Par - publié le 15 octobre 2007 à 00h00 ,
MAJ le 25 septembre 2009 à 10h50 - 6 commentaire(s)
Dans la ville de Yuda, les gangs Minamoto et Taira se livrent à une guerre sans merci, prenant en otage de nombreux habitants de la bourgade. Jusqu’à ce que ces derniers trouvent leur défense en un mystérieux tueur appelé Django. Avec Sukiyaki Django Western, délire ensanglanté gravement roboratif pourvu de références à l’âge d’or du western italien incarné par Leone et Corbucci, Takashi Miike renoue avec l’astuce et l’excentricité de ses premiers films avec malgré tout un budget confortable de trois millions de dollars. Résultat? Un objet hybride et fascinant dont la renommée internationale devrait contribuer à une popularisation plus poussée du réal fou. Le genre de pied de nez qu’il faut applaudir.


Inutile de céder au petit jeu tannant des comparaisons avec l’original: cette version de Django par Takashi Miike n’appartient qu’à son réalisateur. En référence au western spaghetti, le titre du film annonce déjà la couleur: le sukiyaki est une fondue japonaise qui est aussi l’un des plats nippons les plus connus hors du pays du soleil Levant. Un titre qui annonce l’hommage au western-spaghetti mais surtout un résumé de ce qui nous attend à l’écran: une ratatouille de cinéma. Comme Gozu était une ratatouille de Lynch; Visitor Q, une marmite de Pasolini en DV; Dead or Alive 2, un concentré de Kitano. Ici, une nouvelle ratatouille cinéphile qui reprend les grandes lignes Corbucciennes de l’original Django (réalisé en 66, avec Franco Nero dans le rôle titre) et en creux toute l’imagerie de l’étranger solitaire déchiré entre deux camps respectivement haïssables par leur soif sanguinaire. On peut voir une trace d’ironie dans cette adaptation: à l’origine, le personnage de Django est né de la lecture d’une bande dessinée japonaise. A l’écran, les intentions sont présentes mais le résultat, loin du pastiche, ne ressemble à rien de connu et dynamite généreusement tous les poncifs du genre.


Certes, les remakes officiels de Takashi Miike ne ressemblent jamais aux films d’origine. Sa relecture de Crazy Family, de Sogo Ishii ou encore du Yokai Daisensô, de Kuroda Yoshiyuki possèdent tous un réjouissant grain de folie. Idem pour ses hommages qui font semblant de respecter des codes barbants: Zebraman est un hommage au Sentaï qui se transforme progressivement en version soft de Ichi the Killer et La mort en ligne s’avère un film de commande tellement conventionnel qu’il en devenait bizarre dans une filmo nourrie d’inquiétantes étrangetés. Entre classicisme et audace, Miike parodie sans cynisme, se fraye un chemin et démontre à ceux qui ne le croyaient capables que de faire des sacs à vomis pelliculés une capacité extraordinaire à concilier les autocitations, les citations et les nouveautés en changeant à chaque fois de registre, de mode, d’humeur. Sans régurgiter ou s’abaisser à des compromis. De quoi rassurer ses fans qui le voyaient depuis quelques temps rejoindre des rails terriblement conformistes. Sur cette expérience (car il en s’agit d’une, incontestablement), si on devait le rapprocher d’un cinéaste, ce serait certainement de Alejandro Jodorowsky période El Topo (autre western qui hache menu les clichés pour prendre de la hauteur) pour lequel le réal nippon voue une admiration immense. Même s’il se situe plus dans l’action et moins dans la réflexion et cherche davantage la dérive insolite aux connotations mystiques.




Incidemment, Sukiyari Django Western confirme qu’Audition n’était pas un cas isolé. Alors qu’on le taxe souvent de misogyne – essentiellement depuis ses polars de la fin des années 90 et une scène choquante de zoophilie dans Dead or Alive –, Miike transfigure les femmes afin de contrecarrer le machisme en vigueur dans la société nippone. Plus qu’ailleurs, le personnage féminin est l’une des nombreuses subversions du film et apporte un degré d’ambiguïté bienvenu à un univers extrêmement manichéen divisé en deux clans (les Blancs et les Rouges). Autre subversion: Miike a transposé le Far West dans la guerre de Genpei qui a opposé deux gangs japonais dans les années 1100. Le tout dans un univers factice, presque théâtral. Dès les premières minutes, les enjeux dramatiques et les velléités référentielles (essentiellement du Leone, du Corbucci – pas que Django mais aussi ses premiers Massacre au grand Canyon et L’homme du Minnesota) sont barbouillés de flash-backs psychotropes et des desideratas nonsensiques d’un cinéaste qui pousse le bouchon de l’absurde très loin. En accumulant les rebondissements, les gags à la Tex Avery (après le chien explosé contre une vitrine de restaurant dans Gozu, un travelling à travers un bonhomme zigouillé dans Sukiyazi Django Western) pour converger vers une scène finale très violente. Pour coller à la dimension internationale de ce projet bigger than life, les acteurs japonais s’expriment dans un anglais approximatif (les sous-titres ne sont pas indispensables pour comprendre ce qu’ils disent). En revanche, il est indispensable de voir le film dans sa version originale pour subir le décalage plutôt drôle.



Pour peu qu’on connaisse – et qu’on apprécie – les figures stylistiques du cinéaste, on n’est pas perdu pour autant. L’intérêt réside ailleurs: dans l’alchimie du gore et de l’humour avec des idées et des effets à la fois cheap et impressionnants. A l’intérieur d’un canevas prédéterminé, Miike impose un retour aux règles de ses premiers films avec par exemple le recours à un prologue et un épilogue stupéfiants pour amplifier les émotions du spectateur. Dans le pré-générique, on retrouve Quentin Tarantino dans le rôle d’un desperado loquace qui loin de faire juste deux trois cameos s’illustre dans une séquence hallucinante dont la folie se suffit à elle-même (n’arrivez surtout pas en retard). Il revient par la suite de manière inattendue. C’est l’une des nombreuses surprises qui vous attend à chaque détour de plan. L’euphorie qui émane de ce délire psychotronique extraordinairement libre et pourtant produit par deux majors américaines (Warner Bros et Sony Pictures) donne une nouvelle fois envie de crier au «Kili Kili Kili». Cri d’une victoire envers tous les bénis-oui-oui prétentieux et autres ayatollahs de la critique qui depuis quelques années ont essayé – en vain – de faire passer ce vrai cinéaste au tempérament unique pour un tâcheron incapable. De là à dire qu’on cerne définitivement sa personnalité avec ce nouveau long métrage, il n’y a qu’un pas. Controversé, Miike est un artiste sans nom, indomptable et barré, pas toujours capable du meilleur, qui bricole des bizarreries en emmerdant les cahiers des charges obligatoires et encore plus profondément ses détracteurs de pacotille. Avec son Django revenu de tout, mystérieux et inconfortable, il ridiculise. En soi, la sélection de cet opus Miikien au dernier festival de Venise était déjà une revanche. Confirmation s’il en fallait une que Miike est toujours là où on ne l’attend pas. Confirmation d’une suprême singularité.
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