Par Denis Brusseaux - publié le 20 août 2008 à 23h03 ,
MAJ le 24 septembre 2009 à 16h44 - 15 commentaire(s)
Programmation conséquente pour cette quatrième édition du festival où s'imposait très nettement le cinéma coréen, décidément l'industrie de plus en plus dominante du septième art asiatique. On notait également la création d'une section DV témoignant aussi bien de l'évolution des techniques que de la minceur des budgets accessibles aux jeunes auteurs. Le Palmarès a pour sa part joué la carte de la diversité en couronnant la Corée (Failan), l'Indonésie (Whispering sands), la Chine (Peony Pavilion) et le Japon (Tokyo Trash Baby). Mais en dépit d'une volonté avouée de brasser tous les cinémas, la sélection accusait un manque de titres phares ou de découvertes mémorables. Mais c'était sans compter avec le névrosé et génial Kim Ki-Duk, déjà auteur du très dérangeant L'Ile. Son Address Unknown nous a laissés sur le carreau !





ADRESS UNKNOWN de Kim Ki-Duk (2001)

La Corée sur tous les fronts

Commençons par l'action ! Si l'édition 2002 n'était pas celle des gros calibres, elle aurait pu se placer sous le signe des épées aux lames bien affûtées. En effet, beaucoup de festivaliers attendaient avec impatience MUSA (2001), le mastodonte guerrier susceptible d'imposer la Corée dans le dernier créneau encore non-occupé par son récent renouveau, le genre médiéval épique inspiré du Wu-Xia Pian hong kongais. Les amateurs étaient restés sur leur faim avec le sympathique mais trop inégal Legend of Gingko tandis que les habitués de Deauville avaient gardé le souvenir du monstrueux Bang Rajan, l'opus thailandais bestial et sanglant de l'année dernière. La barre était donc élevée, d'autant que le réalisateur Kim Sung-soo se réclamait de Kurosawa et Peckinpah, ses deux maîtres à filmer. A l'arrivée, Musa échoue totalement à impliquer le spectateur dans le périple de ses héros. Ces derniers sont des guerriers coréens qui, de retour au pays après leur envoi en exil dans le nord de la chine, se retrouvent à libérer puis protéger une capricieuse princesse Ming (Zhang Ziyi) contre des soldats mongols prêts à tout pour récupérer leur prisonnière.


MUSA : THE WARRIOR de Kim Sung-soo (2001)


Incapable de raconter correctement son histoire, Kim Sung-soo semble filmer directement le synopsis sans passer par la case scénario. L'absence de construction, de tempo ou d'interaction clairement posée entre les personnages (bien trop nombreux compte tenu de la pauvreté de leurs caractères) l'amène à répéter inlassablement et à l'identique la même scène : l'attaque des mongols provoque une dissention dans les rangs coréens, la princesse n'en fait qu'à sa tête et seule l'intervention in extremis d'un esclave affranchi expert au maniement de la lance (l'icône du film) sauve la situation. Une fois ça va, dix fois, on se pose des questions, d'autant que la réalisation ne varie pas d'un iota. Ne pouvant caler sa mise en scène sur la respiration de l'intrigue, le réalisateur livre une bouillie saccadée de plans sans imagination où surnagent quelques images limpides(avec notamment une décapitation magistrale en plan-séquence). Indifférent aux éclats gore qui ne suffisent pas à livrer le spectacle barbare promis, on est dès lors réduit à énumérer les incohérences et autres raccourcis narratifs qui achèvent d'ôter au film toute crédibilité (il faut préciser que Musa a été ramené de 154 à 128 minutes !). Enfin, la pauvre Zhang Ziyi, cantonnée à un rôle de potiche qu'elle avait accepté avant le succès de Tigre et Dragon, s'avère aussi crédible que Sophie Marceau jouant dans un chambarra... Quoi qu'il en soit, les combats occupent quand même plus de la moitié du métrage et il reste possible d'y trouver son compte en violence graphique.


