LE MARIAGE DE SUZANNE
J'ai envie de vous parler de la dernière scène d'un film de Maurice Pialat qui s'intitule A nos amours, tourné en 1984 avec Sandrine Bonnaire et Maurice Pialat dans les rôles principaux. J'en ai déjà parlé dans un documentaire consacré au film. J'y reviens.
Jusque-là, le film nous a raconté les aventures amoureuses et violentes d'une jeune fille de 15 ans, Suzanne, ses rapports avec les garçons, avec son père et sa famille. Son désir de liberté dans un nouveau monde qui se heurte à celui de ses parents, enfants d'immigrés polonais pour qui certaines choses ne se font pas.
Un jour le père (Maurice Pialat) s'en va, plante la famille. Pour une autre femme ou parce qu'il est fatigué, peu importe. Il s'en va et la famille explose. Le père s'en va et tout fout le camp. La mère humiliée ne supporte pas que sa fille découche, se perde dans les bras des garçons, se cherche dans une sexualité sans amour, car le seul qu'elle aime, elle ne peut pas faire l'amour avec lui. Le frère (Dominique Besnéhard) essaye de prendre la place du père, devient violent, se bat avec sa sœur en croyant défendre sa mère. La famille blessée devient ainsi un théâtre violent, d'une violence inouïe qui à la sortie du film fera l'événement. Mais c'est l'incroyable grâce des acteurs et des plans qui nous bouleverse. Quelque chose d'un cinéma qui nous donne l'impression d'assister à des scènes en train de se vivre. Là, tout de suite, devant nous. Un lyrisme glacé comme la voix de Klaus Nomi chantant « The Cold Song » sur à mon avis un des plus beaux plans du cinéma de Pialat, où Suzanne se découvre seule au monde sous un abribus qui la protège de la pluie devant lequel des gamins passent en courant. L'enfance qui s'en va et le père qui a disparu. Car dans le scénario original, le père devait mourir. Mais Pialat, déclarant que ses acteurs étaient mauvais, se disait que peut-être il reviendrait et qu'un scénario n'est au fond qu'une promesse de vie.
Suzanne finit par se marier, par « arrêter ses conneries ». On organise une fête, on invite les amis, la famille, mais le père n'est pas là. Un rituel bien connu, qui peut être joyeux mais qui là ne l'est pas vraiment. Suzanne elle-même se demande pourquoi elle se marie. On trinque « A nos amours ! ». On fait comme si.
Et là, va se passer une des plus incroyables scènes de l'histoire du cinéma : soudain le père débarque sans prévenir, ne sachant pas que ce jour-là sa fille se marie. Les invités n'en reviennent pas. Et pour cause : les acteurs ne savaient pas que Pialat allait débarquer dans la scène et attendait le jour où on jouerait l'annonce de sa mort... Pour réussir son effet, il a demandé que la caméra soit dirigée vers eux et soudain il débarque dans la scène, déplace les lignes du tournage, arrête le temps. On le voit : les invités n'en reviennent pas, sont saisis d'angoisse. Les acteurs cherchent leur rôle, sentent bien que quelque chose se passe. C'est tout un cinéma moderne qui s'invente et un basculement de civilisation qui s'approche. Pourquoi ?
Autour de la table, il y a un jeune homme séduisant qui s'appelle Jacques. C'est Jacques Fieschi, à l'époque patron du journal Cinématographe et plus tard scénariste de Sautet ou de Garcia, ami de Pialat qui lui avait dit de passer sur le tournage, pour faire de la figuration... Le problème, c'est que quelques semaines avant, Pialat avait lu dans Cinématographe une interview de son ancien chef-opérateur sur Loulou, Pierre-William Glenn qui, ne s'étant pas vraiment entendu avec Pialat, lui donnait « 3 sur 20 » comme réalisateur.


A la fin de A nos amours Suzanne, finalement, ne se mariera pas et Pialat, dans un bus, s'enfoncera dans un tunnel, disparaîtra. Sommes-nous sortis du cynisme des années 80 ou notre monde a-t-il définitivement basculé avec le mariage de Suzanne ? J'espère simplement que la tristesse ne durera pas toujours.
Aujourd'hui j'admire ce film comme j'en admire d'autres de réalisateurs que Pialat méprisait. Je veux simplement faire aimer son génie, sa nouveauté dans le cinéma, aujourd'hui encore. Je ne sais pas s'il a eu de l'influence sur ce que j'essaye de faire au cinéma, ce serait prétentieux et idiot de le supposer. Je n'ai pas cette ambition, ce n'est pas ma nature et c'est son style à lui, que personne jamais ne pourra imiter. Mais quand je revois les images de Cluzet dans mon film qui apprend à mépriser l'argent pour aller au bout de la folie poétique de son chantier imaginaire, je me dis que son insoumission à la loi du marché, au cynisme ambiant, est un modeste baiser sur la main promise à un autre de Suzanne.
Enfin je repense à ce qu'a écrit son ami Pascal Thomas à sa mort : « Jamais je n'oublierai le visage de Maurice sur son lit de mort, avec une barbe blanche de guerrier afghan qui nous rappelle ce que les hommes doivent être : des royaumes insoumis. »

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L'histoire : Un homme sort de prison et va passer du statut de petit escroc sans envergure à grand arnaqueur, en faisant croire à une commune qu'il est le patron d[…]
