Un réalisateur toujours au coeur des tourments humains dans ses oeuvres intimistes comme dans ses prestigieuses chorales.

Par Nicolas HOUGUET - publié le 07 décembre 2009 à 17h20
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Patrice Chéreau a réalisé des films qui sont des odes aux sentiments extrêmes. Homme de théâtre passionné et intense, il a mis en scène des oeuvres d'importance (de la monumentale Tétralogie de Richard Wagner aux pièces de Bernard-Marie Koltès). Il a également été la figure tutélaire de toute une famille d'acteurs au théâtre des Amandiers (entre autres: Agnès Jaoui, Vincent Perez, Valeria Bruni-Tedeschi). Au cinéma, il est le réalisateur d'oeuvres intenses et intimes, explorant des intériorités ténébreuses. Il a raconté des grands ensembles tourmentés (La Reine Margot ou Ceux qui m'aiment prendront le train). Mais c'est au plus près des corps et des névroses que Chéreau puise son inspiration (dans Intimité, Son Frère, Gabrielle). Il revient sur grand écran avec Persécution (sortie le 9 décembre).

 
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Metteur en scène intense

Patrice Chéreau voit le jour en novembre 1944 dans le Maine et Loire. Ses parents, tous deux artistes, repèrent chez le garçon une sensibilité artistique précoce. Ils l'encouragent en l'emmenant régulièrement au musée. Citons une anecdote révélatrice: il se déguisait en prêtre non par vocation spirituelle, mais parce qu'il appréciait le costume et toute la mise en scène qu'entraînait cet habit. Au lycée Louis-le-Grand, il va donc naturellement se joindre à une troupe de théâtre. Il se passionne pour le cinéma et voit tous les films qu'il peut. Très vite, en 1966, il devient directeur du théâtre de Sartrouville, puis sa carrière le mène jusqu'en Italie. Il officie alors en tant qu'acteur et metteur en scène.
Le cinéma sera avant tout pour lui affaire d'intimité et de coeurs mis à nu. Son attention se focalise d'abord sur les personnages, comme c'est déjà le cas avec l'héroïne de La Chair de l'orchidée en 1974. Ici Charlotte Rampling attire toutes les convoitises : on tente de la faire passer pour folle dans le but de la priver de son héritage. Le portrait de cette femme est sans concessions. Les émotions sont à fleur de peau, visibles et évidentes. On retrouvera toujours cela sous la caméra de Chéreau. Il montre les sentiments sauvages, souvent cachés ou refoulés (ce qui le rapproche en cela de Bergman). Rampling trouve grâce à lui l'un de ses plus beaux rôles. Pierre Boulez fait appel à lui en 1976 pour mettre en scène la Tétralogie de Wagner au Festival de Bayreuth. Cela ne pouvait que lui plaire puisque la légende de l'Anneau des Niebelungen est pleine de bruit, de fureur, de personnages passionnés et excessifs. Il se lance donc dans cette production immense. Il en souligne la fièvre, voire l'hystérie des protagonistes, conférant à ce grand ensemble d'ordinaire figé dans ses conventions, une théâtralité inédite. On peut y voir les prémices de son adaptation brillante de La Reine Margot. Avec lui, la grande culture retrouve toute son intensité (comme il l'a prouvé il y a quelque temps au théâtre en livrant sa vision de Phèdre).
Son second film sort en 1978 et s'intitule Judith Therpauve. Il lui permet de diriger Simone Signoret. L'oeuvre est d'un autre ordre, plus classique. Ici, une ancienne résistante veut sauver un journal dont elle est actionnaire. L'ambiance est désespérée, rappelant le réalisme noir des romans de Zola.
 