Cecilia Cheung dans FAILAN de Song Hae-sung (2001)

FAILAN (2001) évite avec talent les écueils impitoyables du mélo. Le deuxième film de Song Hae-sung (après Kara, en 1999) énumère pourtant un nombre impressionant de clichés propices à la larme facile et joue à fond, sur le papier, la carte du misérabilisme. Mais l'incroyable force de conviction de Choi Min-shik (le méchant de Shiri, une véritable révélation récompensée par le prix d'interprétation) et de l'actrice hong-kongaise Cécilia cheung (vue notamment dans King of Comedy et Shaolin Soccer) emporte le morceau. Leur couple improbable est un produit de l'imagination de Kang-Jae (Choi Min-Shik), truand raté, brimé par ses ''amis'' et qui a un jour accepté de conclure un mariage blanc avec Failan (Cecilia Cheung), une immigrée chinoise désireuse de trouver du travail en Corée. Plusieurs mois plus tard, alors qu'il vient de décider, par dépit, d'aller en prison pour meurtre à la place de son chef, la police l'informe du décès de Failan (officiellement, il est son époux), suite à une grave maladie. Jusque là indifférent à la jeune femme, il découvre alors progressivement son parcours douloureux...


Choi Min-shik dans FAILAN de Song Hae-sung (2001)

Une histoire d'amour post-mortem prétexte à tracer le portrait d'un loser total, faux-dur et vrai romantique, le gars qui a raté sa vie dans les grandes largeurs. Song Hae-sung caricature ses personnages juste ce qu'il faut et nous plonge progressivement dans un océan d'amertume, plus déprimant que vraiment bouleversant. Sobre et poétique, Failan adapte un roman du japonais Jiro Asada.



A l'instar d'un cinéma hong kongais de l'avant rétrocession où l'on pouvait lire en filigrane l'angoisse des auteurs locaux quant au devenir politique et artistique de leur péninsule, le cinéma coréen est obsédé par l'idée d'une prochaine réunification. Qu'il s'agisse de polar (Shiri), d'espionnage (JSA), de fresque épique (Musa), de drame (Peppermint Candy) ou de mélodrame (Failan), tout ou presque est ainsi affaire d'identité. Le cinéma d'auteur ne déroge pas à la règle et c'est le très étrange Kim Ki-duk qui s'y colle avec son avant-dernier film, ADDRESS UNKNOWN dont le titre déjà, est tout un programme. Réflexion sur l'appartenance sociale, la reconnaissance individuelle et communautaire, les racines, Address Unknown aurait pu déboucher sur une prise de tête cadrée télévisuellement avec dialogues signifiants. Mais le réalisateur du dérangeant L'île transcende ses métaphores par quantité de visions inédites et inclassables dont lui seul a le secret. Comme dans son précédent opus, certaines idées sont illustrées littéralement (dans l'île, prendre l'autre à l'hameçon n'était pas une vaine expression), ce qui aboutit ici à des images particulièrement malsaines ou choquantes. Mais c'est le prix du message humain et complexe de Kim Ki-duk, loin de se cantonner à la provocation, qui cherche avant tout à abattre les tabous du spectateur pour lui lancer quelques vérités. Un authentique chef d'oeuvre remarquablement écrit et filmé sur lequel on reviendra bientôt. A titre d'anecdote, notons que l'histoire, riche en protagonistes de toutes sortes, présente notamment un triste individu tuant à la batte de baseball les chiens errants pour les revendre à un restaurateur spécialisé en ragoût canin. Un détail qui n'avait pas échappé aux acolytes (cinéphiles, donc) de Brigitte Bardot, lesquels firent une descente remarquée dans l'espace-presse pour exprimer avec une ferveur pas très pacifiste leur mécontentement envers les goûts culinaires coréens.


Rétrospective Shin Sang-ok

Peu connu de nos services, le cinéma coréen des années soixante était à l'honneur avec pas moins de trois classiques réalisés ou produits par le grand Shin Sang-ok, auteur de 71 films et producteur d'une bagatelle de 300 long-métrages. L'artiste présidait d'ailleurs le jury de cette édition et nous a accordé une interview (bientôt en ligne) où il évoque son nouveau projet, rien moins qu'une fresque politique à grand spectacle sur Genghis Khan. Chapeau bas !

Pour l'heure, on commençait le festin avec QUEEN MINBI (1965), évocation des tiraillements diplomatiques de la corée face aux pressions exercées par la Chine, la Russie et le Japon, en cette fin du XIXème siècle. Il aurait été facile pour le réalisateur Lim Won-shik (Shin Sang-ok n'était que producteur) de jouer la surcharge dans les costumes, les tentures et les figurants. Mais il préfère s'attacher à dépeindre la justesse des caractères et l'ambiguité de tous ses protagonistes, à commencer par la Reine Minbi (Choi Eun-Hee, superstar locale et épouse de Shin Sang-ok jusqu'en 1976), entrainée malgé elle dans les intrigues de cour et qui parviendra à s'imposer comme une grande souveraine. L'actrice est sublime et incroyablement charismatique, le scénario parvient à équilibrer ses nombreux enjeux et captive littéralement, le spectacle est total.


