d'ailleurs génialement car il comprend à quoi Pialat joue, ce qu'il cherche.
 
Ce qu'il cherche, c'est un effet de cinéma moderne, quelque chose de nouveau, un saisissement, une violence, un « moment rare ». Et c'est tout simplement génial, effrayant et drôle.
 
Ce qu'il cherche, c'est aussi plus que ça. Cette surprise n'est qu'un moyen d'embrayer la scène et de balancer des vérités sur sa famille, sur le monde, sur nous. Nous sommes à l'époque en 1984, la fin de l'idéal socialiste, la re-découverte de l'argent qui n'est plus sale, la gauche caviar et Jack Lang. A cette époque Robert Bresson tourne L'Argent et Godard Sauve qui peut la vie. Et Pialat qui s'est assis à cette table où on ne l'attendait pas se met à parler de Van Gogh en le citant : « La tristesse durera toujours ». Mais ce sont les autres qui sont tristes. Ceux qui se laissent avoir par l'argent, le cynisme, la mollesse des sentiments, les conventions bourgeoises, le cinéma tiède. A travers le personnage de Fieschi c'est l'époque qu'il charge, ce moment qui dure encore aujourd'hui où le cynisme devient roi, fait sa loi. Ce n'est plus simplement une scène intime, le mariage d'une fille paumée, cela devient un basculement de civilisation, d'un monde à l'autre, où l'art se perdra, où l'argent fera sa loi, partout, tout le temps. Pialat dira à son fils : « Quand tu as commencé à écrire tu avais du talent mais tu vas devenir un tiroir-caisse ! ».
 
Je pense au Mépris de Godard, à la rivalité entre Jérémy Prokosch et Fritz Lang. Entre celui qui sait la mythologie et celui qui veut du pognon. C'est au fond toujours la même histoire dans le cinéma d'aujourd'hui et j'ai bien peur que Prokosch soit en train de gagner.
 
Mais revenons au mariage de Suzanne. Le père s'est levé, le ton monte avec la mère qui en a assez. Une baffe, la violence physique, le saisissement ahuri des spectateurs, un tournage qui bascule, une scène mythique qui s'invente. Vingt minutes utiles tournées en une seule journée (deux minutes normalement) et un nouveau cinéma qui se déploie, se confirme. Auguste Renoir disait « Je préfère peindre le bouquet du côté où il est défait ». Les fleurs valsent dans la pièce.
 
J'ai connu Pialat, à la fin de sa vie, comme beaucoup d'autres qui l'admiraient. Un jour il m'a dit « J'aurais voulu faire les films de Renoir mais filmés par Carné ». Comprenne qui peut... La liberté de ton du premier et la rigueur technique du deuxième ? Peut-être. Bref, quelque chose d'impossible. L'impossible, l'absolu du cinéma. Je pense au premier raccord de Van-Gogh, encore lui, celui de Pialat : d'abord une main au ralenti qui cherche une nuance de bleu, dans l'abstrait d'un ciel. Un son doux et ample. Un monde libéré du motif. Et puis soudain la violence d'un train qui débarque comme le père au mariage de Suzanne. L'arrivée d'un train en gare de Chaponval, pas en gare de La Ciotat comme celui des frère Lumière. On y pense forcément tant les deux plans se ressemblent. Mais ce n'est pas un train qui fait irruption dans la douceur de l'abstraction bleutée, c'est le cinéma tout entier. Oui, le cinéma qui sera mis à l'épreuve de l'exigence d'un peintre qui cherche la sensation libérée du motif, le moment libéré du scénario et de ses conventions, comme dans le mariage de Suzanne. Pialat me dira plus tard « Si j'avais continué à peindre je serais devenu abstrait ». Son dernier film Le Garçu va d'ailleurs dans ce sens, tant le récit disparaît sous la recherche du « moment ». Le fils le dira dans cette incroyable scène du mariage : « Moi, j'aime les choses du moment... »

 

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A la fin de A nos amours Suzanne, finalement, ne se mariera pas et Pialat, dans un bus, s'enfoncera dans un tunnel, disparaîtra. Sommes-nous sortis du cynisme des années 80 ou notre monde a-t-il définitivement basculé avec le mariage de Suzanne ? J'espère simplement que la tristesse ne durera pas toujours.
 
Aujourd'hui j'admire ce film comme j'en admire d'autres de réalisateurs que Pialat méprisait. Je veux simplement faire aimer son génie, sa nouveauté dans le cinéma, aujourd'hui encore. Je ne sais pas s'il a eu de l'influence sur ce que j'essaye de faire au cinéma, ce serait prétentieux et idiot de le supposer. Je n'ai pas cette ambition, ce n'est pas ma nature et c'est son style à lui, que personne jamais ne pourra imiter. Mais quand je revois les images de Cluzet dans mon film qui apprend à mépriser l'argent pour aller au bout de la folie poétique de son chantier imaginaire, je me dis que son insoumission à la loi du marché, au cynisme ambiant, est un modeste baiser sur la main promise à un autre de Suzanne.

 

Enfin je repense à ce qu'a écrit son ami Pascal Thomas à sa mort : « Jamais je n'oublierai le visage de Maurice sur son lit de mort, avec une barbe blanche de guerrier afghan qui nous rappelle ce que les hommes doivent être : des royaumes insoumis. »


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