Par - publié le 13 décembre 2007 à 05h01 ,
MAJ le 24 septembre 2009 à 18h32 - 0 commentaire(s)
Cinéaste de la déconnexion, Guy Maddin possède un univers foisonnant dans lequel il malaxe ses obsessions chéries comme la transgression sexuelle, la quête identitaire dans un monde onirique et la folie qui travaille au corps et à l’esprit. Pourvus d’une narration simple et d’un traitement visuel complexe, The saddest music in the world et Et les lâches s’agenouillent sont ses films les plus accessibles. Ils sont désormais disponibles en zone 2.



Esthète illuminé fasciné par les bidouillages formels et les histoires tortueuses où les personnages obéissent à leurs pulsions et dérèglent toute bienséance scénaristique à la grande stupéfaction des cartésiens, le canadien Guy Maddin est adulé depuis des lustres par une poignée de cinéphiles et quelques uns de nos plus grands cinéastes, à l’instar de David Cronenberg qui doit lui envier son sens de la déstructuration narrative et Todd Haynes qui lui a piqué quelques idées pour mettre en scène son triptyque Poison, les deux cinéastes partageant par ailleurs la même fascination pour Jean Genet avec son sublimissime Chant d’amour et Douglas Sirk avec ses mélos lacrymaux d’une puissance formelle étourdissante. Dans Et les lâches s’agenouillent, Maddin rend ouvertement une foultitude d’hommages : au surréalisme, au gothisme, à l’expressionnisme, à l’avant-garde soviétique et aux films muets des années 20 à travers une histoire aussi peu racontable que celles fomentées par Luis Buñuel, ici fragmentée en dix chapitres ayant chacun un thème musical unique. Des fantasmes cinéphiles sont plaqués sur une intrigue prétendument autobiographique où Maddin met en scène son itinéraire imaginaire avec autant d’audace que d’égotisme.



A défaut de raconter l’histoire de sa vie, il multiplie les pistes référentielles, teinte la pellicule de bleu, use de l’iris pour fabriquer des trous de serrures où le spectateur découvre des lambeaux de son identité morcelée, travaille la lumière, tourne en super-8 gonflé pour provoquer le grain, monte de manière épileptique et met en scène un mélodrame tragique comme on n’ose plus en faire depuis les chefs-d’œuvre fétichistes de Todd Browning. Contrairement aux conventions usuelles de la biographie, le récit affiche un mépris souverain envers les contextes et balises spatio-temporelles : les personnages tantôt vivants tantôt fantômes hantent une histoire centrée sur un homme impuissant et vulnérable peut-être paumée dans ses songes. Les traits sont tellement amplifiés qu’il est inutile de chercher les parts de vérité et de mensonge dans ce voyage au bout de la nuit construit sur la répétition, les obsessions et les digressions fantasmagoriques. Comme un morceau de musique qui tourne en boucle. L’art de Maddin est de convoquer le cinéma le plus suranné pour créer une substance très moderne et avant-gardiste qui a de grandes chances de franchir les années sans en souffrir.


Ne pas en conclure que Maddin ne raconte strictement n’importe quoi pour expérimenter comme un furieux. Si on le cantonne souvent au statut presque anecdotique de formaliste pour adeptes d’expérimental, il réussit dans le cas présent à raconter une histoire qui en substance reprend les codes du film noir. Dans Et les lâches s’agenouillent par exemple, il traite de la manipulation de Guy Maddin, double fictif du réalisateur, membre d’une équipe de hockey sur glace, par une femme qui cherche à venger son père, assassiné par sa mère et son amant. Dans d’autres circonstances, l’histoire aussi dense qu’une tragédie grecque ne serait qu’une vulgaire déclinaison des Mains d’Orlac, référence dès qu’il est question de greffe dans le cinéma fantastique. Ici, il n’en est rien. Le traitement est si virtuose qu’on ressent de manière sensorielle la confusion intérieure de personnages qui, comme le cinéaste, se détachent du réel pour errer dans un purgatoire sans limite d’imagination où toutes les outrances sont autorisées (inceste, masochisme, tortures) et dans lequel aimer et mourir ont la même signification littérale et tragique. Le résultat éblouissant d’un bout à l’autre ressemble aux efforts d’un amnésique qui essaye de se souvenir de son passé sans y parvenir.



Dans The Saddest music in the World, le film qu’il a réalisé après Et les lâches s’agenouillent, il travaille cette même volonté de narrer limpidement un mélodrame saturé d’images torturées où des âmes en peine extravagantes, doubles schizophrènes de Maddin, tout droit issus de son imagination féconde, font référence à des mouvements cinématographiques distincts (les mêmes qui ont inspiré Et les lâches s’agenouillent – d’où la cohérence de sortir les deux films en même temps en dvd). Pendant tout le film, ils ne font que fredonner les chansons les plus tristes au monde dans un bar des années 30 en pleine ère de prohibition, et communiquent ainsi au spectateur la mélancolie apocalyptique du Béla Tarr de Damnation et la nostalgie des freaks chers à l’immense Todd Browning. Toutes les époques se superposent dans un grand bain de poésie. Ainsi, on croise une femme qui a des jambes en verre remplies de bière. Ainsi, des décors expressionnistes se superposent. Ainsi, le noir et blanc et sépia à l'exception de quelques séquences colorisées renvoient au technicolor bichrome. Sous l'euphorie et l'exubérance, tous les personnages ne cherchent qu'à se rapprocher pour mieux pardonner.



Alors, Guy Maddin, fabriquant d’images barrées pour happy-fews? Que nenni : avec son concentré singulier de tragédie grotesque où il est si bon de rire de l’effroi, Maddin ne propose pas qu’une petite boutique des curiosités en s’ouvrant à cette occasion aux non-initiés sans dénaturaliser son style unique, sans faire de compromis bas. Cependant, ce sera toujours au spectateur d’aller à lui et non pas l’inverse. Et les lâches s’agenouillent et The saddest music in the World, opus aussi curieux que leurs titres, nécessitent un temps d’adaptation. Mais une fois que la rétine s’acclimate à la cadence endiablée de ses images percutantes, c’est un ravissement. Si les lâches doivent s’agenouiller, alors faisons-lui plaisir et crions-le fort: Guy Maddin est l’une des meilleures choses qui soient arrivées au cinéma depuis Luis Buñuel. Sa détermination ne consiste même pas à construire ses films comme des rêves ou des cauchemars, juste retranscrire toutes les choses tordues qui s’agitent dans nos cerveaux de malade.

Romain Le Vern



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