Choi Eun-Hee dans QUEEN MINBI de Shin Sang-ok (1965)

Un vrai bonheur dont on retrouve presque tous les ingrédients dans PHANTOM QUEEN, réalisé par Shin Sang-ok en 1967. Construit en deux parties distinctes, le film repose sur un postulat évoquant le Kagemusha d'Akira Kurosawa. Au XIVème siècle, le roi Gong-min déclare la guerre aux mongols pour asseoir l'indépendance coréenne lorsque son épouse, la reine No-guk, qu'il aime comme un fou, meurt subitement. Désormais sans intérêt pour l'exercice du pouvoir, le roi se morfond et ne s'intéresse qu'à ses toiles où il tente de reproduire la beauté de sa défunte femme. Jusqu'à ce qu'un moine lui propose un étrange marché : s'il lui fait apparaître le spectre de No-guk afin de l'aider à réussir son portrait, le roi s'engage en retour à reprendre en main les affaires du royaume. Le plan du moine fonctionne à merveille jusqu'à ce que Gong-min réalise qu'on l'a dupé avec un sosie... Fonctionnelle, la réalisation apporte toute l'ampleur requise à cette histoire tordue se confinant dans les couloirs et les salles dérobées du palais royal. Un divertissement efficace.

Mais tout cela n'était qu'un avant-goût du monstrueux EUNUQUE, oeuvre hénaurme et audacieuse, une vraie claque dans la face injectant sexe et gore à un traitement visuel évoquant par endroit le grand King Hu. Sans parler de la modernité de son sujet, rien moins qu'une peinture impitoyable des jeux de la séduction adaptés aux intérêts politiques, un sujet épicé travesti en évocation historique d'une coutume pratiquée jusqu'au début du XXème siècle. Huis-clos étouffant, cruauté mentale, bifurcations scénaristiques, chambara (!), érotisme intelligemment utilisé... Eunuque ne fait montre de pitié pour aucun de ses personnages et porte sur la nature humaine un regard pas vraiment flatteur. Livrer un film aussi efficace avec un matériau à ce point instable est l'apanage des plus grands. A tel point d'ailleurs que le film fut censuré largement en son temps. Le festival le proposait dans un montage fidèle à la vision de l'auteur. A quand le DVD ? On redescend rapidement sur terre pour un film récent de Shin Sang-ok, le thriller politique Vanished (1994), narrant d'une manière très documentée les détails d'un coup d'état militaire survenu en 1979. Le mélange d'images télévisées et de dialogues fastidieux aboutit à un spectacle maladroit, dynamité ça et là par quelques idées ''bis'' bien barrées (on torture une jeune femme en lui malaxant les seins, pourquoi pas ?).


Panorama Japonais

Proche du théâtre filmé, A WOMAN's WORK, de Kentaro Otani (2001) lorgne pas mal du côté de la comédie 3 pièces-cuisine made in france, ce qui n'est pas forcément dommage puisqu'on pense de temps en temps au brillant Va Savoir de Jacques Rivette. Dialogues pétillants, quatre acteurs sympathiques mais sans génie (parmi eux, surprise, un Shinya Tsukamoto convaincant en gendre idéal ni fou, ni mutant, ni boxeur), sujet rigolo (le jeu comme métaphore de la vie de couple) mais grave problème d'écriture et de rythme : une fois posée en 10 minutes, la problématique du film (si Asami perd au shogi (jeu d'échec japonais) face à sa soeur Rina, elle divorce d'avec Kazuya) fait un surplace épuisant pendant l'heure et demie qui nous sépare du dénouement, lequel est suivi d'un épilogue à rallonge parfaitement inutile, étiré sur encore 10 minutes. Bref, un excellent court-métrage après un deuxième passage sur la table de montage !

WATERBOYS (2001) de Shinobu Yaguchi se voudrait une adaptation live et officieuse de la série culte Un collège fou ! fou !fou ! qui fit certaines des grandes heures du Club Dorothée voici longtemps. Hélas, si les personnages joyeusement disjonctés sont bien au rendez-vous, ils font tâche dans un environnement trop réaliste et sobre pour que le résultat aboutisse au délire annoncé. Des héros de manga déracinés, c'est d'un triste ! Ne reste au final qu'une énième variation sur la formule des Full Monty avec cette fois une bande d'ado devant s'improviser nageurs synchronisés pour le spectacle du lycée. Ils puiseront leur inspiration du côté des dauphins du parc aquatique voisin. Un cinéma populaire japonais strictement commercial et impersonnel auquel les distributeurs français ne s'intéressent pas encore. Pourvu que ça dure !

