David Gordon Green aux commandes d'une production
Judd Apatow ? Il n'y aurait pas une couille dans le potache ? A priori, rien ne laissait présager une telle réunion de talents pour pimenter ce
Délire express, stoner movie où, pour résumer, des crétins sont eux-mêmes poursuivis par des crétins dans un monde de crétins. DGG ne s'est jusqu'à présent illustré que dans du cinéma indépendant exigeant (
George Washington,
All the real girls et
L'autre rive, trois films remarquables qui témoignaient de la sensibilité aiguë d'un vrai auteur). Pourquoi un tel virage dans sa carrière ? On s'explique.
Né le 9 Avril 1975 à Little Rock, Arkansas (Etats-Unis), le réalisateur américain David Gordon Green a la bonne idée d'enchaîner des films qui ne se ressemblent pas et en disent long sur sa volonté de farfouiller dans des registres divers (il est capable de passer du drame à la comédie au fantastique sans broncher). En 2001, on le découvre avec
George Washington, un étrange rêve éveillé dans lequel une petite bande d'enfants noirs erre sans but dans une ville pauvre du sud des Etats-Unis. Au cours d'un jeu, l'un d'entre eux meurt accidentellement dans un parc d'attractions abandonné. Les gamins cachent alors le cadavre de leur ami pour lui rendre régulièrement visite et lui parler. Un an plus tard, il revient avec
All the real girls, où un ado tombe amoureux de la soeur vierge de son meilleur ami. En 2005, il montre Jamie Bell comme on l'a jamais vu auparavant dans
L'autre rive, variation hallucinante autour de
La nuit du chasseur. Depuis, il a produit l'excellent
Shotgun Stories, de Jeff Nichols, et signé
Snow Angels, une tragédie collective sur la mort d'une enfant. Pineapple Express est sa première comédie (une production Apatow) et, comment dire... C'est brutal.
Heureusement, bonne nouvelle : le réalisateur, habitué aux univers sombres et troubles, excelle également dans ce domaine. La plupart du temps, les films de David Gordon Green surprennent et convainquent en reposant sur des bases pourtant fragiles. Pour donner un exemple,
L'autre rive proposait du Philip Glass en bande-son, des idées formelles hallucinantes et des clous enfoncés dans le pied pour que la souffrance provoquée par certains plans ne nous abandonne pas. Avec
Snow Angels, le réalisateur – doué – adaptait un roman foisonnant de Stewart O’Nan pour disséquer des comportements humains face à une tragédie et tirait le meilleur de ses comédiens (Kate Beckinsale, presque miraculée). De manière basique et inéluctable, on suit dans
Délire Express deux gros consommateurs de drogue vaguement autistes qui vont être confrontés à des événements qui les dépassent et peut-être les métamorphosent, mais c'est toujours pour le fun.
Judd Apatow's touch Entre les lignes, il s'agit d'un film de potes tragi-comique qui cite sans détour tout ce qui a nourri la culture des auteurs et balance des références à tout bout de champ. C'est un
buddy movie sous psychotrope qui atteint dès la première scène avec Bill Hader des sommets de drôlerie. La seule condition pour planer en même temps que les personnages, c'est d’être dans le trip (mieux vaut éviter de le voir seul) et comprendre qu'il n'y a pas grand-chose à comprendre. La bonne surprise, c’est que, par exemple, dans un genre voisin,
Smiley Face, de Gregg Araki où l’on suivait les déboires d'une défoncée du bulbe (Anna Faris) ne poussait pas le bouchon aussi loin, surtout dans les répliques qui ici plaident pour la vulgarité crasso-marrante ("
Smell it, it's like God's vagina"). Comme ce qui se produisait dans
Supergrave, En cloque, mode d'emploi et 40 ans toujours puceau, les ressorts comiques accentuent un mauvais goût de bon aloi et exacerbent in fine une tendresse assez touchante pour des caractères ingrats. La différence, ce sont des scènes d'action et une vague volonté d'organiser un thriller. Le sérieux de l'entreprise est néanmoins toujours désamorcé par le nonsensique.
Le message est clair :
Délire Express - que l'on préférera sous son titre original US
Pineapple Express, une drogue tellement forte qu’elle retourne le cerveau - constitue moins une sorte de défi pour David Gordon Green qu’une une pause récréative entre deux bons drames éprouvants (le dernier en date, c’est
Snow Angels, présenté cette année en compétition au dernier festival du film américain de Deauville). On pourrait presque en déduire qu'il se contente d'un travail d'illustrateur étant donné qu'il met son talent formel – déployé dans L'autre rive – au profit d’une atmosphère déglinguée sans avoir touché au script (co-écrit par Evan Goldberg, déjà scénariste de
Supergrave, et
Seth Rogen, qui à la base s'était écrit le rôle de James Franco). Ces mecs-là font leur boulot et ils le font bien. Ceux qui ont envie de voir DGG ailleurs peuvent toujours se consoler de cet écart en se disant que ce gros bon film constitue une occasion en or pour monter d'autres projets par la suite. Visiblement, il est sur la bonne voie : on attend d’ores et déjà son remake de
Suspiria avec
Natalie Portman en Jessica Harper.