Tourments incarnés

C'est à cette époque qu'il s'attelle avec Hervé Guibert à l'écriture de L'Homme blessé, qui ne sortira que cinq ans plus tard. On sent la dimension autobiographique de ce film où Chéreau exorcise quelques démons. Il y dépeint surtout un univers enfiévré. En décrivant la fascination absolue qu'éprouve le jeune héros pour un homme plus âgé, Chéreau montre les obsessions qui nourrissent son cinéma, consacré à des personnages en proie à des tourments extrêmes. Le réalisateur a dit s'être livré totalement avec ce personnage principal (campé par un Jean-Hugues Anglade bouleversant). En 1983, le film est un choc, par son cadre glauque et son approche crue, presque sordide d'une passion homosexuelle.
Une chose distingue Chéreau : chez lui les sentiments et les étreintes sont rarement éthérés ou idéalisés. Il les décrit de manière charnelle, frontale et presque douloureuse (cet aspect trouvera son paroxysme avec Intimité).
A l'occasion, même si ce n'est pas là son activité principale, Chéreau fera l'acteur, endossant par exemple le rôle de Camille Desmoulins dans Danton en 1982, celui de Napoléon dans Adieu Bonaparte de Youssef Chahine en 1985. Pour Claude Berri (producteur de ses films), il sera également Jean Moulin dans Lucie Aubrac. Il a une prédilection pour les personnages historiques puisqu'il apparaît également dans le Dernier des Mohicans de Michael Mann.
Un épisode de sa carrière est d'importance en 1982 lorsqu'il prend la tête du théâtre des Amandiers à Nanterre. Il forme alors des jeunes acteurs qui se souviennent de cette étape comme d'un événement majeur de leur vie artistique. Ils en demeurent marqués, aussi différents soient-ils (de Dominique Blanc à Vincent Perez). A cette époque, il découvre et met en scène la plupart des pièces de Koltès, dramaturge à l'univers singulier et dépouillé. Il tournera Hôtel de France en 1987, oeuvre tchékovienne (et réunion familiale mouvementée) avec au casting, la plupart de ses disciples des Amandiers.
Toujours homme de troupe, Chéreau triomphe en 1994 avec son adaptation hors normes du classique de Dumas, La Reine Margot. Le projet est d'une envergure exceptionnelle, réunissant les grands noms du cinéma français (Isabelle Adjani, Daniel Auteuil, Jean-Claude Brialy). Il y retrouve également sa famille d'acteurs (Dominique Blanc, Pascal Greggory, Vincent Perez ou Jean Hugues Anglade). La Renaissance et la Saint Barthélémy retrouvent toute leur sanglante fureur sous sa caméra. Il détaille les complots, les névroses, les passions, les relations incestueuses qui tourmentent une glorieuse famille (les Médicis, menés par l'industrieuse Catherine, campée par Virna Lisi). Mais Chéreau donne chair et frisson aux figures historiques qu'il met en scène. La grande histoire prend ici des allures de drame intime. Les déchirements de l'époque s'incarnent dans chaque personnage. Ils s'animent et frissonnent de manière frappante. On tient là l'une des plus grandes réussites dans le genre de la reconstitution historique. Comme toujours, Chéreau s'attache à dépeindre avant tout les intériorités et fait reposer son récit sur elles. 

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Intimités à vif

Coécrit avec Danièle Thompson, La Reine Margot sera suivi d'une autre oeuvre chorale et magistrale, Ceux qui m'aiment prendront le train. Il y décrit de nouveau un microcosme animé par des sentiments forts. Ici tout se cristallise autour du personnage énigmatique de Jean-Louis Trintignant, dont on suit les funérailles et autour duquel les passions se déchaînent. Les rapports humains gardent toujours une part de furie et de violence chez Chéreau, qu'ils soient des actes d'amour ou de haine.
Après ces grands ensembles constitués de nombreux personnages, le cinéaste se consacre à des oeuvres plus intimistes, comme en témoigne Intimité en 2001. Quasiment sans dire un mot, un homme et une femme s'étreignent et font l'amour (dans des scènes où l'acte sexuel n'est pas simulé). La passion est plus que jamais charnelle, intense et dérangeante, crue, presque glauque, dans un Londres désenchanté. Toujours dans ce registre plus resserré, il explore de nouveau une relation complexe avec Son Frère. Deux hommes vont se rapprocher et se découvrir, alors que l'un d'eux est atteint d'une maladie incurable. Toujours ces moments où les êtres sont poussés à bout, souvent confrontés à la mort. Ils dévoilent la force des liens fraternels qui les unissent. Chéreau se fait leur implacable observateur. Il dissèque ensuite un couple bourgeois et dévoile sa part d'ombre, en adaptant une nouvelle de Joseph Conrad, dans Gabrielle en 2005 avec Isabelle Huppert et Pascal Greggory.
Avec Chéreau, les apparences trompeuses sont assez vite balayées et on pénètre dans l'intimité la plus secrète des êtres, de celle qu'on ne voit jamais habituellement. Les sentiments sont exacerbés et les convenances n'ont plus cours.
C'est également le coeur de son dernier film en date, Persécution, où Romain Duris est poursuivi par un inconnu (Jean-Hugues Anglade), follement amoureux de lui. Perturbé par ce harcèlement, il va compromettre sa relation avec la femme qu'il aime (Charlotte Gainsbourg).
 
L'art de Chéreau est précisément d'arracher les masques, mettre ses héros en état de tension, les nerfs à vif, dans une nudité spirituelle absolue, parfois à la limite du soutenable. Cette quête d'authenticité absolue rappelle parfois la fièvre et le dérèglement de Dostoievski, l'intransigeance de Bergman ou la violence visuelle et morale de Lars Von Trier. Patrice Chéreau a un univers, il est dérangeant, troublant (de l'obsession de l'Homme blessé à l'histoire vénéneuse de La Reine Margot). Il échappe aux genres bien définis du cinéma français et a imposé sa sensibilité, brûlante et sulfureuse.
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