Parti sous les cieux polonais tourner son déjà cultissime Avalon, Mamoru Oshii ne réalise pas PATLABOR WXIII et laisse donc les commandes à Takuji Endo et au scénariste Miki Tori. Ces derniers prennent le risque d'un ''à la manière de '' qu'on ne leur aurait pas conseillé. Ils ont en effet bien compris que le principe de cette série de robots géants consiste à ne jamais montrer les dits robots pour leur préférer des costards cravates menant à deux à l'heure une enquête que Mulder aurait laissée au fond d'un tiroir des affaires classées. Mais là où Oshii induit en creux ses idées existentialistes, toujours pertinentes, grâce à un découpage aiguisé comme un rasoir, ses successeurs ne font qu'aligner les poncifs, jouer sur des ''détails'' du quotidien et approcher à pas de loup une affaire de manipulations génétiques que le spectateur avait plus ou moins cernée dans le premier quart d'heure. Dur ! Reste un final assez destroy où se confirme le peu d'attachement qu'on éprouve pour ces stéréotypes ambulants. Le film sort le 30 mars sur les écrans japonais.

  • voir critiques de Patlabor et Patlabor 2.

    Autre film d'animation, METROPOLIS de Rin Taro a assit son statut d'oeuvre malaisante, n'entretenant que peu de rapports émotifs avec son public. Mais la rigueur de la réalisation, l'ambiguité des personnages, la complexité de l'intrigue et la cohabitation des auteurs (Lang, Tezuka, Rintaro, Otomo) forcent l'intérêt et le respect.

    TOKYO TRASH BABY de Ryuichi Hiroki fait partie de la série Love Cinéma composée de six films tournés en vidéo comprenant aussi Visitor Q et Gigs ( également programmé à deauville et ex-aequo avec TTB pour le prix du concours DV). Cette histoire d'amour déviante, fortement inspirée par Chunking Express raconte comment une jeune femme récupère les ordures de son voisin pour deviner toute sa vie et progressivement le faire tomber dans le piège destiné à le séduire. Carburant à l'humour décalé, le film doit presque tout à l'énergie et au charme de son actrice principale, la délicieuse Mami Nakamura. la réalisation reste très inesthétique et ne cherche jamais la finition pro à la St John 's Worth.


    Panorama chinois

    Récompensé pour la ''plus belle image'', le film hong kongais PEONY PAVILION de Yonfan (2001) est effectivement à tomber par terre tant, ici, tout n'est que luxe, calme, opéra kunqu, volupté et lumière sculptée à la main. ''Raffinement'', tel est le mot clé de cette oeuvre d'esthète précieux et maniaque pour qui la sensation produite par l'harmonie des couleurs et des sons compte plus que la crédibilité sordide et la cohérence la plus terre-à-terre. C'est ainsi qu'il a refusé de faire doubler la voix de son actrice Rie Miyazawa (qui parle donc en japonais au milieu d'un casting chinois). Certaines oreilles s'en offusqueront, mais qu'est-ce en comparaison de tant de beauté ? Je vous le demande ? Cette histoire d'amour saphique et pudique entre une chanteuse, cinquième épouse d'un riche seigneur et une institutrice travestie amatrice de belles choses (Joey Wang, celle de Histoires de Fantômes Chinois) retient notre souffle durant ses deux heures d'émerveillement (ou de gros roupillon pour les rustres qui s'y sont royalement emmerdés). C'est même si beau que Peony Pavilion est le premier film a bénéficier d'une édition DVD chinoise en coffret collector deux disques. La super-classe !

    ALL THE WAY de Shi Runjiu (2000) dure moins d'une 1h30 mais paraît le double. Flashbacks emboîtés n'importe comment, psychologie de bazar, acteurs qui se contentent de hurler ou de prendre la pause... La très belle Karen Mok (King of Comedy, Out of the Dark) valait mieux que ce pauvre road movie prétentieux où on agite la caméra quand il n'y a rien à filmer. C'est-à-dire souvent ! Perso, on l'aurait bien échangé contre Fathers de Lou Jian (2001) qui n'a pu être projeté pour cause d'incident diplomatique avec une ambassade chinoise protestant contre le drapeau taïwanais qui flottait au dessus du Centre International de Deauville. Un incident regrettable.

