Aujourd’hui sort en salles cette fameuse
Course à la mort, incontestable grand moment de cinéma popcorn, mais surtout remake officiel d’un chef d’œuvre de la série B contestataire réalisé par Paul Bartel sous l’écurie Corman. Il est certain que Paul Anderson aura su nous surprendre en se remettant en question et en servant un film certes infantile mais avec une mise en scène adaptée et mature. Cependant il risque de faire gentiment grincer des dents ceux qui n’accepteraient pas que l’on évince le message fort et présent dans l’original au profit d’un divertissement décérébré. Pourtant les deux métrages se répondent simplement et ce nouveau volet trouve un joli sens. Explications.

Il est évident que le film d’Anderson n’arrive pas à se montrer à la hauteur du métrage de Bartel dans lequel figurait David Carradine et Sylvester Stallone. Tout comme il est tout à fait certain que l’ambition du jeune réalisateur britannique n’aura jamais été de tenter de détrôner l’œuvre matricielle. L’enjeu du projet était en effet biaisé dès le départ et beaucoup -nous les premiers, mea culpa- avaient craint le pire pour notre petite péloche culte, et ce assez légitimement, lorsque fut évoquée la mise en place d’un tel remake. Pourtant il semble que le réalisateur d’
Event Horizon avait une tout autre idée en tête que la simple volonté de servir le célèbre réchauffage de vieilles soupes, méthode qui fait fureur à Hollywood depuis quelques années. Au contraire, Anderson adule tellement le film de Bartel qu’il assurait, dès les premières heures, être incapable de vouloir s’essayer au soi-disant sincère recopiage. Détenteur des droits depuis maintenant un petit bout de temps, le responsable des multiples râles dus à l’accueil plus que mitigé de certains flingages de franchises auraient pu totalement se prendre au jeu du pouvoir mégalomane et ainsi proposer une variation modernisée et contemporaine d‘un monument des 70‘s. Heureusement, totalement conscient de l’aura moderne du film modèle qui berça son enfance, il fit le pari dangereux de ne se focaliser uniquement que sur l’aspect vidéo ludique de l’aventure pour ne pas le desservir. Elan courageux mais risqué, il préférera éclipser l’ensemble de l’intrigue contestataire pour ne s’atteler qu’à un pur divertissement, formule déjà présente dans
Les seigneurs de la Route. Car si le métrage originel avait tant marqué ce n’était pas uniquement pour sa dénonciation acerbe d’une Amérique dérivant vers l’individualisme mais surtout pour avoir su se servir du moteur « grand spectacle » pour faire passer des idées virulentes auprès d’un public venu se distraire.
Abandonnant la forme narrative originelle jusque dans sa trame -une course-poursuite médiatisée au travers des terres américaines et durant laquelle l’assassinat systématique des badauds rapporte des points-, il resituera son intrigue sur un circuit clôt. Chose étonnante et renvoyant plus au
Running Man de Glaser qu’au métrage suivi par Bartel, il fera le choix de confronter les soi-disant salauds (des taulards) entre eux que des tueurs sans pitié sur les populations faussement innocentes. La redondance des deux films prend alors fin ici puisque la responsabilité du public externe n’interviendra plus que, dans la version 2008, dans le plaisir qu’il prendra fasse aux images chocs. Orchestrant les catastrophes tels les niveaux d’un jeu vidéo, Anderson sollicitera plus subtilement le spectateur, la période n’étant plus à la rébellion ouverte comme ce fut le cas dans un cinéma plus indépendant des années 70. Adieu donc les massacres d’infirmières par les bolides que Bartel présentait finalement comme salutaires pour les classes de seniors que les pouffes s’apprêtaient à sacrifier pour désemplir les hospices. Ici, toute revendication sociale est dégagée dans les fracas de taules, Anderson reconnaissant volontiers avoir toujours apprécié
Death race 2000 plus pour son caractère d’œuvre prohibée et radicalement violente que pour sa volonté de délation. Ado immature ? Peut-être, mais pas seulement puisque l’on retrouve chez lui cette improbable volonté de ne pas tourner en rond à l’image de ces chevaliers de la route circulant sans fin sur la piste meurtrière. Rassurant fébrilement en esquissant le fait que son métrage possède une facette miroir de notre société qui s’abrutit de plus en plus avec des divertissements violents, il reste incroyablement conscient que lui-même sert le système décrié par l’intermédiaire de son nouveau film.
Décidé à mettre le paquet pour que la casse soit la plus monstrueuse possible et que l’aventure divertissante soit complète, il se montre parfaitement perspicace en faisant des choix amusants. En témoigne le contraste radical qui se fait entre l’ensemble du film et ces derniers plans d’une naïveté affligeante. Une manière d’affirmer sa volonté que l’on reconnaisse son film pour ce qu’il est et non pas pour ce qu’il semble prétendre être : à ceux qui souhaiteraient assister à une apologie destructive d’un système, il leur répond gentiment de passer leur chemin. D’ailleurs, le caméo vocal de Carradine dans la scène d’ouverture brutale, et dans le rôle d’un Frankenstein en fin de course, met bien les choses au clair : à nouvelle époque, nouveau film ! Et s’il y a trente ans les mentalités étaient plus enclines à se prendre une bonne baffe, les nouvelles générations semblent préférer s’immerger dans le divertissement abrutissant et Anderson s’appliquera dans ce sens. Suffisamment bien du reste pour qu’à aucun moment, le spectateur féru de bagnoles se prenne au jeu de vouloir devenir pilote de Stock-car ! C’est en cela que le jeune réalisateur gère bien son bolide : en ne touchant absolument pas au film original par peur de le cabosser, il met l’accent sur la puissance graphique et spectaculaire, seul détail pouvant être corrigé… Rien que la présence de ce personnage aussi ridicule qu’impressionnant qu’est Frankenstein -héros masqué et concurrent légendaire- suscite l’interrogation auprès de ceux qui ne connaissent pas le film de 75. Crainte absolue d’Anderson par peur d’écorcher le personnage mythique, il trouvera le moyen de le montrer suffisamment trouble pour -peut être ?- inviter le spectateur à découvrir sa mythologie…

Finalement, ce
Course à la mort, malgré sa forme hystérique et purement jubilatoire, est un magnifique hommage pour cela : il n’essaie jamais de vouloir faire croire qu’il innove ou qu’il invente quelque chose. Au contraire, il ne cesse de se référer à son prédécesseur et propose d’offrir les seules remises à jour qui soient vraiment valables. Honnête dans sa forme jusque dans ses fondements propres, le film d’Anderson semble être plus un prétexte pour que l’on redécouvre un chef d’œuvre qu’un simple geste motivé par le fric. Il ne reste donc plus qu’au spectateur n’ayant pas encore découvert l’œuvre originelle de rattraper son retard. Car si la démarche d’un type aussi talentueux que Tarantino n’a, semble-t-il, pas porté ses fruits en évoquant sans cesse le
Point Limite Zéro de Sarafian dans son
Boulevard de la Mort, il y a fort à parier que la technique de l’adulescent Anderson puisse se montrer plus payante : faire un divertissement burné et réussi puis balancer derrière que le modèle est encore mieux ! A cela, tout spectateur sensé devrait se jeter dans une quête effrénée de l’originale…
Florent Kretz