Par Jean-Baptiste Guégan - publié le 20 septembre 2007 à 00h00 ,
MAJ le 25 septembre 2009 à 10h25 - 0 commentaire(s)
Quand la réalité dans son drapé dramatique nourrit la fiction du réel, il est coutume de se méfier et de ne point trop en attendre. Avec un Cœur invaincu de Michael Winterbottom, nulle crainte à avoir tant le cinéaste est passé maître dans l’art de dépasser avec une rare intelligence, le substrat des destinées tragiques pour délivrer un propos qui de loin, les surclasse. Et ce dernier métrage en l’occurrence ne vient en rien contredire le passé ni même le talent du réalisateur anglais. Dans la lignée d’In this world ou de Road to Guantanamo, l’auteur de Nine Songs signe en choisissant cette histoire, une œuvre testimoniale et politique qui transcende l’horreur réservée à Daniel Pearl et cela sans pourtant sacrifier au voyeurisme abêtissant ou à l’abscons d’une réflexion confuse, seule et égoïste vampire d’un deuil familial.


Mais plutôt que de parler seulement de cinéma et revenir sur la naissance de ce projet, il semble nécessaire dans un juste retour de parcourir le chemin en arrière et d’éclairer grâce à l’opportunité du médium, la personne que fut Daniel Pearl et sa fin sordide.

Natif de Princeton, Daniel Pearl passe les premières années de sa vie en Californie, suivant son père, Judea, professeur à l’Université de Los Angeles. Et c’est dans l’ombre du père et au soleil du plus riche des Etats Américains, que le jeune homme né le 10 octobre 1963 va faire le choix du journalisme. Diplômé en 1985 de Stanford, autre grande institution américaine, son parcours va ainsi l’amener au gré des années suivantes de publications en journaux, jusqu’à son entrée au prestigieux Wall Street Journal. Commence alors pour lui une carrière ascendante faite de pugnacité et de ténacité dont les plus belles pages s’écrivent à l’étranger. Ainsi, est-il pour le journal New-yorkais, un correspondant apprécié avant de devenir son chef de bureau pour l’Asie du Sud. Dès lors, au regard du contexte géopolitique et de ses convictions journalistiques, il n’y avait plus qu’un pas pour que ce dernier ne s’intéresse au jeu terroriste dans cette région particulièrement instable et ne cherche à en savoir plus que d’autres. Au péril de sa vie, au grand dam de sa famille.


C’est de fait dans ce contexte délicat que ce dernier à la suite des attentats du 11 septembre et des tentatives qui suivirent, s’intéressa à la destinée de Richard Reid, le premier islamiste américain se risquant à devenir apprenti terroriste. Rappelons en effet que ce dernier en martyr velléitaire et fanatisé essaya en vain de faire exploser un avion en vol, grâce à l’explosif dissimulé dans ses semelles ; il fut arrêté à la grande stupéfaction d’une opinion américaine médusée de voir un de ses « enfants » vouloir l’affaiblir et la détruire.
L’enquête que décida d’entreprendre Daniel Pearl sur les traces de « shoe bomber » le mena bientôt au Pakistan, pays reconnu depuis pour être l’une des bases stratégiques et opérationnelles les plus importantes des djihadistes d’ Al-Qaïda. Bien plus dangereuse que l’Afghanistan occupée ou le début du conflit à venir dans l’Irak de Saddam Hussein, le pays hébergeait en effet nombre des « dignitaires » et commanditaires des attentats qui ensanglantèrent le monde durant ces dernières années.
Ainsi, alors que ce dernier pensait dans sa recherche de la vérité, avoir pris toutes les assurances pour rencontrer l’un de ces plus illustres représentants, le cheikh Mubarak Ali Shah Gilani, la nasse des organisations clandestines referma son piège sur lui. Tombé dans un guet-apens qui allait s’avérer mortel, le journaliste qui ne faisait hélas pas mystère de sa judéité, avait été vendu par des membres de la sécurité pakistanaise qui l’avaient livré au Mouvement National Pour la Restauration de la Souveraineté Pakistanaise. Accusé d’être un espion envoyé sous couvert de journalisme par une quelconque officine de renseignement états-unienne, ce dernier fut laissé à la merci du chef de ce mouvement, Omar Sheikh, le 23 janvier 2002.


Le calvaire de Daniel Pearl, supplice filmé et livré au monde entier, pouvait commencer. Tout d’abord, il y eut une foule de demandes aussi ineptes qu’insensées tandis que ces exigences s’accompagnaient des habituels clichés de l’otage, menacé, sur fond de journal du jour. D’âpres tentatives pour négocier sa libération se mirent péniblement en branle, mettant en relation l’ensemble des acteurs et décideurs susceptibles d’intervenir. Néanmoins, malgré tout, les efforts consentis furent vains car l’implication et la duplicité des autorités locales furent telles qu’il eut été inconcevable que des résultats soient obtenus. Ainsi, aux yeux du monde et sur l’ensemble des réseaux d‘information qui allait en recevoir l’ignominieuse preuve vidéo, vient bientôt la nouvelle de son exécution. Il avait trente huit ans et attendait de Marianne, son épouse, leur premier enfant.


En effet, le 21 février 2002, moins d’un mois après son enlèvement et dans une mise en scène d’une abjection inouïe, ses ravisseurs après lui avoir exhorté de confesser son judaïsme, le décapitèrent face caméra, avant de diffuser cette haine en guise de propagande insoutenable. Le monde avait vécu l’agonie d’un otage et l’atrocité de son dénouement de la plus insupportable et odieuse des manières.

L’accablement fut total alors pour la rédaction du journal, mobilisée sans relâche et plus encore pour ses proches, sa famille et sa femme, Marianne. Sous le choc, tous et avec eux, tous ceux qui avaient soutenu le regard face à cet acte immonde, eurent du mal à croire et à accepter ce qui s’était passé. Cela d’autant plus que le corps du journaliste ne fut retrouvé que le 16 mai dans les pierres délabrées d’un cimetière de Karachi.

A l’heure actuelle, le drame qu’a vécu la famille Pearl et la mort intolérable qui la frappa restent parmi les plus exécrables manœuvres de communication terroriste de l’ère des mass media contemporains. Cependant, pour l’heure et même si de telles plaies jamais ne cicatrisent, ce crime a vu l’un de ses auteurs principaux, du moins, son probable commanditaire, Omar Sheikh, se rendre et avouer. Condamné à mort, ce n’est toutefois qu’un des responsables parmi d’autres et il y a fort à parier que ces derniers seront très loin d’être jugés ou même châtiés dans les années à venir.


Dans la mesure où le film de Michael Winterbottom resitue la fin tragique de Daniel Pearl comme l’un des jalons décisifs de la lutte actuelle contre l’obscurantisme et le terrorisme aveugle, Un Cœur invaincu ne pourra indifférer. En effet, parce qu’il redonne vie à un journaliste convaincu, à un homme qui allait bientôt devenir père, il ne reste plus qu’à retrouver en salles cette figure sacrifiée exemplaire qu’était Daniel Pearl. Pour ne jamais l’oublier.

A lire
A Mighty Heart : The brave life and death of my husband Danny Pearl, de Mariane Pearl. Traduction française chez Plon sous le titre Un cœur invaincu : La vie et la mort courageuses de mon mari Daniel Pearl.

A voir
Un Cœur invaincu de Michael Winterbottom avec Angelina Jolie, sortie le 19 septembre 2007

A visiter, le site de la fondation Daniel Pearl
http://www.danielpearl.org/
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