    Le Festival proposait une rétrospective Johnnie To (The Mission), réalisateur/producteur hong kongais qui avec son complice Wa Kar-fai profite de la désertification du cinéma de la péninsule pour prendre le contrôle de ce qui reste. Au programme, l'insupportable Lifeline (1997), film (de) pompier(s) où le réalisateur réussit l'exploit de faire un effet par plan. Migraine en moins de 5 mn garantie; le thriller Running out of TimeNégociateur et scénarisé par Laurent Courtiaud et Julien Carbon, deux anciens journalistes du Cinéphage; Help !!! (2000), parodie de la série Urgences et Full Time Killer (2001), pot-pourri de tout ce qui a fait un carton à un moment ou à un autre dans le monde (notre aimé rédac chef Philip Dowland l'a d'ailleurs rebaptisé ''Full Time Copieur'', c'est un signe !).


    Andy Lau dans FULLTIME KILLER de Johnnie To (2001)



    Et les autres ?

    Le semi polar contemplatif The rule of the game du taïwanais Ho Ping (2001) offre une direction d'acteurs sympathique mais zappe trop sauvagement d'une histoire à l'autre pour captiver vraiment. On risque surtout de perdre le fil et à la façon dont le réalisateur retombe sur ses pieds, on peut davantage parler de ''truc'' pour épater la galerie que d'une vraie utilité narrative. Interprétez comme vous voulez le fait qu'il ait obtenu le prix du meilleur scénario...

    Si vous saviez déjà qu'en prison les risques de drogue, de mort violente, de viol collectif, de suicide et d'échec en appel sont plus grands qu'à l'extérieur, le drame philippin DEATHROW (2000) de joel C. Lamangan ne vous en apprendra guère plus. Passée la découverte de cette prison-poubelle exotique où les détenus attendent leur exécution (par injection) dans la plus parfaite insalubrité, les clichés s'entassent donc avec un ton larmoyant plutôt pénible. L'ennui pointe inexorablement en dépit d'une réalisation efficace et de quelques audaces narratives, malheureusement foireuses.

    Whispering Sands (2001) de la réalisatrice indonésienne Nan T. Achnas joue la carte du non-dit et du contemplatif en décrivant le quotidien d'une mère et sa fille dans un village en bord de mer. Suite à un pillage, elles émigrent dans le désert et retrouvent par hasard leur mari/père, partit depuis longtemps... Epopée minimaliste axée sur le sens du détail et d'un certain naturalisme où éclate la beauté de la jeune actrice Slamet Rahardjo Djarot, Whispering Sands évite parfois de peu l'enfilade de cartes postales. Tout converge vers une séquence de viol suggéré où la dilatation du temps génère une attente insupportable et chargée en suspense. On en regrette d'autant plus l'indifférence polie que nous inspirent les personnages, et qui minimise l'impact de ce ''climax''.

    On a gardé le meilleur pour la fin avec le génial LES LARMES DU TIGRE NOIR (2000) qui détourne avec audace et ironie les codes du western spaghetti en les teintant d'exotisme, de couleurs flashys et de décors d'opérette. La virtuosité de la réalisation assoit carrément et ceux qui pensaient ne voir là qu'un pastiche ennuyeux en ont été pour leurs frais: sans trahir son délire esthétisant hommage au cinéma taïwanais des années 50/60, Wisit Sasanatieng livre des scènes d'actions d'anthologie, sanglantes et jouissives, et passe sans transition au mélodrame ou à la comédie musicale. On s'éclate pendant deux heures ce qui, au vu du présent compte-rendu, n'est pas si fréquent.


    KAGEMUSHA

    On accorde facilement tous les prix d'interprétation de la Terre au génialissime Tatsuya Nakadai dont on a déjà dit tout le bien qu'on en pensait dans la critique de Sanjuro. La projection de la version longue du Kagemusha d'Akira Kurosawa (qui sort prochainement à Paris) aura donc été l'occasion de retrouver ce comédien d'exception et de savourer sur grand écran l'une des plus belles fresques de l'histoire du cinéma. Les scènes ajoutées (ne troisième seigneur se lamente sur la mort de Shingen, un médecin occidental rend visite au double, les scènes de Nô et d'agonie de l'armée de Shingen ont été considérablement rallongées) ne changent rien au sens général de cette oeuvre grandisose, étonnante par son aptitude à expliciter le fragile échaffaudage du pouvoir, qui repose parfois sur les détails les plus infimes. Parfois dénigré, Kagemusha s'impose cependant comme une vaste mise en perspective des réalités humaines. Vertigineux.

    Illustrations : Abbot
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